Premiers chapitres
Alexandre Adler
J'ai vu finir le monde ancien

Essai

Né en 1950, ancien élève de l'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégé d'histoire, spécialiste incontesté de l'URSS et des questions de géopolitique internationale, auditeur à l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN), professeur pour l'enseignement militaire supérieur détaché au ministère de la défense, directeur de la chaire des relations internationale du Collège interarmées de Défense de 1992 à 1998, Alexandre Adler est éditorialiste et journaliste. Il a collaboré à Libération, au Point et à l'Express. Il est aujourd'hui éditorialiste associé au Monde et directeur de la rédaction de Courrier International.
1. LES ÉTATS-UNIS  

oudain, le 11 septembre
Nous avons été confrontés, le 11 septembre 2001, à un phénomène que nous ne connaissions pas encore : la vulnérabilité du territoire américain. Ce thème existe pourtant dans la pensée stratégique et militaire américaine depuis les années 1930. C'est en son nom qu'une poignée de chefs militaires plus lucides que d'autres a attiré l'attention du président Roosevelt sur le fait que le continent américain ne serait bientôt plus une île... La transformation du transport aérien, la possibilité de faire évoluer des flottes à proximité des côtes américaines rendaient l'idée d'origine britannique du « splendide isolement [1]  » assez aléatoire.
Peu à peu, les Américains se sont donc mis à inter
venir hors de leurs frontières. D'abord en Chine, dans les années 1930, pour essayer d'enrayer une victoire totale du Japon ; puis en Europe, en 1939-1940, en aidant la France et l'Angleterre comme ils le pouvaient – l'Angleterre beaucoup plus en 1940 ; finalement, en décidant d'entrer en guerre en 1941. Ce qui les détermina ne fut d'ailleurs pas le bombardement de Pearl Harbor car, déjà quatre mois auparavant, la signature de la Charte de l'Atlantique par les Anglais et les Américains scellait cette entrée en guerre. Roosevelt n'attendait qu'un prétexte pour faire basculer son opinion derrière des décisions qu'il avait déjà largement assumées.
Toutefois, cette idée de la vulnérabilité stratégique, très présente pendant la guerre froide, n'a pas été concrétisée. Jamais le territoire américain proprement dit – car Pearl Harbor était située à des milliers de kilomètres des côtes du pays et l'Alaska bien lointain – n'avait été l'objet d'une attaque, ni des Allemands, ni des Japonais, ni des Soviétiques. Ni même des terrorismes divers et variés qui, dans les années les plus sombres de la guerre froide, faisaient de l'Europe le théâtre quasi quotidien d'attentats visant tel avion sur l'aéroport de Rome, tel lieu de distribution à Paris, tel hôtel à Londres... Jamais les Etats-Unis n'avaient connu cela. La sanctuarisation pouvait sembler totale, grâce à une véritable défense de l'avant.
Etant donné que les Américains voyagent peu, ces tensions internationales ne concernent que la toute petite partie de la société américaine tournée vers le monde extérieur – quelques centaines de milliers de personnes. En outre, les Etats-Unis acceptent volontiers une division du monde tout à fait islamique dans son origine. D'un côté, le monde de la paix, Dar el-Salam, qui est le monde intérieur des Etats-Unis. De l'autre, le monde de la guerre, Dar el-Gharb, les « terres indiennes » où quelques pionniers s'aventurent, au risque de perdre leur scalp... On est d'accord pour accorder les honneurs militaires au malheureux consul assassiné à Khartoum ou aux marines révolvérisés à Kaboul, mais on considère que ces événements témoignent de la manière d'être des peuples encore un peu sauvages qui constituent l'environnement des Etats-Unis... Les Européens eux-mêmes appartiennent parfois à ces terres lointaines dans ces films d'espionnage où Paris, Rome ou Berlin deviennent des territoires de chasse.
Le 11 septembre, les Américains ont connu l'équivalent d'un des jours les plus sombres des bombardements de l'Allemagne, en 1943. Bien sûr, cela n'est pas comparable à Dresde, qui fut une apocalypse, avec près de 180 000 morts, ni même au grand bombardement de Hambourg, qui tua 25 000 personnes en deux heures et provoqua un vent de panique chez les nazis. Les milliers de morts de New York et Washington sont tout de même significatifs : en outre, tout indique que les auteurs de l'attentat auraient bien sûr préféré se munir d'une bombe atomique ou bactériologique, s'ils en avaient eu la possibilité. Tout indique qu'ils chercheront à recommencer.
Le bilan ne s'arrête pas au décompte des victimes. Les premiers jours, la richesse détruite s'élevait déjà à 1,4 trillion de dollars, c'est-à-dire à peu près le PNB de la France. Ce chiffre est certes fictif, car le cours des actions est remonté depuis lors... Mais le choc économique et social a été d'une extrême violence : les employés des compagnies aériennes ne sont pas seuls à avoir perdu leur emploi. L'économie américaine qui était en train d'éviter la récession, a plongé encore pendant trois mois supplémentaires. Tout cela est entièrement imputable à l'attaque terroriste du 11 septembre.
La cible du quatrième avion était peut-être le Capitole, selon un scénario proche de celui du roman de Tom Clancy, lequel, avec le Coran, est certainement une des lectures favorites d'Oussama ben Laden... Chez Clancy, un pilote japonais, mécontent du tour que prennent les relations nippo-américaines, lance un avion vide de la Japan Airlines contre le Capitole, alors en séance avec le président des Etats-Unis. Le Président et deux tiers des sénateurs sont tués... Il s'ensuit un renouvellement complet de la classe politique, tel que le souhaite évidemment Tom Clancy. Le projet d'Oussama ben Laden est d'une autre nature. Mais la technique de l'avion-suicide a sans doute intéressé ceux qui ont lu ce roman publié en 1995.
Il semble aujourd'hui que les deux derniers avions étaient destinés aux principaux symboles de Washington. L'un, la puissance militaire américaine, avec le Pentagone, cet immense ministère bâti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour abriter à la fois l'armée et la marine, autrefois rivales, dans une seule et même structure. L'autre, le cœur du pouvoir, probablement la Maison Blanche, défendue par une petite batterie de missiles anti-aériens et des croiseurs Aegis en mer qui n'auraient probablement pas été capables d'arrêter l'avion en vol.
Pour les Américains, ce sont là des faits inouïs, qui montrent que leurs institutions les plus sacrées sont désormais aussi vulnérables que celles de n'importe quelle capitale européenne. Cette vulnérabilité, l'Europe l'a vécue tout au long de la guerre froide. Hambourg était située à quelques kilomètres de la frontière entre les deux blocs. Les usines Volkswagen, à Wolfsburg, étaient distantes de huit kilomètres. Près de 60 % du PIB de l'Allemagne se trouvait à 150 kilomètres des premières divisions soviétiques. Istanboul vivait à 75 kilomètres de la frontière bulgare, Vienne à 12 kilomètres de la frontière tchécoslovaque, et Venise n'a jamais été loin de l'incendie yougoslave. L'Europe occidentale a vécu, dès 1914, avec un sentiment de précarité essentiel, qui ne l'a pas quittée jusqu'à ce jour.
Au moment où l'Europe s'affranchit de sa vulnérabilité – car qui peut croire aujourd'hui que la Russie nous menace ? –, ce sont les Etats-Unis qui se trouvent à portée de canon d'un adversaire résolu. Voilà ce qu'Oussama ben Laden a démontré. Les présidents des Etats-Unis vont désormais devoir vivre terrés dans des caves, lors des périodes d'alerte. Il va falloir renforcer leur sécurité, non pas contre le fou isolé qui enrage de ne pouvoir coucher avec la dernière actrice en vogue, mais contre des adversaires extérieurs résolus – ce qui est une tout autre affaire.
Les pacifistes et les défaitistes, qui spéculent sur un épuisement des Etats-Unis après les premiers succès en Afghanistan et sur un abandon de leurs objectifs stratégiques en matière antiterroriste, ne mesurent pas à quel point, de bas en haut de la société, les Américains ont pris conscience du danger. Pendant la guerre du Vietnam, l'argument des pacifistes était : « Arrêtons de faire la guerre et il n'y aura plus de guerre. » Ce fut en effet le cas. La note fut acquittée par d'autres en Asie. Mais cet argument n'a plus cours. Lorsqu'on arrêtera la campagne antiterroriste, la menace terroriste sera toujours là. Les Etats-Unis iront donc jusqu'au bout. Ils ne peuvent s'arrêter, parce que les terroristes ne négocient pas. Ils pourront certes, à terme, transformer la guerre chaude en guerre froide par containment du monde arabe, mais pas avant d'être montés aux extrêmes ici ou là.
