Alexandre Adler
Le monde est un enfant qui joue
Ancien élève de l'Ecole normale supérieure
de la rue d'Ulm, agrégé d'histoire, Alexandre Adler
est chroniqueur sur France Culture et membre du comité éditorial
du Figaro. Il est l'auteur de J'ai vu finir le monde ancien (Grasset,
2002), de L'Odyssée américaine (Grasset, 2004), de
Rendez-vous avec l'Islam (Grasset, 2005) et de Sociétés
secrètes (Grasset, 2007), qui ont été des succès.
La fin du califat de papier et de cassettes vidéo
ept ans après
l'explosion sans précédent du 11 septembre 2001, huit
ans après l'Intifada des mosquées qui marquait la
fin de dix années de trêve israélo-palestinienne,
les nuées et les flammes se dissipent assez pour nous permettre
de revenir sur le processus qui s'est alors engagé. Je me
suis moi-même exercé, en quatre essais successifs,
à baliser les avenues qui peuvent mener à une meilleure
compréhension de cette terrible époque.
Le premier, écrit et pensé à chaud, pendant
l'automne 2001 (J'ai vu finir le monde ancien), s'efforçait
de décrire le champ de bataille et se concentrait sur l'acteur
apparemment essentiel, l'intégrisme islamique radical incarné
par le mouvement al-Qaïda d'Oussama Ben Laden. Le deuxième
(L'odyssée américaine) braquait le projecteur sur
l'Amérique, ballottée sur les flots de la grande tempête
moyen-orientale, à la recherche fiévreuse et inaboutie
d'une politique nationale post-hégémonique. Avec mon
troisième essai (Rendez-vous avec l'islam), je m'efforçais
de tracer deux lignes de force, de nature à bouleverser la
structure de l'actuel Moyen-Orient : le processus démocratique
en Turquie, et l'émancipation progressive de l'Iran de la
dictature théocratique intégriste.
Le présent essai s'inscrit dans la droite ligne des précédents,
en cherchant une fois encore à élucider ce que nous
ignorons de cette vaste bataille, où toute la planète
se trouve à présent investie à son corps défendant.
Mais il diffère aussi des précédents par le
fait que nos investigations, journalistiques, officielles, érudites,
ont depuis lors considérablement progressé, nous permettant
de combler certains vides de l'analyse, tandis que de nouveaux protagonistes
tels que le chiisme, le Liban indépendantiste, le Pakistan
en pleine crise d'identité, faisaient irruption dans le champ
du conflit, nous contraignant à recalculer certaines matrices
du modèle. Une meilleure connaissance des éléments
s'équilibre avec une complexification certaine des agrégats.
Ainsi, nous savons beaucoup de choses sur les hommes et les idées
d'al-Qaïda, mais nous ignorons ce que l'irruption de l'Iran
dans le conflit signifiera, en fin de compte. De nombreux autres
exemples sont possibles. L'heure d'un nouveau bilan avait donc sonné.
Mais pour mener ce bilan à bien, il était également
indispensable d'inventer à chaud une méthodologie
nouvelle. Non plus, comme dans les précédentes tentatives,
partir de ce que l'on ne sait pas (qui est Oussama Ben Laden, par
exemple) et s'efforcer de répondre aux questions, telles
que la succession des événements nous contraint à
nous les poser, mais ici démarrer à l'envers, des
certitudes dont nous disposons dès maintenant, et construire
à partir d'elles quelques questions nouvelles (l'intégrisme
islamique peut-il s'unifier, par exemple).
Dans un article déjà ancien, Michel Serres a décrit
ce modèle de pensée stratégique. Il y montre
qu'il existe des représentations de la temporalité
où l'incertitude du futur peut aller en diminuant progressivement.
Aux échecs par exemple, on passe de l'indétermination
absolue du début (que sera l'islamisme après la chute
de l'Union soviétique ?) à la surdétermination
relative des milieux de partie, où les combinaisons possibles
sont excessivement nombreuses, mais déjà bien plus
lisibles, l'intuition moins indispensable, pour aboutir aux fins
de partie dans lesquelles la " surdétermination "
des événements est déjà telle qu'on
peut discerner un dénouement : mat en trois ou quatre coups,
par exemple (le Moyen-Orient après le grand tournant de l'Etat
iranien si celui-ci a bien lieu, comme nous le pensons). C'est à
cet exercice de construction que nous allons donc nous prêter,
tout autant pour clarifier nos pensées que pour l'édification
du lecteur que nous confronterons à beaucoup de faits, de
temps à autre allégés par le libre jeu des
hypothèses.
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