Alexandre Adler
J'ai vu finir le monde ancien
Essai
Né en 1950, ancien élève de l'Ecole
Normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégé
d'histoire, spécialiste incontesté de l'URSS et des
questions de géopolitique internationale, auditeur à
l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN),
professeur pour l'enseignement militaire supérieur détaché
au ministère de la défense, directeur de la chaire
des relations internationale du Collège interarmées
de Défense de 1992 à 1998, Alexandre Adler est éditorialiste
et journaliste. Il a collaboré à Libération,
au Point et à l'Express. Il est aujourd'hui éditorialiste
associé au Monde et directeur de la rédaction de Courrier
International.
1. LES ÉTATS-UNIS
oudain,
le 11 septembre
Nous avons été confrontés, le 11 septembre 2001, à un phénomène
que nous ne connaissions pas encore : la vulnérabilité
du territoire américain. Ce thème existe pourtant dans la pensée
stratégique et militaire américaine depuis les années 1930. C'est
en son nom qu'une poignée de chefs militaires plus lucides que d'autres
a attiré l'attention du président Roosevelt sur le fait que le continent
américain ne serait bientôt plus une île... La transformation du
transport aérien, la possibilité de faire évoluer des flottes à
proximité des côtes américaines rendaient l'idée d'origine britannique
du « splendide isolement [1] » assez aléatoire.
Peu à peu, les Américains se sont donc mis à inter
venir hors de leurs frontières. D'abord en Chine, dans les années
1930, pour essayer d'enrayer une victoire totale du Japon ;
puis en Europe, en 1939-1940, en aidant la France et l'Angleterre
comme ils le pouvaient – l'Angleterre beaucoup plus en 1940 ;
finalement, en décidant d'entrer en guerre en 1941. Ce qui les détermina
ne fut d'ailleurs pas le bombardement de Pearl Harbor car, déjà
quatre mois auparavant, la signature de la Charte de l'Atlantique
par les Anglais et les Américains scellait cette entrée en guerre.
Roosevelt n'attendait qu'un prétexte pour faire basculer son opinion
derrière des décisions qu'il avait déjà largement assumées.
Toutefois, cette idée de la vulnérabilité stratégique, très présente
pendant la guerre froide, n'a pas été concrétisée. Jamais le territoire
américain proprement dit – car Pearl Harbor était située à des milliers
de kilomètres des côtes du pays et l'Alaska bien lointain –
n'avait été l'objet d'une attaque, ni des Allemands, ni des Japonais,
ni des Soviétiques. Ni même des terrorismes divers et variés qui,
dans les années les plus sombres de la guerre froide, faisaient
de l'Europe le théâtre quasi quotidien d'attentats visant tel avion
sur l'aéroport de Rome, tel lieu de distribution à Paris, tel hôtel
à Londres... Jamais les Etats-Unis n'avaient connu cela. La sanctuarisation
pouvait sembler totale, grâce à une véritable défense de l'avant.
Etant donné que les Américains voyagent peu, ces tensions internationales
ne concernent que la toute petite partie de la société américaine
tournée vers le monde extérieur – quelques centaines de milliers
de personnes. En outre, les Etats-Unis acceptent volontiers une
division du monde tout à fait islamique dans son origine. D'un côté,
le monde de la paix, Dar el-Salam, qui est le monde intérieur
des Etats-Unis. De l'autre, le monde de la guerre, Dar el-Gharb,
les « terres indiennes » où quelques pionniers s'aventurent,
au risque de perdre leur scalp... On est d'accord pour accorder
les honneurs militaires au malheureux consul assassiné à Khartoum
ou aux marines révolvérisés à Kaboul, mais on considère que ces
événements témoignent de la manière d'être des peuples encore un
peu sauvages qui constituent l'environnement des Etats-Unis... Les
Européens eux-mêmes appartiennent parfois à ces terres lointaines
dans ces films d'espionnage où Paris, Rome ou Berlin deviennent
des territoires de chasse.
Le 11 septembre, les Américains ont connu l'équivalent d'un
des jours les plus sombres des bombardements de l'Allemagne, en
1943. Bien sûr, cela n'est pas comparable à Dresde, qui fut une
apocalypse, avec près de 180 000 morts, ni même au grand bombardement
de Hambourg, qui tua 25 000 personnes en deux heures et provoqua
un vent de panique chez les nazis. Les milliers de morts de New
York et Washington sont tout de même significatifs : en outre,
tout indique que les auteurs de l'attentat auraient bien sûr préféré
se munir d'une bombe atomique ou bactériologique, s'ils en avaient
eu la possibilité. Tout indique qu'ils chercheront à recommencer.