Au passage, la démonstration est faite des limites tactiques du fameux « bouclier antimis
sile ». Aucun système de haute technologie n'a pu empêcher ce qui s'est produit le 11 septembre, pour la bonne raison qu'aucun des appareils qui ont été utilisés n'a pénétré dans l'espace aérien américain... Ils y étaient déjà. Ce sont des avions américains, volant dans le ciel américain, qui ont frappé des cibles américaines. Ajoutons que tous les jours, plusieurs dizaines, plusieurs centaines peut-être de petits avions bourrés de drogue franchissent ces frontières aériennes pour le compte des cartels de la drogue... La police des frontières et la garde nationale sont pour l'instant impuissantes face à une telle profusion d'objectifs [2] .
Or, rien ne garantit que l'un de ces petits avions ne sera pas un jour chargé d'une bombe atomique plutôt que de cannabis ou d'héroïne pure... Le bouclier antimissile ne protège pas des actions terroristes, même s'il peut revêtir une certaine importance face à des puissances constituées.
Nous ne sommes peut-être pas si loin, dans l'esprit de Ben Laden en tout cas, du moment où Al-Qaïda disposera, non plus d'un quasi-Etat, mais d'un Etat véritable, qui pourra se doter de missiles à courte ou moyenne portée capables d'atteindre des territoires stratégiques : l'Arabie Saoudite, Israël, la Turquie... Un dispositif antimissile performant est une parade contre un certain type de chantage. Mais il n'annule pas tous les autres, les chantages à basse technologie. Comme l'a dit le général Wesley Clark, ancien commandant de l'OTAN, à propos de l'opération de Ben Laden : « Low technology, high concept. » C'est à ce type de défi qu'il faut maintenant faire face, non pas en s'appuyant sur des « jeux vidéo » mais avec de l'infanterie, en allant chercher les terroristes là où ils se trouvent. Il faut leur montrer qu'il n'existe pas pour eux de sanctuaire inviolable. A son tour, cette riposte sera une action technologiquement faible, mais stratégiquement avancée. Or, cela coûte très cher d'entretenir une armée conventionnelle de bon niveau, surtout en temps de paix, et les budgets militaires ne sont pas indéfiniment extensibles. Je pense donc que le programme de bouclier antimissile perdra peu à peu son caractère prioritaire, face à la redécouverte des potentialités d'une armée classique de porte-avions et de blindés légers, appuyés sur un renseignement de meilleure qualité.
Cependant, un obstacle à ce fameux bouclier vient de sauter. Il était nécessaire d'annuler un certain nombre de dispositions du traité antibalistique, signé en 1972 par les Etats-Unis et l'Union soviétique. A la veille du 11 septembre, les Américains tentaient, à la fois par l'intimidation – c'était l'approche des durs, tel Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense –, et par les cajoleries – c'était l'option diplomatique de Candy Rice, la Secrétaire du Conseil de sécurité –, d'obtenir de Poutine qu'il renonce à ce traité, afin de passer très vite à l'expérimentation du bouclier. Poutine s'y refusait, tout en disant : « Cela peut se discuter, mais votre offre est beaucoup trop faible. » Il attendait des Américains des concessions importantes... Aujourd'hui, les Russes ne sont plus hostiles au bouclier stratégique car ils figurent, pour des raisons géographiques, parmi les premières cibles potentielles du rogue state (l'Etat voyou) qui lancera peut-être un jour une attaque contre eux... Si les Russes, qui n'ont pas le budget nécessaire pour développer un bouclier, mais disposent de savants et d'infrastructures adaptées, participaient au programme américain, non seulement ils ne s'opposeraient plus à ce bouclier, mais ils en seraient les propagateurs zélés. Voilà une affaire qui n'est pas du tout remisée. C'est là le paradoxe : autant l'hostilité russe est levée, autant les difficultés, techniques et financières, ne font que commencer... Mais peut-être s'agit-il d'ores et déjà de l'un des dossiers les plus importants de la nouvelle alliance russo-américaine qui, peu à peu, se met en place. Ces négociations russo-américaines sont en tout cas parfaitement secrètes.
Avec le précédent des attentats du 11 septembre, le défi stratégique lancé par Oussama ben Laden, qui est de rassembler la majorité des musulmans de la terre en un mouvement appelé à devenir un Etat – le Califat restauré –, constitue une attaque en règle des intérêts américains. Cela implique, de la part des Etats-Unis, quelles que soient les réactions de leurs alliés et partenaires, un état de guerre. N'importe quel chef d'Etat devrait réagir comme l'a fait George W. Bush, dès lors que les intérêts fondamentaux de son pays seraient menacés à ce niveau d'intensité.
Une victoire d'Oussama ben Laden signifierait en effet la fin de l'Arabie Saoudite telle que nous la connaissons – elle représente encore 51 % de la production mondiale de pétrole – et la détention de l'arme atomique par un Etat – le Pakistan – qui n'accepterait plus aucune forme de limitation de son armement alors qu'il dispose d'un potentiel nucléaire d'usage immédiat. Cela signifierait aussi une remise en cause totale de la sécurité d'Israël et la condamnation à mort de tous les régimes musulmans dits modérés, alliés ou en rapport avec les Etats-Unis, depuis l'Egypte jusqu'au Bangladesh, et peut-être même l'Indonésie.
Si l'on ne considère pas cela comme un motif de guerre, alors il n'en existe aucun. Il ne reste plus qu'à transformer les Etats-Unis en une communauté de type « Lanza del Vasto » ou à adopter l'islam comme religion officielle en supprimant la Constitution de 1787. Toutes mesures qui, notons-le au passage, ne satisferaient pas encore Oussama ben Laden...
La première blessure de l'après-guerre ?
Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à être menacés, et c'est bien pour cela qu'ils ne sont pas seuls en guerre. Ils sont accompagnés de leurs alliés – les pays du premier cercle – et entourés d'un certain nombre d'Etats qui se trouvent en sympathie avec leurs objectifs – les pays du second cercle. Le troisième cercle est composé d'Etats foncièrement hostiles à la politique américaine mais qui, en la circonstance, ont décidé de s'abstenir. On peut citer, dans le premier cercle, des pays tels qu'Israël, l'Inde ou la Turquie, mais aussi la Russie. Le second cercle est composé, entre autres, de la France, de l'Allemagne ou de l'Italie, ainsi que de la Chine et du Japon. Dans le troisième cercle, on trouve, par exemple, Cuba ou l'Iran, selon les jours. Paradoxalement, l'Angleterre appartient tout à la fois au premier cercle des alliés immédiats par la volonté de Tony Blair, et aux frontières du deuxième cercle par la complaisance totale des services secrets de Sa Majesté vis-à-vis de l'islamisme.
Comme dans tous les grands drames de l'Histoire, on a l'impression d'assister à la fin d'une pièce shakespearienne, lorsque tous les acteurs, même les seconds rôles, reviennent sur le devant de la scène. C'est le temps du dénouement, où l'on perçoit à la fois loin dans l'avenir et loin dans le passé. Mais, comme Hegel l'a souvent dénoncé, le regard est plus exercé à observer le passé... On saisit tout de suite ce qui nous ramène à 1941. L'effet back to the future est déjà là. Mais il faudrait aussi parvenir à voir ce qui nous projette vers 2020 avec la même énergie concentrée.
On assiste en tout cas à un retour à une Amérique que tout le monde sait confusément avoir été meilleure. Il y a maintenant une nostalgie palpable du grand New York civique, celui de Fiorello La Guardia, le maire de l'époque du New Deal. Voilà des années que des livres paraissent sur ce que l'on appelle là-bas les « grands Américains ». Dans ces ouvrages, un peu naïfs parfois, on mêle Roosevelt, MacArthur, Marshall, Patton, autant de héros dont certains n'en étaient pas – je pense en particulier à Patton et MacArthur, deux sinistres fascistes dont il fallut maîtriser les foucades bellicistes... Mais l'intention est bien là : les Américains sont en accord avec le grand journaliste et sociologue new-yorkais Studs Terkel, qui a composé une histoire orale de la Seconde Guerre mondiale baptisée The Best War Ever. Pour la génération traumatisée par le Vietnam, il était évident que les combattants de la Seconde Guerre mondiale avaient mené une « bonne guerre ». Ils avaient sauvé un continent, l'Europe, qui les avait accueillis en libérateurs. Ils avaient, au prix de pertes relativement modérées, vaincu le Japon.
