Alexandre Adler
Rendez-vous avec l'Islam
Né en 1950, ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégé d'histoire, spécialiste des questions de géopolitique internationale, chroniqueur sur France Culture, Alexandre Adler est aussi membre du comité éditorial du Figaro.
Alexandre Adler est l'auteur de J'ai vu finir le monde ancien (Grasset, 2002) et de L'Odyssée américaine (Grasset, 2004), qui ont été de grands succès de librairie. Il a rassemblé dix ans de chroniques dans Courrier International sous le titre Au fil des jours cruels (Grasset, avril 2003).
Introduction
La question de l'Islam
ous avons rendez-vous avec l'Islam. Ce rendez-vous est quotidien dans nos villes d'Europe et de plus en plus d'Amérique. Il présente souvent un visage apaisé et optimiste. Mais il comporte aussi sa part de négativité, comme tout grand événement historique. Nos villes endeuillées par le terrorisme aveugle et haineux, New York, Moscou, Madrid ou Londres portent le témoignage souvent poignant de la réalité de cet affrontement. C'est pourquoi peu de monde en Occident doute, depuis le 11 septembre 2001, que nous soyons entrés dans une phase de confrontation active avec le monde de l'Islam. Mais confrontation n'est pas seulement conflit, ni nécessairement, ni inéluctablement. Relégué longtemps dans une friche folklorisée de notre imaginaire - Delacroix, Rimsky-Korsakov, Durrell - l'Orient musulman a fait un retour spectaculaire sur la scène de l'histoire dans le dernier demi-siècle. Ce court essai, qui ne peut que décevoir par sa sécheresse délibérée le spécialiste ou l'érudit, a pour but essentiel de réfuter concrètement et sur le terrain de la géopolitique régionale, les préjugés courants sur ce monde, qui se sont notamment exprimés à l'occasion de la candidature européenne de la Turquie, à laquelle je suis personnellement très favorable. Mais il reste aussi à faire comprendre l'enjeu majeur que représente la transformation, parfois opaque, mais capitale, qui affecte l'Iran, et à travers lui le chiisme, composante minoritaire mais essentielle de la pensée et de la vie islamiques.
Un traité qui viserait à l'exhaustivité se devrait de parler de la même manière de ce troisième pilier de la modernité démocratique musulmane que représente le Maghreb arabo-berbère, véritable héritier du grand essor de civilisation qui s'appelle l'Andalousie médiévale, laquelle, expulsée d'Espagne, s'est prolongée par sa musique, sa culture et son ouverture sur le monde, à Fez, Alger, Tunis. Il devrait aussi mentionner le dynamisme de la société civile pakistanaise, souvent à l'opposé des conceptions autoritaires de son armée, et l'admirable essor de l'Asie du Sud-Est malaise, en pleine réinvention de la démocratie après une éclipse autoritaire de quarante ans.
Mais nous avons préféré nous concentrer sur les deux sujets géopolitiques qui nous semblent aujourd'hui déterminants : la Turquie et l'Iran, qui dos à dos comme deux frères dissemblables, mais intimement liés par une longue histoire commune, combattent aujourd'hui, chacun à leur manière, pour le triomphe d'une certaine modernité.
Modernité : le mot est lâché, et il s'oppose à l'archaïsme que l'on constate aussi dans ces sociétés, à présent étroitement associé à la vague encore montante de l'islamisme radical, sur des sujets aussi divers que la condition des femmes, le statut des minorités, le pluralisme politique et la liberté de conscience, la souveraineté de l'Etat. Ici s'ouvre donc un combat sur deux fronts, qui constitue le fil rouge de ce petit essai : pour l'Islam, contre l'islamisme. Exprimé de la sorte, ce slogan ramassé ne fait que des heureux, ou presque.
Mais à y regarder de plus près, la clarté de cette prise de position apparemment si politiquement correcte oblige, si on la prend véritablement au sérieux, à ce combat sur deux fronts lequel s'avère plus complexe qu'on ne l'imagine. Et " last but not least ", l'usage de l'arme terroriste des déserts du Darfour à la City de Londres. Miroir d'une véritable pulsion génocidaire qui fort heureusement ne parvient pas encore à s'assouvir.
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