Le bilan ne s'arrête pas au décompte des victimes. Les premiers
jours, la richesse détruite s'élevait déjà à 1,4 trillion de dollars,
c'est-à-dire à peu près le PNB de la France. Ce chiffre est certes
fictif, car le cours des actions est remonté depuis lors... Mais
le choc économique et social a été d'une extrême violence :
les employés des compagnies aériennes ne sont pas seuls à avoir
perdu leur emploi. L'économie américaine qui était en train d'éviter
la récession, a plongé encore pendant trois mois supplémentaires.
Tout cela est entièrement imputable à l'attaque terroriste du 11 septembre.
La cible du quatrième avion était peut-être le Capitole, selon un
scénario proche de celui du roman de Tom Clancy, lequel, avec le
Coran, est certainement une des lectures favorites d'Oussama ben
Laden... Chez Clancy, un pilote japonais, mécontent du tour que
prennent les relations nippo-américaines, lance un avion vide de
la Japan Airlines contre le Capitole, alors en séance avec le président
des Etats-Unis. Le Président et deux tiers des sénateurs sont tués...
Il s'ensuit un renouvellement complet de la classe politique, tel
que le souhaite évidemment Tom Clancy. Le projet d'Oussama ben Laden
est d'une autre nature. Mais la technique de l'avion-suicide a sans
doute intéressé ceux qui ont lu ce roman publié en 1995.
Il semble aujourd'hui que les deux derniers avions étaient destinés
aux principaux symboles de Washington. L'un, la puissance militaire
américaine, avec le Pentagone, cet immense ministère bâti au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale pour abriter à la fois l'armée et
la marine, autrefois rivales, dans une seule et même structure.
L'autre, le cœur du pouvoir, probablement la Maison Blanche, défendue
par une petite batterie de missiles anti-aériens et des croiseurs
Aegis en mer qui n'auraient probablement pas été capables d'arrêter
l'avion en vol.
Pour les Américains, ce sont là des faits inouïs, qui montrent que
leurs institutions les plus sacrées sont désormais aussi vulnérables
que celles de n'importe quelle capitale européenne. Cette vulnérabilité,
l'Europe l'a vécue tout au long de la guerre froide. Hambourg était
située à quelques kilomètres de la frontière entre les deux blocs.
Les usines Volkswagen, à Wolfsburg, étaient distantes de huit kilomètres.
Près de 60 % du PIB de l'Allemagne se trouvait à 150 kilomètres
des premières divisions soviétiques. Istanboul vivait à 75 kilomètres
de la frontière bulgare, Vienne à 12 kilomètres de la frontière
tchécoslovaque, et Venise n'a jamais été loin de l'incendie yougoslave.
L'Europe occidentale a vécu, dès 1914, avec un sentiment de précarité
essentiel, qui ne l'a pas quittée jusqu'à ce jour.
Au moment où l'Europe s'affranchit de sa vulnérabilité – car qui
peut croire aujourd'hui que la Russie nous menace ? –,
ce sont les Etats-Unis qui se trouvent à portée de canon d'un adversaire
résolu. Voilà ce qu'Oussama ben Laden a démontré. Les présidents
des Etats-Unis vont désormais devoir vivre terrés dans des caves,
lors des périodes d'alerte. Il va falloir renforcer leur sécurité,
non pas contre le fou isolé qui enrage de ne pouvoir coucher avec
la dernière actrice en vogue, mais contre des adversaires extérieurs
résolus – ce qui est une tout autre affaire.
Les pacifistes et les défaitistes, qui spéculent sur un épuisement
des Etats-Unis après les premiers succès en Afghanistan et sur un
abandon de leurs objectifs stratégiques en matière antiterroriste,
ne mesurent pas à quel point, de bas en haut de la société, les
Américains ont pris conscience du danger. Pendant la guerre du Vietnam,
l'argument des pacifistes était : « Arrêtons de faire
la guerre et il n'y aura plus de guerre. » Ce fut en effet
le cas. La note fut acquittée par d'autres en Asie. Mais cet argument
n'a plus cours. Lorsqu'on arrêtera la campagne antiterroriste, la
menace terroriste sera toujours là. Les Etats-Unis iront donc jusqu'au
bout. Ils ne peuvent s'arrêter, parce que les terroristes ne négocient
pas. Ils pourront certes, à terme, transformer la guerre chaude
en guerre froide par containment du monde arabe, mais pas
avant d'être montés aux extrêmes ici ou là.
