Alexandre Adler
L'Odyssée américaine
Né en 1950, ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégé d'histoire, spécialiste des questions de géopolitique internationale, chroniqueur sur France Culture, Alexandre Adler est aussi membre du comité éditorial du Figaro. Alexandre Adler est l'auteur de J'ai vu finir le monde ancien (Grasset, 2002). Il a rassemblé dix ans de chroniques dans Courrier International sous le titre Au fil des jours cruels (Grasset, avril 2003).
Introduction
'Amérique fut longtemps pour nous une solution, un recours, une certitude. Elle est en train de devenir un problème, un obstacle et surtout une énigme. Qu'y a-t-il d'objectif, quelle est la part du fantasme dans un tel déplacement ?
Solution, l'Amérique le fut bien longtemps des impasses de la Vieille Europe. Déjà, à l'époque élisabéthaine, le grand Francis Bacon décrivait son île de l'Atlantide, débarrassée des féodalités, des inégalités et des cruautés de l'Angleterre de son temps, renaissant telle Athéna tout armée de la tête de Zeus pour hisser au plus haut l'étendard de la liberté humaine.
Cette " ville sur une colline " évangélique enflamma le cœur des puritains de la Nouvelle-Angleterre, tout comme plus tard, celui des Irlandais catholiques, des Allemands républicains vaincus d'après 1848, des baptistes ukrainiens et des physiciens nucléaires antinazis des années 1930. Bien au-delà de la richesse matérielle supposée, l'Amérique était d'abord la solution aux problèmes rêvés par l'Ancien Monde, l'édification sur de nouvelles bases, meilleures, des projets les plus audacieux, utopies de Cabet hier, films de Jean Renoir et de Fritz Lang plus tard qu'on ne pouvait plus espérer tourner à Paris ou à Berlin, architectures futuristes d'aujourd'hui là où règne en Europe la lourdeur patrimoniale de la préservation des sites.
Or, en l'espace de quelques années seulement, voici que la solution américaine moderne, se transforme en problème postmoderne. L'Amérique tournerait le dos au consensus de l'Occident civilisé : gaspillage insensé des ressources naturelles initialement accessibles en excessive abondance, " prométhéisme " arrogant qui entend, tel Staline autrefois, mais plus efficacement, bouleverser l'écologie en systématisant les cultures d'organismes génétiquement modifiés, mais aussi à l'inverse, conservatisme religieux touchant à la superstition et à l'intégrisme et peine de mort appliquée avec la rudesse du vieux Far West par des magistrats démagogues, en campagne électorale permanente. Tout se passerait, pour beaucoup d'Européens, naguère admirateurs de l'Amérique, comme si le Nouveau Monde était en train de rompre les amarres en s'affranchissant maintenant des idéaux humanitaires que l'Europe a eu tant de mal à formuler, allant peut-être même dans un grand retournement jusqu'à réinventer nos pires impasses des XIXe et XXe siècles : nationalisme borné, intolérance religieuse, ambitions impériales, et exaltation plus nietzschéenne que chrétienne de la violence militaire.
L'Amérique était aussi un recours contre les accidents de l'histoire. Dès la fin du XIXe siècle, elle offrait à la première mondialisation un terrain incomparable de déploiement : l'Angleterre y investissait déjà bien davantage qu'en Inde. Ses progrès incessants de productivité essaimaient rapidement dans le reste du monde, jusqu'à l'apogée que représentera le Plan Marshall entre 1946 et 1956, avec ses missions d'ingénieurs et de patrons européens qui allaient apprendre des Etats-Unis de nouvelles méthodes révolutionnaires. Paradis des inventeurs, l'Amérique proposait avec Fulton un bateau à vapeur à un Napoléon incrédule, puis lançait l'éclairage électrique avec Edison, le téléphone avec le Canadien de Chicago Graham Bell, l'usage industriel du pétrole avec Rockefeller, l'organisation scientifique du travail à la chaîne avec Henry Ford, la première industrie aéronautique du monde dès les années 1920, l'énergie nucléaire dans les conditions que tout le monde connaît, dans l'après-guerre la cybernétique avec Norbert Wiener, et les super-ordinateurs de William Cray aujourd'hui encore. Dès le début du XXe siècle, l'Amérique fait figure de " deuxième hémisphère " du cerveau scientifique global de l'Humanité, plus technologique et mieux tourné vers la pratique que son jumeau européen. Mais lorsque la terrible contre-réforme hitlérienne s'abattra sur le Vieux Continent, c'est l'Amérique qui réunira en des lieux fort proches les uns des autres, Princeton, Chicago, bientôt Los Alamos, l'élite de la physique et des mathématiques européennes. Sur le plan stratégique, le constat est le même : la puissance américaine, le plus souvent quiescente, est déjà l'équation cachée des débuts du XXe siècle. Le potentiel économique et technologique converti en énergie cinétique sous la forme d'une très grande armée, et d'une très grande marine, devient la clef de tout conflit européen. Son usage, pourtant limité en 1898, écrase littéralement les restes de l'ambition impériale espagnole, son irruption massive en 1918 contraint l'Allemagne à capituler, puis le Japon à traiter avec l'Occident en 1920, son lent surgissement à partir de 1936 prépare activement la destruction des fascismes de 1945. Désormais visible à tous, cette puissance stratégique préservera activement du communisme l'essentiel du monde développé européen et asiatique après 1945, permettant aussi à partir de 1960 la diffusion de la révolution industrielle de l'Europe du Nord vers celle du Sud, du Japon vers les petits dragons asiatiques.
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