Victor Alamo de la Rosa
Terramours
Ecrivain de langue espagnole né en 1969 à El Hierro,
petite île des Canaries, Victor Alamo de la Rosa est poète,
romancier et conteur. Grasset a publié son premier roman,
L'Année de la sécheresse, en février
2004, puis L'île aux lézards, en février
2005.
e qui peut arriver à un âne, pauvre bête, ce qui peut arriver à un âne dans cette île de tous les diables est difficile à imaginer. Ce jour-là, comme on le raconte, l'âne d'Inocencio s'était échappé et était devenu aveugle d'avoir mangé trop de figues blanches. Aveugle, oui, parce que le lendemain matin il n'y voyait goutte. Aveugle comme une taupe si l'on peut dire, car tout ce sucre, celui des figues blanches, lui était monté à la tête, avait tourbillonné dans ses yeux, s'était collé sur ses rétines et avait fait de lui un âne qui ne servait plus à rien, une bouche inutile.
Inocencio soupçonna quelque chose d'anormal lorsqu'il arriva dans son écurie et vit l'animal debout, parfaitement immobile. Quand il le détacha, l'âne ne bougea pas davantage, et quand il lui donna un coup de fouet sur les flancs, non plus, non plus, aucune réaction, l'animal ne savait pas où il se trouvait, il ne voyait même pas, pauvre bête, la porte de son écurie. Inocencio tira sur ses rênes : l'âne avança une patte, puis une autre. Puis plus rien. Plus moyen de le faire marcher, pétrifié qu'il devait être par la peur des ténèbres qui l'enveloppaient. Terrifié, le pauvre animal resta figé sur place, et toutes les forces qu'employa Inocencio à le rassurer ne suffirent pas à lui faire retrouver courage ni à le faire avancer d'un pas. Rien à faire.
Mais Inocencio ne se découragea pas : il décida de rattacher son âne et de le laisser à l'écurie, pour voir si le lendemain matin, après une nuit de repos pour l'un et de digestion pour l'autre, ils auraient une vision plus claire du monde. Inocencio, qui était veuf, n'en dit rien à ses enfants, car il gardait espoir, bien qu'il fût peu enclin à croire aux mira-cles. Il préféra attendre en fumant sa pipe, n'ayant rien d'urgent à faire si ce n'est cueillir les raisins qu'il cultivait dans les fermes des plaines d'Azofa, dans la région de la Curva del Viento. Il pouvait bien attendre au moins un jour de plus, se disait-il, parce que sur cette île, appelée l'île Mineure ou l'île de Fer (tout dépendait de la carte que l'on consultait), le temps passait autrement, comme prisonnier, pris au piège du paysage volcanique tourmenté et de la douceur de la mer de Las Cal-mas.
Mais il n'y eut rien à faire.
Et la chose tourna mal.
Car Inocencio se leva ce jour-là plein d'énergie et de détermination ; il avait dormi à poings fermés, et, sans même prendre le temps de déjeuner, il fila comme une flèche vers l'écurie qui jouxtait la maison pour voir Pandero - c'était le nom du bourricot. Or l'âne resta figé comme une souche et muet comme une carpe, autrement dit, pas le moindre braiment de bienvenue, comme si, tout d'un coup et par-dessus le marché, il était devenu sourd. N'eût été le mouvement rythmé de ses côtes prouvant qu'il respirait, l'âne aurait semblé mort. Mort tout comme ses yeux noirs, emportés dans le vertige du néant. Inocencio passa une main devant, une fois, puis l'autre, de droite à gauche, de gauche à droite, dans l'attente d'une réaction, même infime, mais rien. Même en faisant cela, rien de rien. Contrarié, il frappa le flanc du petit âne du plat de la main. Pandero, surpris et apeuré, sursauta en poussant un braiment de douleur, puis resta sagement immobile, aux aguets, balançant alternativement ses longues oreilles. Tout en ajustant les rênes, Inocencio lui cria : Bouge-toi, espèce d'idiot. Puis les prenant en main, il tira sur l'animal pour le faire sortir de son étable. Une lueur d'espoir s'alluma alors dans l'esprit d'Inocencio lorsque Pandero avança lentement de quelques pas, le cou et le museau étirés par les rênes. Tranquillement, il se laissa mettre le bât. Rassuré, Inocencio monta l'animal et lui caressa la nuque en disant : Gentil petit âne, gentil petit âne, avant de presser ses flancs entre ses jambes, signe sans équivoque qu'il lui intimait l'ordre d'avancer. Et Pandero se mit en marche, comme toujours depuis ces sept dernières années, sortit de l'écurie et s'élança même au petit trot pour s'engager sur le chemin. Mais là, ses pattes commencèrent à faiblir parce que ce qu'on appelait chemin, loin d'être une surface plate, était un sol rocailleux et en pente raide. Dans la descente, le petit âne accéléra, et Inocencio, qui voyait les choses prendre une mauvaise tournure, tira sur la bride pour freiner l'animal. Mais au lieu de s'arrêter, Pandero continua tout au contraire à filer dans la descente, trébuchant sur chaque pierre, ignorant les cris de son maître comme s'il était vraiment devenu sourd. Inocencio hurlait : Espèce d'âne, bougre d'âne, foutu bourricot, pour que Pandero s'arrête enfin. Pour ce qui est de s'arrêter, l'âne s'arrêta en effet, au premier virage du chemin, en rentrant dans le mur de pierre de l'enclos. Et comme il ne voyait pas ce qu'il faisait, il essaya de grimper sur le mur, tenta de l'escalader tout en se blessant, se meurtrissant, s'égratignant. Inocencio, éjecté de sa monture, fit un vol plané. Pendant ce temps Pandero, brayant de plus belle, se plantait des pierres volcaniques pointues dans le ventre, dans son ventre si tendre ; ses pattes avant pédalaient dans le vide, et comme il ne voyait ni ciel ni terre, il continuait de vouloir escalader le mur sans le voir, aveugle, sans se rendre compte qu'Inocencio était tombé, et que les pierres qui roulaient sous ses pattes croulaient sur le corps de son maître et le blessaient ; et il ne pouvait rien faire d'autre que continuer à pousser sur ses pattes arrière en s'ensanglantant le ventre sans cesser de braire, pris d'une telle panique et submergé d'une telle douleur qu'il ne pouvait entendre les cris d'Inocencio enfoui sous les pierres. Pandero ne s'arrêta qu'une fois qu'il eut démoli le pan de mur entier tandis que les pierres pleuvaient tant et plus sur le pauvre Inocencio tailladé et écorché de partout.
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