L'Amérique était sortie triomphante. Elle avait doublé son PIB en l'espace de trois ans, les femmes étaient entrées massivement sur marché du travail, avec une égalité de condition qu'il a été ensuite très difficile de remettre en cause. La société américaine s'était lancée hors des frontières du ruralisme conservateur de ses vieilles élites. La discrimination raciale, notamment dans l'armée de terre, n'a pas résisté à l'héroïsme des soldats noirs, japonais, ou indiens sur le front, mettant en branle le processus de remise en cause de la ségrégation sur l'échelle de la Nation tout entière. Les principes proclamés par les Etats-Unis ont donné un souffle à la décolonisation. Ils ont fait de l'Amérique un pays dont le prestige était encore intact vers 1950 auprès de ce qui allait devenir le tiers-monde.
Enfin, cette période de plein emploi, qui succédait au marasme de la grande crise, a permis non seulement le taux de syndicalisation le plus fort qu'ait jamais connu la société américaine, mais aussi le véritable début des grandes lois sociales. Certes, il ne faut pas minimiser l'impact du premier New Deal, en 1932-1935, lorsque Roosevelt a mis en œuvre un certain nombre de grandes réformes reposant sur quelques principes nouveaux. Mais le New Deal intervenait dans un moment où l'Amérique se débattait dans une crise économique sans précédent. Il a souvent joué sur le plan des idéaux plutôt que dans la réalité. De surcroît, en 1938, la crise et le chômage étaient repartis de plus belle, et il a fallu attendre 1939 pour assister à une montée inexorable de la production et, bientôt, de la richesse : ce furent les lois sociales en matière d'emploi, d'hygiène ou de sécurité, qui ont accompagné la mobilisation de la main-d'œuvre de guerre. Ce furent aussi les salaires les plus élevés de la planète. Ce fut également la transformation des grandes entreprises automobiles en fournisseurs de la défense, qui a conféré à ce secteur de l'industrie une discipline militaire, et la possibilité de remplir des objectifs d'expansion démesurés. McNamara, qui a par la suite rejoint General Motors avec son équipe de petits génies, les whizz kids, a été l'homme de la première informatisation de la logistique américaine pendant la guerre. Tout cela a été mené avec les moyens d'une politique économique enfin pleinement keynésienne – car on peut difficilement qualifier de keynésienne pure l'action de Roosevelt entre 1933 et 1936, obsédé par la tenue du dollar. En revanche, la politique des déficits croissants financés par l'emprunt et de la dépréciation monétaire intelligente a bel et bien été apportée par la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit, cette guerre-là a fait l'Amérique moderne.
Les générations de la guerre et de l'après-guerre, une fois l'échec vietnamien oublié, ont eu la nostalgie de cette société qui était dure, parce qu'elle demandait des actes héroïques aux individus sous l'uniforme, mais aussi solidaire et généreuse. La littérature et le cinéma ont exalté l'armée de conscription et le sacrifice personnel. Casablanca, le chef d'œuvre de Michael Curtiz, réussit à tout dire de la nouvelle éthique en une forme très ramassée.
Patriotisme n'est pas nationalisme
Au lendemain du 11 septembre, les Français ont été frappés, et pour certains, choqués, par le patriotisme des Américains. Une politologue
américaine, interrogée sur les similitudes entre
triotisme et nationalisme, a répondu : « Le nationalisme, c'est la haine des autres. Le patriotisme, c'est l'amour de son pays. » C'est une très belle phrase un peu facile, d'origine française d'ailleurs, il faut évidemment aller plus loin. L'Amérique a été créée par les pauvres et les mal-aimés de la vieille Europe. On pourrait même dire les pauvres et les mal-aimés de l'ensemble du monde, puisque les Etats-Unis intègrent à présent une puissante immigration latino-américaine et asiatique, qui s'ajoute à l'immigration européenne. Les premiers habitants de l'Amérique, avant la fondation de la Virginie par la Couronne, n'étaient autres que des protestants non conformistes en révolte contre la monarchie anglaise qui n'avaient pas la patience d'attendre Cromwell... Ils ont été rejoints par les laissés-pour-compte du compromis historique de 1688, la society of friends, qui est à l'origine de la Pennsylvanie et de l'esprit démocratique américain. On lui doit l'habitude d'appeler les gens par leur prénom – les considérant ainsi comme appartenant à une « famille » –, le tutoiement généralisé, et la volonté de repartir de zéro. Ensuite sont venus les baptistes du nord de l'Angleterre, qui se sont installés en Virginie et qui, par l'évangélisation de leurs esclaves, ont créé, un peu malgré eux, une spiritualité protestante noire, au potentiel artistique et intellectuel considérable. Tous ces protestants anglo-saxons étaient en rupture avec la société britannique, ses codes et ses exigences. Les autres immigrants, Scandinaves, Allemands, Italiens, Latino-Américains, Juifs ou Ukrainiens étaient eux aussi des mal-aimés de leurs pays d'origine.
La société américaine – c'est son côté infantile et poignant – est fondée sur la recherche d'un nouveau départ. C'est la conception du monde born again, venue des baptistes, dont le symbole conquérant est le fréquent baptême qui permet de « repartir » vers une nouvelle vie. Après l'affaire Lewinsky, Clinton n'a rien fait d'autre que de montrer qu'il était capable de se reconstruire de la sorte, en stricte fidélité du credo baptiste de la Chute et de la Rédemption. Il rejoignit par là l'idéologie américaine fondamentale. Seule la culture afro-américaine s'est engagée dans la recherche des roots, des racines du pays de départ. Aucune autre frange de la société américaine ne participe à une telle démarche. En fait, ce qui différencie les Afro-Américains – à l'exception de ceux, tel Colin Powell, originaires des Antilles – c'est qu'arrivés à fond de cale, ils n'ont pas choisi de venir. Ce qui explique largement leur nostalgie d'une Afrique supprimée dans les mémoires. Les autres immigrants ont tous été des volontaires de l'Amérique.
Par définition, les Américains ne sont pas hostiles aux autres peuples. Voilà pourquoi leur patriotisme n'est pas très agressif. On n'observe pas de chauvinisme marqué, comme on le connaît en France ou en Angleterre – une série de stéréotypes pour caractériser le voisin... Pour une raison simple : le voisin d'en face n'existe pas. Les Américains n'ont pas de voisins. Ils sont empreints d'une bienveillance généralisée, teintée d'ignorance. Ils ne sont pas par nature ouverts aux autres cultures... Simplement ils les ignorent, ou presque : leurs grands intellectuels les ont embrassés sans préjugés ni retenue.
Les Américains ne connaissent pas grand-chose de la vie des autres sociétés. Ils n'éprouvent donc pas d'hostilité à l'égard du monde extérieur. L'inverse n'est pas vrai. Toute l'Amérique latine, par exemple, hait les Américains. Elle a inventé un mot, gringo, pour les désigner. Aux Etats-Unis, il n'existe aucun terme d'usage généralisé pour caractériser les Latino-Américains. Et s'il arrive que des expressions dépréciatives s'attachent à telle ou telle minorité, le phénomène est toujours limité dans l'espace et dans le temps. Le mot paddy, par exemple, utilisé en Angleterre pour qualifier les Irlandais, a très vite disparu aux Etats-Unis. Les mêmes protestants écossais et presbytériens qui s'étripent avec les catholiques irlandais à Belfast ou à Glasgow élisent les Irlandais catholiques à Boston et à New York.
Les caractérisations hostiles des Juifs ou des Italiens ne sont restées vivaces que dans certains quartiers ou certaines villes, le temps d'une génération. Ils ont été rapidement effacés par la political correctness, qui réconcilie les quakers de Pennsylvanie et les puritains de la Nouvelle-Angleterre dans la même culture de bienséance : il n'est pas dans la culture américaine de caractériser négativement les nouveaux arrivants, dont dépend la vitalité de la société. C'est même tout le contraire.
Ceci ne vaut pas seulement pour la période récente, marquée par des progrès fulgurants. Le rejet des préjugés raciaux et sociaux a toujours existé, excepté à l'égard de la population afro-américaine. Or, cette exception doit elle-même être nuancée. Les Afro-Américains qui ont fait la conquête de l'Ouest, au Texas par exemple, avaient atteint la plupart du temps une situation beaucoup plus libre que dans le vieux Sud cotonnier. Le vrai rebondissement de la question raciale est intervenu avec l'arrivée massive des paysans afro-américains du vieux Sud dans les emplois industriels du Nord vers la fin des années 1950. La nouvelle histoire de la ségrégation raciale, qui était en réalité une ségrégation sociale, a commencé alors. Mais la société américaine, quoi qu'on en dise, ne connaît pas la haine de l'autre, telle qu'on peut la rencontrer dans les Balkans par exemple. La conversion aux nouveaux droits civiques est aujourd'hui sincère, l'intégration des Sino-américains et des Nippo-américains en Californie totalement réussie.
