Roberto Alagna
Je ne suis pas le fruit du hasard
Depuis ses débuts à l'âge de vingt-cinq ans,
le ténor Roberto Alagna n'a pas quitté la scène,
se produisant dans tous les opéras du monde : de Paris à
New York, en passant par Londres, Berlin, Tokyo, Rome, Milan, il
est une star de la scène lyrique depuis déjà
plusieurs années. Son mariage à New York avec la diva
Angela Gheorgiu a fait la " une " de la presse américaine
; le 14 juillet 2005, il a chanté La Marseillaise
sur la place de la Concorde à l'occasion de la fête
nationale française, à la demande du président
Chirac. Celui qui a succédé à Luciano Pavarotti
comme numéro un des chanteurs lyriques a récemment
triomphé dans une nouvelle interprétation des chansons
de Luis Mariano, rencontrant avec un nouveau public.
ANTONIETTA ET JIMMY
'est une histoire de famille qui commence par mon aïeul, le Patri-rani, comme on l'a toujours appelé chez nous. Ce mot, en sicilien, veut dire le " père-grand ". Ce père-grand était un homme relativement aisé : il possédait des terres à côté de Syracuse. Elles ont depuis longtemps disparu, absorbées dans l'expansion de la ville, mais elles étaient assez étendues pour faire de lui un homme honorablement connu et respecté des notables de la cité. Un matin, alors qu'il travaillait sur ses terres, il reçut quelque chose dans les yeux. Poussière, brindilles ?, il ne s'en préoccupa pas et, après s'être frotté les paupières, reprit l'inspection de ses terres. Quelques semaines plus tard, son état vint à empirer : peu à peu, il perdait la vue. Il eut beau consulter tous les médecins de Syracuse et de la Sicile, aller jusque sur le continent demander l'avis de spécialistes : aucun ne lui laissa le moindre espoir. Comment apprit-il qu'aux Etats-Unis un grand ophtalmologue, spécialisé dans la chirurgie oculaire, pourrait tenter d'enrayer sa cécité ? Qu'il l'ait entendu dire par des émigrants revenus au pays ou lu dans un journal, en tout cas, il décida de partir au plus vite. Pour payer le voyage, il vendit une partie de ses terres et, comme il était hors de question qu'il reste seul à New York le temps du traitement, sans personne pour s'occuper de lui, il décida de prendre avec lui sa fille, Antonietta, qui avait alors treize ans. Le Patri-rani connaissait nombre de familles dont un des membres avait émigré en Amérique, et on lui prêta sans difficulté une chambre à New York. La question de l'hébergement ainsi réglée, le père et la fille gagnèrent Gênes, d'où les navires partaient pour les Etats-Unis. La traversée durait une quarantaine de jours, auxquels il fallait ajouter la quarantaine imposée aux arrivants, au bout de laquelle on risquait encore d'être renvoyé. Bien des Siciliens qui avaient tout quitté pour cette terre promise voyaient alors ruinés leurs espoirs de faire fortune et, ulcérés par cet échec, ils rentraient au pays l'amertume au cœur.
Heureusement, pour le Patri-rani et Antonietta, ils purent débarquer sans encombre au bout des quarante jours. Se rendant directement à l'adresse qu'on leur avait indiquée, ils traversèrent le sud de Manhattan qui n'était pas alors la forêt de gratte-ciel que nous connaissons : c'était une ville basse avec des maisons de brique de trois ou quatre étages, aux rues pas toujours pavées, parcourues de voitures à bras qui transportaient des denrées et de policiers à cheval aux allures solennelles. Au bout de quelques instants, ils entendirent des cris familiers : " Rucola ! " " Mozzarella fresca ! " C'était un des marchés de Little Italy, un quartier où les immigrés italiens avaient reconstitué le cœur battant du pays natal. L'appartement où le Patri-rani et Antonietta posèrent leurs bagages, une malle en bois et deux valises cartonnées, se trouvait dans un immeuble bruyant et chaleureux : occupé par des Siciliens : on n'y parlait, on n'y mangeait, on n'y pensait que sicilien. Le Patri-rani, muni de la recommandation d'un ami, avait obtenu un rendez-vous avec le célèbre ophtalmologue : celui-ci prescrivit un traitement qu'il commença aussitôt. Antonietta, elle, entreprit de trouver du travail. Un magasin de chemises non loin de la maison de Little Italy cherchait justement une vendeuse.