Au passage, la démonstration est faite des limites tactiques du
fameux « bouclier antimis
sile ». Aucun système de haute technologie n'a pu empêcher
ce qui s'est produit le 11 septembre, pour la bonne raison
qu'aucun des appareils qui ont été utilisés n'a pénétré dans l'espace
aérien américain... Ils y étaient déjà. Ce sont des avions américains,
volant dans le ciel américain, qui ont frappé des cibles américaines.
Ajoutons que tous les jours, plusieurs dizaines, plusieurs centaines
peut-être de petits avions bourrés de drogue franchissent ces frontières
aériennes pour le compte des cartels de la drogue... La police des
frontières et la garde nationale sont pour l'instant impuissantes
face à une telle profusion d'objectifs
[2] .
Or, rien ne garantit que l'un de ces petits avions ne sera pas un
jour chargé d'une bombe atomique plutôt que de cannabis ou d'héroïne
pure... Le bouclier antimissile ne protège pas des actions terroristes,
même s'il peut revêtir une certaine importance face à des puissances
constituées.
Nous ne sommes peut-être pas si loin, dans l'esprit de Ben Laden
en tout cas, du moment où Al-Qaïda disposera, non plus d'un quasi-Etat,
mais d'un Etat véritable, qui pourra se doter de missiles à courte
ou moyenne portée capables d'atteindre des territoires stratégiques :
l'Arabie Saoudite, Israël, la Turquie... Un dispositif antimissile
performant est une parade contre un certain type de chantage. Mais
il n'annule pas tous les autres, les chantages à basse technologie.
Comme l'a dit le général Wesley Clark, ancien commandant de l'OTAN,
à propos de l'opération de Ben Laden : « Low technology,
high concept. » C'est à ce type de défi qu'il faut maintenant
faire face, non pas en s'appuyant sur des « jeux vidéo »
mais avec de l'infanterie, en allant chercher les terroristes là
où ils se trouvent. Il faut leur montrer qu'il n'existe pas pour
eux de sanctuaire inviolable. A son tour, cette riposte sera une
action technologiquement faible, mais stratégiquement avancée. Or,
cela coûte très cher d'entretenir une armée conventionnelle de bon
niveau, surtout en temps de paix, et les budgets militaires ne sont
pas indéfiniment extensibles. Je pense donc que le programme de
bouclier antimissile perdra peu à peu son caractère prioritaire,
face à la redécouverte des potentialités d'une armée classique de
porte-avions et de blindés légers, appuyés sur un renseignement
de meilleure qualité.
Cependant, un obstacle à ce fameux bouclier vient de sauter. Il
était nécessaire d'annuler un certain nombre de dispositions du
traité antibalistique, signé en 1972 par les Etats-Unis et l'Union
soviétique. A la veille du 11 septembre, les Américains tentaient,
à la fois par l'intimidation – c'était l'approche des durs, tel
Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense –, et par les cajoleries
– c'était l'option diplomatique de Candy Rice, la Secrétaire du
Conseil de sécurité –, d'obtenir de Poutine qu'il renonce à
ce traité, afin de passer très vite à l'expérimentation du bouclier.
Poutine s'y refusait, tout en disant : « Cela peut se
discuter, mais votre offre est beaucoup trop faible. » Il attendait
des Américains des concessions importantes... Aujourd'hui, les Russes
ne sont plus hostiles au bouclier stratégique car ils figurent,
pour des raisons géographiques, parmi les premières cibles potentielles
du rogue state (l'Etat voyou) qui lancera peut-être un jour
une attaque contre eux... Si les Russes, qui n'ont pas le budget
nécessaire pour développer un bouclier, mais disposent de savants
et d'infrastructures adaptées, participaient au programme américain,
non seulement ils ne s'opposeraient plus à ce bouclier, mais ils
en seraient les propagateurs zélés. Voilà une affaire qui n'est
pas du tout remisée. C'est là le paradoxe : autant l'hostilité
russe est levée, autant les difficultés, techniques et financières,
ne font que commencer... Mais peut-être s'agit-il d'ores et déjà
de l'un des dossiers les plus importants de la nouvelle alliance
russo-américaine qui, peu à peu, se met en place. Ces négociations
russo-américaines sont en tout cas parfaitement secrètes.