Les Etats-Unis sont le pays dont les incursions à l'extérieur de ses frontières ont été les plus marquantes. Il est devenu courant de relire leur histoire en distinguant les périodes au cours desquelles ils ont été « interventionnistes » et celles au cours desquelles ils ont préféré la non-intervention.
Dès la fondation des Etats-Unis, un conflit a éclaté entre les partisans de projets apparemment antagonistes. Le dauphin désigné de George Washington, Alexander Hamilton, voulait faire de l'Amérique une seconde Angleterre, un pays doté d'une marine puissante, d'une politique étrangère réfléchie et permanente, plus tard de colonies, elle jouerait un rôle croissant sur la scène internationale. A l'inverse, l'idée dominante de la gauche de la révolution américaine, telle que l'exprimait Thomas Jefferson, troisième président, c'était la méfiance instinctive de l'Etat et de tout ce qui pouvait représenter l'Ancien Régime...
L'expression « l'Etat à bon marché », inventée à la même époque par le philosophe utilitariste Bentham en Angleterre et qui plaisait tant à Karl Marx, est devenue le mot d'ordre autour duquel s'est bâti un consensus démocratique d'inspiration jeffersonnienne. L'Amérique ne doit pas dépenser un dollar de plus qu'il n'est nécessaire pour sa sécurité et la liberté de son commerce. Elle doit avoir certes une marine pour faire accepter la liberté des mers, et celle-ci était déjà supérieure à celle des Britanniques dès le début du XIXe siècle. Elle doit disposer de forces armées pour garder ses frontières et aider les pionniers à avancer selon les directions prévues à l'intérieur du continent. Il lui faut organiser la sécurité de son territoire, mais en se méfiant des armées permanentes et en les équilibrant entre elles. En 1917, il existait encore trois armées de puissance de feu équivalente aux Etats-Unis : la garde nationale, dont le maintien empêchait que la force armée ne fût monopolisée par l'Etat central, l'armée et la marine des Etats-Unis, entre lesquelles une concurrence systématique était organisée, puisque la marine disposait de son armée de terre : le Corps des Fusiliers marins ou « Marines ».
Cette méfiance vis-à-vis de l'Etat ne plaidait pas pour une politique étrangère. Néanmoins, la doctrine Monroe a été énoncée dès les premières révolutions latino-américaines, avec lesquelles les Etats-Unis ont sympathisé. Elle établissait le principe de la non-intervention des autres – c'est-à-dire des puissances européennes – dans le nouveau monde... Ce principe a été battu en brèche pendant fort longtemps et les Américains n'ont été en mesure de l'imposer vraiment qu'au début du XXe siècle, un siècle après sa formulation. La doctrine Monroe a alors changé de nature, mais les Américains ne sont pas devenus annexionnistes pour autant. Ils ont songé à s'emparer du Canada, en 1812, mais ils y ont renoncé assez vite, car ils ne voulaient pas en fin de compte intégrer un bloc de population francophone aussi important. Ils ont poussé leur armée jusqu'à Mexico, dans les années 1840, mais ils n'ont finalement annexé que le Texas, où la population anglophone était déjà majoritaire, et les territoires vides au nord du Rio Grande jusqu'à la Californie.
Les débuts de l'impérialisme américain proprement dit, en 1898, avec l'annexion des Phi
lippines, de Porto Rico, l'instauration d'un protectorat de fait sur la Caraïbe (Cuba, Saint-Domingue, Haïti) ne constituaient pas un débordement de la doctrine Monroe, en regard des impérialismes européens de l'époque.
Il a pourtant existé, notamment chez les pétroliers, comme le grand Rockefeller jusqu'à son petit-fils Nelson, véritable proconsul d'Amérique du Sud, des impérialistes qui auraient aimé rassembler l'Amérique latine en un bloc autosuffisant pour industrialiser la région. Cet objectif est réapparu dès que l'Amérique a été en paix. C'était l'idée de la grande Atlantide, qui s'étendrait de l'Alaska à la Terre de Feu, et dont le projet actuel de gigantesque marché englobant l'Argentine et le Brésil – évitant ainsi la formation d'un pôle méridional Argentine-Brésil – est la dernière mouture... Ces idées grandioses se sont toujours heurtées à la réalité humaine d'une Amérique latine qui, pour l'instant, Mexique et Caraïbes exceptés, rejette à des degrés divers l'Amérique du Nord.
Mais cela n'a pas suffi à créer un véritable isolationnisme américain. L'idée du repli sur l'espace continental, qui a été une tentation d'après 1918, n'a pas tenu. Il y a d'abord eu des flux économiques. Dès la fin du XIXe siècle, l'Amérique a exporté massivement vers l'Europe des produits à bon marché, depuis les denrées alimentaires du Middle West jusqu'aux produits industriels du Nord-Est. Le second poste de son commerce était l'Asie. N'oublions pas que ce sont des vaisseaux américains qui ont « ouvert » le Japon pour la première fois, en 1866, juste après la guerre de Sécession. Le commerce américain vers la Chine a été amorcé dès la fin du XVIIIe siècle à Boston et à Baltimore. L'intérêt des Etats-Unis pour ce pays, plus vif que leur attrait pour l'Amérique latine, s'est manifesté dès les années 1870. Les Américains représentaient la moitié des missionnaires en Chine, et leur protestantisme a commencé à gagner les élites chinoises au début du XXe siècle. AinsiSun Yat-sen s'est-il réfugié aux Etats-Unis, non en Angleterre, lorsqu'il a été pourchassé par la police impériale. De nombreux démocrates asiatiques ont fait de même dans les années 1930. C'est aussi aux Etats-Unis que sont allés les boursiers qui ont bâti la science chinoise moderne. Cette dimension asiatique de la politique étrangère américaine a été rapidement très marquée. Les Américains se sont passionnés pour le combat des Chinois, « la prochaine nation chrétienne » comme ils se sont enthousiasmés avec Hemingway pour la République espagnole.
Puis ils ont été contraints d'intervenir en Europe. Leur première incursion, en 1917, était incertaine. Aux yeux de Wilson, il s'agissait moins de battre l'Allemagne que de rétablir un équilibre compromis par l'effondrement russe, et de mettre fin à une tuerie insoutenable. L'Amérique s'est ensuite retirée, mais pas complètement. En effet, bien qu'une majorité républicaine isolationniste se soit opposée à la Société des Nations, minant la crédibilité de la paix dès le premier jour, la communauté financière américaine a imaginé une solution au problème des réparations, les plans Dawes et Young. Les réparations allemandes ont en fait servi, grâce à un mécanisme de prêt américain, à assurer le remboursement des dettes françaises et anglaises aux Etats-Unis... Il s'agissait d'un système circulaire qui, sans la crise de 1929, aurait sans doute liquidé entièrement les problèmes liés à la Première Guerre mondiale, en l'espace de quelques années supplémentaires.
Paradoxalement, c'est dans les années 1930, lors de la crise et de la montée des dictatures, que l'Amérique s'est claquemurée chez elle, au moment où, pour la première fois, sa sécurité et son avenir étaient vraiment en jeu. Et ceci malgré les convictions de Roosevelt, anti-isolationniste convaincu. Mais ce renfermement ne fut que passager. Un consensus s'est installé dans les élites américaines, à la fin des années 1930, qui a mis fin à l'opposition doctrinale entre Hamilton et Jefferson... Le meilleur des idéologies républicaine et démocrate s'est alors combiné. Les Républicains pro-britanniques affirmaient : « L'Amérique est une puissance comme les autres. Elle n'a pas à pratiquer l'angélisme. Elle doit au contraire se réconcilier avec le concept d'équilibre des puissances. Si nous tolérons qu'une puissance telle que l'Allemagne domine l'Europe, elle s'approchera des côtes américaines dans quelques années. » C'était l'idéologie réaliste machiavellienne de l'Etat, que reprend aujourd'hui à son compte un Henry Kissinger.