J'imagine la scène le jour où Jimmy Diana entra dans le magasin. Il vit la vendeuse, une adolescente joliment faite qui se tenait près du comptoir. Elle baissa les yeux, mais il eut le temps d'apercevoir leur nuance aussi douce que farouche. Coup de foudre. Comme dans un livret d'opéra. Lui-même, beau garçon, le cheveu châtain, les yeux clairs et la taille cambrée, d'origine sicilienne bien sûr, ne manquait pas de succès auprès des femmes. Toutes s'effacèrent en un instant devant Antonietta qui serait la femme de sa vie. Il ne parla ni de cols ni de poignets, mais lui demanda impérieusement de lui présenter son père. Intimidée, Antonietta le présenta au Patri-rani. Et que fit Jimmy ? Il lui demanda la main de sa fille. " Pas question ! " La réaction fut immédiate. Antonietta était beaucoup trop jeune ! Elle venait tout juste d'avoir quatorze ans. Jimmy n'était pas homme à se décourager pour si peu : tous les jours, il revint acheter des chemises. Mieux, il revint en chantant. Chaque fois qu'il passait la porte, il entonnait un grand air de sa magnifique voix de ténor. Personne ne s'en étonnait dans le magasin car Jimmy était connu pour son caractère charmant et jovial, et il chantait si bien dans les fêtes ! Pour Antonietta, qui avait été élevée dans l'amour du bel canto, ce fut une révélation : le prince charmant, celui dont elle avait toujours rêvé, lui adressait la plus délicieuse des sérénades. Il l'invitait à déjeuner, venait la chercher après son travail. Elle ne tarda pas à tomber amoureuse. Cela renforça encore la décision de Jimmy de la prendre pour femme. Il tenta une nouvelle fois de convaincre ce " dannato padre ", celui-ci demeura inflexible... Jimmy n'était même pas né en Sicile... et d'ailleurs, il parlait leur langue avec un accent. De plus, il ne comprenait pas comment un si jeune homme pouvait s'offrir de si beaux costumes : Pourquoi le magasin de maroquinerie que possédaient ses parents était si bien protégé ? Pourquoi n'avaient-ils jamais d'ennuis avec les mafieux du quartier ? Enfin quoi, comment de simples immigrants avaient-ils pu s'enrichir, si peu que ce fût ? Il le savait bien : tous les commerçants dans Little Italy étaient rackettés, en échange de quoi la Mafia les aidait à résoudre bien des problèmes. Seulement, ce n'était pas le genre du Patri-rani, homme austère que son mal rendait irritable. Pour lui, ce Jimmy n'était qu'un voyou doublé d'un coureur ; souliers bicolores et voix langoureuse. Bas les pattes ! Quand ils seraient de retour en Sicile, Antonietta ne manquerait pas de prétendants. Des Siciliens qui ne déshonoraient pas le pays par des manières de forbans. Jimmy eut beau protester, couvrir la jeune fille de cadeaux, venir lui donner la sérénade jusque sous ses fenêtres, cela ne servit à rien, sauf à renforcer la résolution du vieux " paesano ". Sur l'unique photo de Jimmy qu'avait précieusement conservée mon arrière-grand-mère, on distingue assez mal ses traits, mais j'ai toujours été frappé par sa prestance. Et pour elle, il n'y avait pas d'homme plus beau : elle n'avait à présent aucune envie de céder à son père. Une vraie Sicilienne, Antonietta : humble, mais fière. Une flamme.
Le jour arriva pourtant où son père décida de repartir pour la Sicile. Le chirurgien avait réussi à sauver un de ses deux yeux, le traitement était terminé. Sa fille était très attachée à Jimmy, il devina qu'il ne pourrait pas s'opposer longtemps au jeune homme. Secrètement il accomplit toutes les formalités du départ, soucieux d'échapper à la vigilance du jeune homme. Mais que peut-on cacher dans un tout petit monde tel que Little Italy, où l'habitant d'Elizabeth Street sait ce que fait celui de Mulberry Street ? Jimmy apprit l'imminence du départ : c'était le moment de jouer le tout pour le tout. Il demanda une dernière fois la main d'Antonietta, essuyant un ultime refus. De sous sa veste rayée, Jimmy sortit un colt qu'il posa sur la tempe du Patri-rani. " Si vous ne me donnez pas votre fille, I kill you ! " Antonietta assistait sidérée à la scène. Même s'il devinait déjà la réponse, il ne restait plus au père qu'à demander l'avis de sa fille. Tournant son doux regard mordoré vers lui, elle le regarda droit dans les yeux et lui dit qu'elle aimait Jimmy et ne demandait qu'à l'épouser. Le Patri-rani tenait à sa fille plus qu'à son autorité : il céda. Restait néanmoins le problème de son âge. Légalement, elle ne pouvait épouser Jimmy, argument qui avait fait hausser les épaules à l'insolent jeune Américain. Le Patri-rani put vérifier que Mister Jimmy disposait de relations bien placées : les papiers d'Antonietta furent falsifiés pour la vieillir de quelques années. Le mariage eut lieu au City Hall, la mairie de New York, dans une grande salle où les couples attendaient leur tour, assis sur des bancs. Le lendemain, le Patri-rani reprit le bateau pour la Sicile, seul.
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