Avec le précédent des attentats du 11 septembre, le défi stratégique
lancé par Oussama ben Laden, qui est de rassembler la majorité des
musulmans de la terre en un mouvement appelé à devenir un Etat –
le Califat restauré –, constitue une attaque en règle des intérêts
américains. Cela implique, de la part des Etats-Unis, quelles que
soient les réactions de leurs alliés et partenaires, un état de
guerre. N'importe quel chef d'Etat devrait réagir comme l'a fait
George W. Bush, dès lors que les intérêts fondamentaux de son pays
seraient menacés à ce niveau d'intensité.
Une victoire d'Oussama ben Laden signifierait en effet la fin de
l'Arabie Saoudite telle que nous la connaissons – elle représente
encore 51 % de la production mondiale de pétrole – et la détention
de l'arme atomique par un Etat – le Pakistan – qui n'accepterait
plus aucune forme de limitation de son armement alors qu'il dispose
d'un potentiel nucléaire d'usage immédiat. Cela signifierait aussi
une remise en cause totale de la sécurité d'Israël et la condamnation
à mort de tous les régimes musulmans dits modérés, alliés ou en
rapport avec les Etats-Unis, depuis l'Egypte jusqu'au Bangladesh,
et peut-être même l'Indonésie.
Si l'on ne considère pas cela comme un motif de guerre, alors il
n'en existe aucun. Il ne reste plus qu'à transformer les Etats-Unis
en une communauté de type « Lanza del Vasto » ou à adopter
l'islam comme religion officielle en supprimant la Constitution
de 1787. Toutes mesures qui, notons-le au passage, ne satisferaient
pas encore Oussama ben Laden...
La première blessure de l'après-guerre ?
Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à être menacés, et c'est bien
pour cela qu'ils ne sont pas seuls en guerre. Ils sont accompagnés
de leurs alliés – les pays du premier cercle – et entourés d'un
certain nombre d'Etats qui se trouvent en sympathie avec leurs objectifs
– les pays du second cercle. Le troisième cercle est composé d'Etats
foncièrement hostiles à la politique américaine mais qui, en la
circonstance, ont décidé de s'abstenir. On peut citer, dans le premier
cercle, des pays tels qu'Israël, l'Inde ou la Turquie, mais aussi
la Russie. Le second cercle est composé, entre autres, de la France,
de l'Allemagne ou de l'Italie, ainsi que de la Chine et du Japon.
Dans le troisième cercle, on trouve, par exemple, Cuba ou l'Iran,
selon les jours. Paradoxalement, l'Angleterre appartient tout à
la fois au premier cercle des alliés immédiats par la volonté de
Tony Blair, et aux frontières du deuxième cercle par la complaisance
totale des services secrets de Sa Majesté vis-à-vis de l'islamisme.
Comme dans tous les grands drames de l'Histoire, on a l'impression
d'assister à la fin d'une pièce shakespearienne, lorsque tous les
acteurs, même les seconds rôles, reviennent sur le devant de la
scène. C'est le temps du dénouement, où l'on perçoit à la fois loin
dans l'avenir et loin dans le passé. Mais, comme Hegel l'a souvent
dénoncé, le regard est plus exercé à observer le passé... On saisit
tout de suite ce qui nous ramène à 1941. L'effet back to the
future est déjà là. Mais il faudrait aussi parvenir à voir
ce qui nous projette vers 2020 avec la même énergie concentrée.
On assiste en tout cas à un retour à une Amérique que tout le monde
sait confusément avoir été meilleure. Il y a maintenant une nostalgie
palpable du grand New York civique, celui de Fiorello La Guardia,
le maire de l'époque du New Deal. Voilà des années que des
livres paraissent sur ce que l'on appelle là-bas les « grands
Américains ». Dans ces ouvrages, un peu naïfs parfois, on mêle
Roosevelt, MacArthur, Marshall, Patton, autant de héros dont certains
n'en étaient pas – je pense en particulier à Patton et MacArthur,
deux sinistres fascistes dont il fallut maîtriser les foucades bellicistes...
Mais l'intention est bien là : les Américains sont en accord
avec le grand journaliste et sociologue new-yorkais Studs Terkel,
qui a composé une histoire orale de la Seconde Guerre mondiale baptisée
The Best War Ever. Pour la génération traumatisée par le
Vietnam, il était évident que les combattants de la Seconde Guerre
mondiale avaient mené une « bonne guerre ». Ils avaient
sauvé un continent, l'Europe, qui les avait accueillis en libérateurs.