De l'autre côté, chez les Démocrates rooseveltiens, prévalait l'idée de la croisade pour les démocraties [3] . Les Démocrates pensaient au contraire des Républicains que l'Amérique avait le devoir d'intervenir dès que la démocratie et la liberté étaient en danger. Mais la reconquête de la liberté des Espagnols, à moitié communistes ou anarchistes, des Français, peu décidés à se battre, ou des Chinois, un peu arriérés, ne mobilisait pas les foules. Il a fallu que les premières bombes commencent à tomber sur Londres pour que l'Amérique profonde essuie une larme et se dise que tout de même, Hitler allait un peu loin... Puis, en 1941 est intervenu le basculement préparé par trois ans d'une campagne ininterrompue contre l'isolationnisme, à laquelle l'Angleterre avait prêté la main en installant un véritable service de propagande à New York, auquel Alfred Hitchcock appartenait, mandaté par Churchill. Les premiers films américains de l'auteur des Trente-neuf marches sont autant de dénonciations cinglantes de l'isolationnisme.
Cette synthèse de 1941 entre Démocrates et Républicains a duré. L'Amérique considère aujourd'hui qu'elle a des devoirs en tant que nation porteuse de valeurs démocratiques. Ainsi au Kosovo et en Bosnie. Mais elle est aussi obligée de pratiquer un certain machiavélisme. Ainsi vis-à-vis de l'Arabie Saoudite ou de l'Egypte, dont les valeurs vont à l'encontre des siennes. La politique étrangère américaine témoigne en permanence de ces deux dimensions contradictoires. Mais c'est la dimension machiavélienne, il est vrai fort étendue, qui a discrédité l'Amérique pendant la guerre froide. Car s'allier avec des dictatures peu recommandables et avec des gangsters, par exemple avec Tchang Kaï-chek et les bandits de Shanghai pour lutter contre le Japon ; ou avec Ibn Saoud, parce qu'il assurait de façon régulière l'approvisionnement en pétrole des forces de guerre anglo-américaines ; ou avec Franco, pour être sûr qu'il ne mettrait pas complètement ses ports au service de l'offensive sous-marine allemande ; ou recruter la mafia pour assurer le débarquement en Sicile, tout cela était justifiable « à chaud ». Nous en verrons d'ailleurs l'équivalent dans la guerre contre Al-Qaïda... Mais quand les braises refroidissent et que l'on s'aperçoit que les Etats-Unis protègent des deux côtés de l'Atlantique une mafia entièrement couverte par ses services secrets et la démocratie chrétienne italienne ; que l'on sait que cette mafia a fait la loi au sud de Rome dans les années 1960-1970, comme longtemps dans l'Etat du New Jersey et qu'au lieu de supprimer des agents mussoliniens ou des sentinelles allemandes isolées, elle a assassiné des journalistes communistes ou des juges intègres, on cesse de rire... Lorsque le peuple espagnol réalise que Franco et ses séides disposent d'un viager pour continuer à dominer l'Espagne, parce que la guerre froide « interdit » que l'on modifie les équilibres, cela ne rend pas pro-américain à Madrid ou à Barcelone...
Pourtant, c'est l'Amérique qui a fait vivre le concept de « monde libre » sur une partie de l'espace de la guerre froide. Aux Berlinois qui ont connu le pont aérien et vu Kennedy aux côtés de Willy Brandt – lui-même création des Etats-Unis et homme de gauche vibrant et intègre –, il n'est pas possible de dire que l'Amérique incarne autre chose que la liberté politique sous sa forme la plus haute. L'Allemagne, le Japon, l'Angleterre, et jusqu'à un certain point la France, savent que l'Amérique leur a permis de remporter le combat contre les forces anti-démocratiques de droite et de gauche dans l'après-guerre.
La France et l'Amérique
Or dès 1942 et le débarquement en Afrique du Nord, la France a été traitée par les Etats-Unis comme un pays de second ordre. Elle a été gênée dans ses objectifs nationaux les plus légitimes par une politique hostile et elle a eu à subir les préjugés d'une classe dirigeante anglo-saxonne qui ne la prenait plus très au sérieux. L'Amérique de 1920 admirait la France de Verdun, celle de 1944 méprisait la France de Pétain... C'est ce que le général de Gaulle relate dans ses mémoires lorsqu'il évoque son entretien avec Harry Hopkins, l'un des proches conseillers de Roosevelt, auquel il avait demandé, fin 1944 : « Mais qu'avez-vous contre nous ? » Celui-ci avait fini par lui répondre : « Mon Général, franchement, nous avons été très déçus par l'effondrement de la France en 1940 et l'opinion américaine ne vous prend pas au sérieux. » Sans doute n'était-ce là qu'une partie de la vérité, car Hopkins était aussi très pro-soviétique et prônait pour l'après-guerre une sorte de duopole Washington/Moscou. Mais le tableau est crédible. Les Américains n'ont eu de cesse de chasser la France de ses colonies, parfois trop vite et sans aucun bon sens. Il leur est aussi arrivé de subventionner la France pour que nous restions y mener de mauvaises guerres... Ce fut le cas en Indochine, où Washington a activement coopéré avec Ho Chi Minh en 1945, puis subventionné la guerre contre le Viet-minh à partir de 1948. Le bilan n'est pas heureux. La relation franco-américaine est une relation manquée depuis 1945. Elle a provoqué en France un anti-américanisme légitime gaulliste et républicain... qui voisine avec le pro-américanisme de mauvais aloi qui fut celui des modérés de Vichy, Darlan puis Giraud. Une telle combinaison ouvrait une large carrière à l'anti-américanisme le plus illégitime, c'est l'évidence.
Certes, Washington a exercé des pressions sur les Britanniques dans divers domaines, mais à la France, on a énoncé des diktats. Le traitement des deux pays n'a pas été de la même nature. Les Américains ont manifesté à Churchill, ici et là, qu'ils ne le prenaient pas toujours au sérieux, mais ils n'ont jamais déployé les efforts absurdes et odieux qu'ils ont faits pour se débarrasser du général de Gaulle.
Il est très difficile pour la France d'être estimée si bas sur le « marché politique américain ». La France a une dignité, une certaine idée d'elle-même que le général de Gaulle a formidablement véhiculée dans l'opinion, mais qui existait aussi chez d'autres. Je rappellerai simplement la réaction d'André Philip, Français libre socialiste, proche de Léon Blum et ministre de la France combattante, qui avait écrit, avant guerre, un livre enthousiaste sur le New Deal. Le Général avait cru bon de l'envoyer pour cette raison en mission de bons offices à Washington, fin 1943. Reçu par Roosevelt, il raconte : « Au début, j'étais impressionné, je tremblais devant ce grand homme et je me suis dit : « Ah ! Je suis devant Clemenceau ! » Et puis, il a commencé à parler, et au milieu de la conversation, je me suis dit : « Tout de même, il est plus proche de Paul Reynaud que de Clemenceau... » A la fin de l'entretien, j'ai pensé : « Mais c'est Pierre Laval ! » »
Indéniablement, un renversement s'est produit dans les relations franco-américaines, dès avant 1945. A la fin du XIXe siècle, la majorité de l'opinion américaine citait la France comme le pays dont elle se sentait le plus proche. La révolution et la guerre d'Indépendance n'étaient pas si lointaines et seuls deux pays du monde occidental – laissons de côté la Suisse – étaient des Républiques, les Etats-Unis et la France.
La sympathie des Etats-Unis pour la IIIe République française était incontestable. Les Américains ont même élaboré des plans de guerre contre les Anglais jusqu'au milieu des années 1920, tout cela parce que l'alliance entre la Grande-Bretagne et le Japon ne leur plaisait pas. Jamais contre la France. Cette tendance s'est inversée car l'Angleterre s'est démocratisée après 1904, elle a cherché avec obstination l'alliance américaine et l'a obtenue tacitement dès cette époque. Churchill a été l'artisan de ce rapprochement, tant à travers ses livres que par son action au gouvernement dès avant 1914. La France était déjà alors apparue, aux yeux de Wilson, comme une puissance aveuglément germanophobe et faible de surcroît. Or Roosevelt était déjà le ministre de la marine de Wilson en 1917. Il en a partagé les aveuglements vis-à-vis de Paris.
La naissance d'une classe dirigeante anglo-américaine en voie de fusion, entre les deux guerres, a amené un redimensionnement vers le bas de la France, lequel a été consommé lorsque Edouard Herriot a été obligé de renoncer au remboursement des dettes de guerre et de démissionner dans le paquebot qui l'emmenait vers les Etats-Unis, en 1932. Ce fut peut-être le moment décisif, le tournant de nos relations avec Washinston. La France était considérée comme un pays impécunieux, en déclin, qu'il fallait tenir à bout de bras... Cela a duré jusqu'en 1958. Je pense qu'une bonne partie de la mauvaise image que les Américains ont aujourd'hui en France est tout simplement due à la mauvaise image qu'ils ont eux-mêmes conçue de notre pays, sous l'influence de l'oligarchie financière anglophile de Wall Street... et, à l'époque, c'était la même chose, germanophile : car par antisémitisme comme par préjugé patricien, la Haute Banque de New York soutenait à fond l'Apeacement de Neville Chamberlain et méprisait Léon Blum.
