Eric Aeschimann
Et Christophe Boltanski
Chirac d'Arabie
Ou les mirages d'une politique
Eric Aeschimann, journaliste au service politique de Libération, est l'auteur de La Guerre de Sept ans, histoire secrète du franc fort, avec Pascal Riché (Calmann-Lévy, 1996), L'Etoile de Matignon, roman, (Julliard, 2001).
Christophe Bolstanski, chef adjoint du service étranger à Libération, correspondant à Jérusalem de 1995 à 2000, puis correspondant à Londres de 2000 à 2004. Auteur avec Jihan el-Tahri de : Les Sept vies de Yasser Arafat (Grasset, 1997) et avec Farah Mebarki, de Bethléem, 2000 ans de passion (Tallandier, 2000).
CHAPITRE 1
Le miroir de l'Orient
Dieu que la guerre est jolie
u début du mois de novembre 2005, en pleine " crise des banlieues ", Dominique de Villepin pense avoir trouvé l'idée géniale pour rétablir l'ordre sans céder le premier rôle à son ministre de l'Intérieur et rival, Nicolas Sarkozy. Il propose d'exhumer une loi datant de la guerre d'Algérie pour établir le couvre-feu dans les quartiers où se poursuivent les violences. Il est décidé à jouer la symbolique de l'ordre et s'en ouvre au chef de l'Etat. A sa grande surprise, celui-ci se fait tirer l'oreille : cette loi d'exception, est-ce bien nécessaire de la ressusciter ? et ce couvre-feu, qui fleure les années de la sale guerre, ne pourrait-on s'en passer ? Le Président finit par céder, mais conseille à son Premier ministre d'agir avec la plus grande prudence. Pour une fois, il ne calcule pas, ne finasse pas. Il parle avec ses souvenirs, avec sa chair.
Entre sa dix-huitième et sa vingt-huitième année, Jacques Chirac a passé près de deux ans et demi en Algérie, en trois phases successives. A l'été 1950, l'année de son bachot, par ennui, goût de l'aventure et aussi désir de faire enrager son père qui voulait l'envoyer à Polytechnique, il s'engage comme pilotin à Dunkerque sur le Capitaine Saint-Martin et fait quatre allers-retours à Alger. Il revient six ans plus tard, en uniforme, sur le Sidi-bel-Abbès et met pied à terre à Oran le 15 avril 1956. Sa compagnie est envoyée près de la frontière marocaine ; il n'est libéré que seize mois plus tard, le 13 juin 1957. En avril 1959, il traverse une troisième fois la Méditerranée, dans un DC4 cette fois, avec l'ensemble de ses condisciples de l'ENA - la promotion Vauban. En obtenant les pouvoirs spéciaux pour mater la rébellion, Guy Mollet avait décidé que les élèves sortant des grandes écoles où l'on forme les futurs hauts fonctionnaires - ENA, Polytechnique, Ponts et Chaussées, Mines, etc. - passeraient un an en Algérie. De ces années exceptionnelles pour un jeune homme, Chirac a ramené une brassée de souvenirs. Des bons et des mauvais. Mais tous, à leur façon, ont contribué à modeler sa façon de décider, de relativiser, de zigzaguer - de gouverner. Dès les premiers pas du futur président, le monde arabe est là, comme un réservoir d'expériences plus intenses, un lieu où se forge l'art d'être chef.
Sa période militaire fut un long moment de bonheur et il ne s'en est jamais caché. Il en a parlé longuement dans Paris-Match, le 24 février 1978. La date n'a rien de fortuit : à deux semaines d'élections législatives que la gauche menaçait de remporter, un clin d'œil en direction de l'électorat pied-noir ne pouvait pas faire de mal. " L'Algérie a été la période la plus passionnante de ma vie ", déclare-t-il alors. La vie au grand air, l'alternance de longues plages d'inactivité avec la brusque accélération quand survient une " opération ", tout cela lui va comme un gant. Déjà, il est heureux loin de chez lui : il vient de se marier, en coup de vent et en uniforme, le 17 mars 1956 ; il est arrivé d'Allemagne la veille, il a rejoint son unité dix jours plus tard. Parce qu'il est sorti major de l'Ecole d'application de l'armée blindée et de la cavalerie de Saumur, il est sous-lieutenant, c'est-à-dire officier. Après quelques mois en Allemagne, il a été versé au 3e escadron du 6e régiment de chasseurs d'Afrique (RCA), où il commande un peloton, soit 32 hommes. Le 12 mai 1956, l'escadron arrive au piton de Souk el-Arba, dans la région de Tlemcen. C'est là que Chirac passe un an. Le RCA n'est pas un régiment d'élite et le front de l'ouest est plutôt calme. Le Journal de marche et d'opération du 6e RCA enregistre les faits d'armes de l'escadron. Les soldats protègent les moissons, accompagnent des convois, surveillent des chantiers, arrêtent des suspects, en tuent quelques-uns ; à l'occasion, ils tombent dans une embuscade. Le sous-lieutenant n'est pas un peureux. Quand on signale des mines sur la route, il se déclare volontaire pour monter dans le camion de tête. Le 12 janvier 1957, le deuxième peloton du 3e escadron est pris sous le feu ennemi. Un chasseur, Jacques Longueville, est tué ; il y a deux blessés. " C'est alors que je vis le sous-lieutenant Chirac avec son peloton. Il avait entendu les coups de feu. Il était venu à fond pour me porter secours. Il m'avait sauvé la vie, en somme. " Quand le capitaine n'est pas là, on lui confie la tête de l'escadron. Il obtient une citation et - fait peu connu - il est blessé au combat ; c'est du moins le souvenir de Jacques Pélissier, qui sera son supérieur hiérarchique deux ans plus tard à Alger.
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