<jf61>L'anti-américanisme<jf601>L'anti-américanisme a des ancêtres : la francophobie et l'anglophobie... Toutes les puissances dominantes, dans la communauté des nations occidentales, ont suscité une aversion plus ou moins forte. La francophobie légitime, c'était le rejet de Napoléon, de son projet politique, de l'arrogance et de la suprématie françaises... La francophobie illégitime a été celle du romantisme allemand, qui haïssait dans la France non seulement le rival, mais aussi le porteur de la philosophie des Lumières et des valeurs démocratiques de la Révolution.
L'anglophobie mesurée de Nehru est acceptable lorsqu'il raconte dans ses Mémoires, A discovery of India : « L'Empire des Indes était un vaste domaine anglais dans lequel le lord habitait la maison principale tandis que nous, les serviteurs, vivions dans les dépendances... » L'anglophobie irlandaise, qui nie tout ce qu'a été la culture de ce peuple de langue anglaise, avec une superbe ignorance de Joyce et de Shaw et se centre sur des problèmes de voyous à Belfast et Londonderry, est inacceptable. Il existe toujours, dans la lutte qui oppose les peuples à une nation dominante, quelque chose de positif – la recherche d'égalité, la volonté de s'émanciper – et un élément terrible, le ressentiment. Il s'agit alors de la haine de ce qui est fort, de ce qui est grand, de ce qui est beau. Du rejet, en quelque sorte, de tout ce que l'on devrait imiter...
De même, l'anti-américanisme comporte des éléments légitimes. Si j'étais espagnol, je ne pardonnerais pas d'emblée aux Etats-Unis le soutien qu'ils ont apporté à Franco pendant quarante ans. Si j'étais italien, j'aurais le regret qu'un certain « gaullisme » à l'italienne, qui se dessinait avec Amintore Fanfani et Enrico Mattei au début des années 1960, n'ait pas réussi à remettre les Américains à leur place à Rome. Si j'étais grec, j'en voudrais aux Etats-Unis d'avoir aidé les colonels à prendre le pouvoir à Athènes en 1967. Mais quand bien même je serais espagnol, grec ou italien, il me semble que je parviendrais à faire la part des choses. Je comprendrais que l'Amérique, tout en menant ces politiques plus que discutables, a généralisé le modèle démocratique, à l'échelle mondiale.
L'anti-américanisme est la fusion de valeurs démocratiques – l'égalité de tous les peuples, la lutte contre l'hégémonisme –, et de valeurs profondément antidémocratiques, qui sont la haine de la liberté telle que les Etats-Unis l'incarnent. Alain de Benoist, le chef français de la « nouvelle droite », est celui qui a le mieux exprimé naguère ce rejet de la démocratie. Dans Mourir pour Gdansk, un article publié en 1981, il donnait son aval à la volonté de l'Union soviétique – qui avait à ses yeux l'avantage d'être un empire, et de surcroît de race blanche – de lutter contre la désagrégation que représentait pour lui le mouvement Solidarnosc en Pologne. Il condamnait sans réserve l'appui que leur offraient les Etats-Unis... et en païen convaincu, il exécrait le Pape bien sûr.
Au fond, l'extrême droite française a adopté une position très claire. Elle n'aime dans l'Amérique ni la démocratie, ni le rôle excessif qu'y jouent selon elle les Juifs. Elle abhorre l'économie de marché. Elle dénonce, avec des accents maurrassiens, la destruction des cultures nationales par le melting pot et la diffusion généralisée de la langue anglaise. Elle voit, dans la lutte pour l'indépendance des dictatures – qui ne veulent évidemment pas se soumettre au consentement des nations démocratiques –, une manifestation d'authenticité, pour employer un terme heideggerien. Cette idéologie antidémocratique, qui est à la fois fille du stalinisme et du fascisme, mais où l'élément brun est beaucoup plus fort que l'élément rouge, est profondément réactionnaire, dangereuse et destructrice. Elle coule à pleins bords dans la France de ce début de siècle.
Il a existé, dans les années 1950, un anti-américanisme d'extrême gauche profondément et positivement ambivalent. Les grandes figures de l'anti-américanisme d'alors – Jean-Paul Sartre et la revue Les Temps modernes ou les intellectuels sympathisants communistes à la Marguerite Duras – étaient aussi très férus de jazz et de cinéma hollywoodien... Cet anti-américanisme était, pour reprendre le mot de Sacha Guitry, contre l'Amérique, mais tout contre. Il choisissait une Amérique de gauche contre l'Amérique de droite. Il a connu sa fin heureuse, son « happy end » avec le voyage d'Yves Montand aux Etats-Unis et l'idylle du chanteur avec Marilyn Monroe. D'une certaine façon, la France communiste des années 1950 épousait Mme Arthur Miller ! Ce que la gauche française reprochait aux Etats-Unis, ce n'était pas tant le fait qu'ils fussent américains que le fait qu'ils eussent trahi leurs propres valeurs : l'Amérique n'était pas aussi libérale avec les Européens qu'elle prétendait l'être. Mais cette gauche n'est pas demeurée anti-américaine. Elle aimait trop Hollywood, le jazz, les nègres, mais aussi New York, beaucoup plus d'ailleurs que la droite française semi-vichyste, supposée pro-américaine. C'était le moment Eddie Constantine de l'anti-américanisme.
Cet anti-américanisme folklorique et bon enfant a laissé place à un anti-américanisme méchant et haineux qui utilise des restes de l'idéologie de gauche – notamment la rhétorique de l'anti-impérialisme – assaisonnés de maurrassisme. Mais l'anti-impérialisme invoqué pour défendre la Serbie et l'autoriser à commettre n'importe quelle exaction avec ses citoyens albanais, ou pour soutenir des dictatures atroces, en Irak et en Corée du Nord par exemple, c'est une cuisine un peu lourde... Derrière tout cela, on décèle une philosophie de l'authenticité qui s'exprime par le refus de la science – à propos des organismes génétiquement modifiés, par exemple –, le refus du commerce – vieux thème de l'Etat commercial fermé inventé par Fichte à l'époque napoléonienne, qui fait partie de l'arsenal de tous les régimes totalitaires –, et le rejet global de la démocratie au nom d'un droit à la biodiversité des systèmes politiques dans lequel Saddam Hussein et les Talibans ne déparent nullement.
Cette idéologie réactionnaire n'est pas sans rappeler la révolution conservatrice de Weimar. Elle se réfère d'ailleurs volontiers à gauche comme à droite aux idéologues qui ont préparé l'avènement du IIIe Reich, les Heidegger, Carl Schmidt et autres Kantorovitch, c'est-à-dire à la philosophie réactionnaire conservatrice allemande la plus déterminée, la plus cultivée et la plus anti-américaine qui se puisse penser. Car, il faut le rappeler, le grand pays touché par l'anti-américanisme dans les années 1920 était bel et bien l'Allemagne de Weimar. La critique de la technologie et l'évocation romantique du caractère unique et indépassable de chaque société étaient profondément ancrées dans le mouvement contre la modernité et la démocratie qu'a été le fascisme européen, surtout dans son cœur allemand. Je prétends donc que l'anti-américanisme d'aujourd'hui, sous des dehors vaguement progressistes, n'est qu'un conglomérat de vieux rêves évanouis sous les décombres du mur de Berlin – un sentiment fascisant qui, de fait, se trouve en sympathie avec le « fascisme musulman » propagé par les islamistes. Un de ses personnages-clés est José Bové, cette espèce d'avatar de Poujade touché par la métaphysique heideggerienne et allumé par une mystique pseudo-gandhienne.
L'irruption d'Oussama ben Laden est une mauvaise nouvelle pour tous ces gens-là. Elle les oblige à prendre parti ou à se découvrir. Sans les attentats du 11 septembre, leur idéologie aurait continué, pendant des années, à attaquer l'Amérique à fleuret moucheté. Mais Oussama ben Laden a fait monter les enchères à un tel niveau qu'il leur faut maintenant se prononcer, soit en admettant que l'Amérique a raison de se défendre, ce qui est très dur pour eux, soit en s'alignant peu à peu sur Al-Qaïda, ce qui n'est tout de même pas très populaire. Force est de constater à six mois des événements que rien ne les arrête.
Ben Laden, l'unique ennemi ?
L'ennemi désigné des Etats-Unis, c'est Ben Laden, bien sûr, mais c'est aussi, par-delà le nihilisme radical des islamistes les plus violents, cette « révolution conservatrice » qui s'exprime sous diverses formes dans le monde, depuis le début des années 1990. Le démembrement du bloc soviétique a entraîné un développement très rapide de l'économie de marché et des libertés politiques. Conséquence ? La destruction des anciennes sociétés, phénomène inévitable, nécessaire et libérateur, mais souvent douloureux. Les formations sociales confrontées à la brutalité de ce changement ont eu des réactions plus ou moins violentes, qui sont allées pour certaines, celles qui ont peu ou pas profité de la mondialisation, jusqu'au rejet du modèle démocratique. En prenant de l'ampleur, ces réactions sont devenues une menace, non seulement pour les Etats-Unis et leurs alliés, mais d'abord et avant tout pour les sociétés qui en abritent les propagateurs.
Ces dernières sont plus ou moins armées pour se défendre. Au cœur même des Etats-Unis, ce rejet existe, à l'extrême droite. Ce fut l'attentat d'Oklahoma City, en 1995. Il s'exprime également à l'extrême gauche, comme en témoignent les manifestations antimondialistes de plus en plus violentes de Seattle à Gênes. Mais il demeure marginal. En Russie, des groupes ont essayé de renverser ouvertement Boris Eltsine en 1993, et de manière plus contournée à différents moments ultérieurs. Ils n'y sont pas parvenus car les Russes, malgré leurs souffrances, sont majoritairement d'accord pour évoluer. Ils ne veulent pas revenir à une forme ou une autre de dictature communiste. Le souvenir de l'époque Brejnev est par trop cuisant.
En Chine, ce sont des éléments du parti communiste qui développent une xénophobie inquiétante et cherchent à déstabiliser les réformateurs économiques. Après Tienanmen, ils ont renforcé leur présence à la direction du Parti, mais ils n'ont jamais réussi à reprendre les commandes du pays.
Le monde musulman, en revanche, voit ces forces antidémocratiques et antimondialistes particulièrement développées et puissantes. Elles s'appuient en effet sur des traditions historiques et des questions géopolitiques non résolues qui donnent à leurs thèses un écho sans commune mesure avec celui qu'elles suscitent dans d'autres régions du monde.
Tout semblait réglé depuis 1941, depuis que l'Amérique combinait une politique machiavélienne de puissance et une politique démocratique de soutien aux régimes qui partagent les mêmes valeurs qu'elle. En réalité, la fin de la guerre froide a introduit aux Etats-Unis une profonde régression intellectuelle. Les interventions vers l'extérieur ont été jugées dangereuses, difficiles, justifiant un retour de l'isolationnisme. Entre-temps, l'élément machiavélien s'est paradoxalement renforcé. On avait décrété dès 1946 que l'Amérique n'était pas là pour aider les peuples à s'émanciper, mais pour contenir une menace précise, celle du pouvoir soviétique. Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin et le succès relatif de la campagne contre Saddam Hussein en 1991 pour voir s'annoncer une nouvelle période.
A partir de là, l'Amérique s'est essayée, sans grand succès, à une nouvelle synthèse dans laquelle l'élément machiavélien était quelque peu en retrait : les Etats-Unis ne soutiendraient plus des régimes opposés aux libertés et ils accepteraient, au moins dans le discours, le principe d'un « interventionnisme humanitaire ». En apparence, il s'agissait d'un recadrage de la politique américaine au profit d'un interventionnisme démocratique de type wilsonnien. En réalité, face à la disparition de l'ennemi soviétique, le peuple et une partie de l'opinion éclairée ont évolué vers un isolationnisme tacite. J'entends par là un isolationnisme non revendiqué, qui se traduit par l'idée selon laquelle l'Amérique, n'ayant plus d'adversaire véritable, doit réorienter ses ressources et son intelligence vers sa politique intérieure. Ce primat de la politique intérieure – c'est l'idée maîtresse de l'historien social-démocrate allemand Eckhardt Kehr, à la fin des années 1920 – est en effet la caractéristique des régimes démocratiques. Dans les régimes despotiques, c'est l'inverse qui se produit : on assiste à un primat de la politique extérieure et de l'expansion militaro-stratégique.
Bill Clinton a cherché un juste milieu entre un isolationnisme instinctif et un machiavélisme prudent, mais sa synthèse n'était pas la bonne. Il s'est contenté de placer à la tête du Département d'Etat des personnalités intellectuellement assez faibles – Warren Christopher et Madeleine Albright – qui appartenaient à la frange la plus à droite du parti démocrate, de manière à ne pas encourir les foudres du parti républicain. Il a laissé ses deux ministres successifs – le premier très inerte, qui se méfiait de toute vision à long terme ; la seconde, élève orthodoxe et peu intéressante de Zbigniew Brzezinski – mener des politiques contradictoires, plus marquées par l'esprit de la guerre froide que par celle du nouveau monde en gestation. Clinton est arrivé à des compromis, tel celui atteint avec la première guerre dite humanitaire, celle du Kosovo, dont on doit approuver la finalité mais dont on ne peut pas dire qu'elle ait été menée d'une main très sûre.
Pour le reste... Les tentatives de nuire à la France en Afrique ; la politique de chaud et froid avec la Chine, qui favorisait de fait la fraction nationaliste la plus dure à Pékin et mettait dans l'embarras les vrais réformateurs, tel le Premier ministre Zhu Rongji (que Clinton faillit faire démissionner lorsqu'il dévoila le secret des négociations sur l'OMC au moment même où son armée venait de bombarder l'ambassade chinoise à Belgrade)... Autant d'erreurs grossières commises par cette administration, par ailleurs brillante en matière économique et sociale.
Au Moyen-Orient, la politique américaine de Clinton a toujours été conduite de manière bipartisane, par une équipe qui avait été mise en place par George Bush senior et qui n'a pas changé. Le vrai ministre du Moyen-Orient, qui ne rendait compte qu'au Président, était Dennis Ross, un diplomate de carrière, juif et républicain, l'homme du processus de paix israélo-palestinien – une affaire qu'il a menée jusqu'à la fin, puisqu'il n'a quitté le Département d'Etat qu'au moment où se déclenchait l'Intifada des Mosquées, à l'automne 2000. Clinton a d'abord suivi de loin. Ce n'est qu'après avoir subi la procédure d'impeachment qu'il a lui-même pris en main le dossier. Il s'est alors investi comme jamais un président des Etats-Unis ne l'avait fait. Peut-être a-t-il voulu, de concert avec Ehud Barak, trouver à marche forcée une solution unique et globale à un problème qui n'en acceptait pas d'immédiate. Mais on ne peut pas reprocher à Clinton sa volonté d'avancer vite, comme on ne peut lui tenir grief, lui qui a été un ami sincère de la communauté juive américaine, d'avoir entretenu des relations d'ouverture avec les principaux Etats arabes.
Mais là encore, le résultat n'est pas bon. Le dossier israélo-palestinien, traité dans la précipitation, a été accompagné d'un pourrissement lent et inexorable de l'affaire irakienne et d'une attitude de gribouille à l'égard de la montée en puissance des programmes nucléaires indien et pakistanais, tantôt cajolés, tantôt vilipendés sans suite. Clinton était plein de bonnes intentions, mais il a laissé à son successeur une situation insaisissable, avec un Moyen-Orient à feu et à sang, un Saddam Hussein en pleine santé à la différence de son peuple, une Arabie Saoudite où les courants anti-américains n'ont jamais été aussi virulents, un programme nucléaire pakistanais entre les mains des services secrets islamisés de ce pays...
Pourtant, Clinton ne mérite pas le procès qui lui est fait de ne pas respecter les musulmans. Son administration a fait plus que quiconque pour défendre les musulmans de Bosnie et du Kosovo. Simplement, cette action n'a pas été exploitée, parce que Clinton n'avait pas de dessein pour la région des Balkans, tout comme il n'en avait aucun pour l'Amérique latine, où il s'est débrouillé de l'effondrement du Mexique en 1995 et des difficultés du Brésil en 1998-99 sans jamais s'intéresser sérieusement à ces pays. Il n'a rendu visite à aucun chef d'Etat latino-américain, alors qu'il a accompli une tournée absurde de propagande en Afrique... Il y a dans cette confusion quelque chose d'amateur, d'hollywoodien et en définitive de très méprisant. Clinton n'a pas respecté l'Etat américain, ses symboles et sa grandeur. C'est ce que ses adversaires lui reprochent. Il est vrai que louer la chambre à coucher de Lincoln pour que des contributeurs importants du parti démocrate s'y ébattent à la nuit tombée, cela manque d'élégance.
En ce sens, Clinton a participé à la désétatisation de l'Amérique, phénomène entièrement négatif commencé sous Reagan. Bien qu'il soit un homme de gauche épris de justice sociale, il appartient aussi au mouvement anti-étatiste qui a investi l'Amérique comme une fièvre spéculative, à partir du milieu des années 1980. C'est parce qu'il n'aime pas l'Etat qu'il n'a pas eu de politique étrangère. Il laisse un héritage incroyablement chaotique à George W. Bush qui, lui, croit à l'Etat à sa manière et voudrait avoir une politique étrangère, mais n'est pas aussi intelligent que son prédécesseur...
La naissance d'une autre Amérique ?
Le futur est fait de passé et d'intégralement nouveau. Une fois encore, on voit, dans les événements récents, ce qui nous ramène à 1941 : le climat d'union nationale, grâce auquel les deux groupes parlementaires, républicain et démocrate, collaborent à l'élaboration du nouveau budget au lieu de se concurrencer ; le recours aux déficits publics et à une politique keynésienne maîtrisée. Bush a demandé et obtenu 70 milliards de dollars de dépenses supplémentaires. Ces crédits ne seront pas seulement affectés à la défense, mais aussi à la reconstruction. On voit réapparaître timidement encore une politique sociale. Les Démocrates sont prêts à voter une augmentation massive du budget militaire, à créer un KGB américain – le ministère de la Sécurité d'Etat confié à l'ancien gouverneur de Pennsylvanie Tom Ridge –, mais ils veulent en retour des garanties pour l'emploi... La première illustration de cette politique est la quasi-nationalisation des compagnies aériennes à laquelle les Américains ont procédé dans l'urgence, pour éviter leur faillite. Enfin, troisième élément rooseveltien, une société beaucoup plus solidaire se profile indépendamment de ce qu'en pense l'aile droite du parti républicain.
Quant à l'absolument nouveau, ne serait-ce pas le fait que, pour la première fois, les Etats-Unis ne se réfèrent plus à l'Europe. C'est là l'effet le plus clair de la mondialisation. Au XXe siècle, l'Amérique a toujours été « l'autre Europe ». Il faut se rappeler l'étrange moment qui court du 20 janvier au 20 février 1933. Le 20 janvier, c'était l'intronisation de Franklin Roosevelt et son discours annonçant le New Deal. Un mois plus tard, le 20 février, Hitler a conquis tous les pouvoirs en Allemagne. Hitler et Roosevelt étaient des contemporains absolus. Ils sont morts à quelques semaines d'écart, en 1945. Roosevelt a été l'anti-Hitler. Avec lui, l'Amérique a présenté dès 1933 une alternative au modèle hitlérien d'Europe fasciste. Elle a aussi incarné le modèle d'opposition à l'Europe communiste et elle a continué, avec Reagan, à s'opposer à une Europe décadente marquée par l'ampleur des investissements sociaux et la faiblesse de la posture militaire.
Aujourd'hui, alors que l'Europe s'unit et que l'euro entre en scène, l'Amérique, si le schéma qui a prévalu au XXe siècle était toujours valide, se positionnerait contre l'euro. Il n'en est rien. Pour la première fois, le point de référence des Etats-Unis n'est pas l'Europe mais... le reste du monde. La guerre que mène l'Amérique ne se situe pas au nord de la planète, mais au Moyen-Orient, c'est-à-dire au sud. Elle sera peut-être amenée à l'étendre à une partie de l'Asie orientale (Indonésie, Philippines), à l'Amérique latine (Colombie, Venezuela), non pas dans le but d'imposer un modèle de société mais pour rétablir sa propre sécurité. C'est la première guerre de nature totalement non idéologique que mène l'Amérique : une guerre pragmatique, dépourvue de tout messianisme démocratique.
Car les objectifs de cette guerre, contrairement à ceux de toutes les guerres que les Etats-Unis ont menées, ne peuvent être des objectifs absolus. Depuis la guerre d'Indépendance, le moyen américain de faire la guerre consistait à obtenir une capitulation sans condition de l'ennemi. A l'exception de la guerre du Vietnam, qui peut aussi être considérée comme une séquence malheureuse dans un long conflit, les Etats-Unis sont toujours allés jusqu'à la victoire totale. La guerre d'Indépendance s'est terminée par une pleine et entière indépendance vis-à-vis de l'Empire britannique. La guerre avec le Mexique a débouché sur la prise de Mexico. La guerre de Sécession a entraîné la capitulation sans condition des Sudistes. La guerre de 1945 ne s'est arrêtée qu'avec les capitulations sans condition de l'Allemagne et du Japon. La guerre froide s'est close par Tien Anmen et la chute du mur de Berlin.
Oussama ben Laden sera sans doute tué, Al-Qaïda dispersée, la menace que ce mouvement fait planer sur les sociétés musulmanes écartée, mais ces sociétés ne se convertiront pas pour autant au point de vue américain. Au contraire, l'intervention américaine dans cette région, une fois ses objectifs de court terme atteints, créera une solidarité assez ouvertement anti-américaine et favorisera l'émergence d'un pôle musulman qui ne sera pas un protectorat américain, voire qui demeurera durablement hostile aux Etats-Unis.
Cette situation est comparable à celle de l'Angleterre de 1815 qui, étant intervenue en Espagne, puis à Waterloo, pour aider les Européens à endiguer la puissance de Bonaparte, a assisté, au Congrès de Vienne, à une réorganisation de l'Europe qui, sans lui être défavorable, ne lui était pas subordonnée. L'Angleterre ne dictait sa loi ni à la Prusse, ni à l'Autriche, ni aux petits Etats européens... ni même à la France. De même, si Oussama ben Laden et ses partisans sont neutralisés, il restera un Iran, une Arabie Saoudite et une Egypte qui, tout en tirant les conséquences de la défaite des islamistes radicaux d'Al-Qaïda, auront à cœur d'inventer une idéologie intégratrice sur le plan régional et accorderont une place variable, mais importante à ces islamistes dans leurs sociétés.
Il y a fort à parier que l'hostilité, aujourd'hui palpable, des sociétés musulmanes envers les Etats-Unis demeurera, quand bien même elle sera contenue et militairement surveillée. Tout cela devrait conduire, une fois la région nettoyée de ses éléments les plus destructeurs, à l'émergence d'hommes d'Etat qui rebâtiront une puissance pour le monde musulman. Celle-ci tiendra pour le moins ses distances avec les Etats-Unis.
Nasser pleurerait sur la situation actuelle, lui qui voulait éliminer, pas seulement en Egypte,  les Frères musulmans, pourtant bien moins extrémistes à l'époque que Ben Laden. Et pourtant il est vrai que la meilleure solution de long terme que les Américains pourraient trouver dans la région, c'est l'émergence d'un nouveau nassérisme arabe, ou peut-être iranien, capable de faire contrepoids au nihilisme islamiste, quelque soit le prix sans doute exagéré qu'il faudrait acquitter pour le voir se développer.



[1] L'expression « splendide isolement » est due au
premier ministre britannique Palmerston, au XIXe siècle, qui pensait les avantages de l'insularité britannique insurpassables.

[2] Ce sont elles qui auront le plus besoin d'une injection massive de hautes technologies informatiques.

[3] Dans l'esprit des Américains, le mot « croisade » n'a pas la connotation religieuse médiévale qu'il conserve chez nous. Aux Etats-Unis, ce terme a été repris au XXe siècle, par exemple, pour désigner la lutte contre la pauvreté menée par les communistes et les socialistes de Californie du mouvement Epic, Crusade against poverty. Il est depuis longtemps entré dans le vocabulaire de l'Armée du Salut et du protestantisme social. George W. Bush a été maladroit de dénommer ainsi sa campagne contre Al-Qaïda, mais il n'avait évidemment pas l'intention de se croiser contre les musulmans. Pour preuve, il y a aujourd'hui à Houston, deuxième ville du Texas, l'Etat dont est originaire George W. Bush, plus de soixante mosquées, en raison de l'habitude des Saoudiens de venir y faire leurs études. Le Texas est l'un des Etats les plus tolérants à l'égard de l'islam que l'on puisse imaginer. Il partage d'ailleurs l'essentiel des conceptions saoudiennes en matière de peine de mort.


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