Ils avaient, au prix de pertes relativement modérées, vaincu le
Japon.
L'Amérique était sortie triomphante. Elle avait doublé son PIB en
l'espace de trois ans, les femmes étaient entrées massivement sur
marché du travail, avec une égalité de condition qu'il a été ensuite
très difficile de remettre en cause. La société américaine s'était
lancée hors des frontières du ruralisme conservateur de ses vieilles
élites. La discrimination raciale, notamment dans l'armée de terre,
n'a pas résisté à l'héroïsme des soldats noirs, japonais, ou indiens
sur le front, mettant en branle le processus de remise en cause
de la ségrégation sur l'échelle de la Nation tout entière. Les principes
proclamés par les Etats-Unis ont donné un souffle à la décolonisation.
Ils ont fait de l'Amérique un pays dont le prestige était encore
intact vers 1950 auprès de ce qui allait devenir le tiers-monde.
Enfin, cette période de plein emploi, qui succédait au marasme de
la grande crise, a permis non seulement le taux de syndicalisation
le plus fort qu'ait jamais connu la société américaine, mais aussi
le véritable début des grandes lois sociales. Certes, il ne faut
pas minimiser l'impact du premier New Deal, en 1932-1935,
lorsque Roosevelt a mis en œuvre un certain nombre de grandes réformes
reposant sur quelques principes nouveaux. Mais le New Deal intervenait
dans un moment où l'Amérique se débattait dans une crise économique
sans précédent. Il a souvent joué sur le plan des idéaux plutôt
que dans la réalité. De surcroît, en 1938, la crise et le chômage
étaient repartis de plus belle, et il a fallu attendre 1939 pour
assister à une montée inexorable de la production et, bientôt, de
la richesse : ce furent les lois sociales en matière d'emploi,
d'hygiène ou de sécurité, qui ont accompagné la mobilisation de
la main-d'œuvre de guerre. Ce furent aussi les salaires les plus
élevés de la planète. Ce fut également la transformation des grandes
entreprises automobiles en fournisseurs de la défense, qui a conféré
à ce secteur de l'industrie une discipline militaire, et la possibilité
de remplir des objectifs d'expansion démesurés. McNamara, qui a
par la suite rejoint General Motors avec son équipe de petits génies,
les whizz kids, a été l'homme de la première informatisation
de la logistique américaine pendant la guerre. Tout cela a été mené
avec les moyens d'une politique économique enfin pleinement keynésienne
– car on peut difficilement qualifier de keynésienne pure l'action
de Roosevelt entre 1933 et 1936, obsédé par la tenue du dollar.
En revanche, la politique des déficits croissants financés par l'emprunt
et de la dépréciation monétaire intelligente a bel et bien été apportée
par la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit, cette guerre-là a
fait l'Amérique moderne.
Les générations de la guerre et de l'après-guerre, une fois l'échec
vietnamien oublié, ont eu la nostalgie de cette société qui était
dure, parce qu'elle demandait des actes héroïques aux individus
sous l'uniforme, mais aussi solidaire et généreuse. La littérature
et le cinéma ont exalté l'armée de conscription et le sacrifice
personnel. Casablanca, le chef d'œuvre de Michael Curtiz,
réussit à tout dire de la nouvelle éthique en une forme très ramassée.
Patriotisme n'est pas nationalisme
Au lendemain du 11 septembre, les Français ont été frappés,
et pour certains, choqués, par le patriotisme des Américains. Une
politologue
américaine, interrogée sur les similitudes entre
triotisme et nationalisme, a répondu : « Le nationalisme,
c'est la haine des autres. Le patriotisme, c'est l'amour de son
pays. » C'est une très belle phrase un peu facile, d'origine
française d'ailleurs, il faut évidemment aller plus loin. L'Amérique
a été créée par les pauvres et les mal-aimés de la vieille Europe.
On pourrait même dire les pauvres et les mal-aimés de l'ensemble
du monde, puisque les Etats-Unis intègrent à présent une puissante
immigration latino-américaine et asiatique, qui s'ajoute à l'immigration
européenne. Les premiers habitants de l'Amérique, avant la fondation
de la Virginie par la Couronne, n'étaient autres que des protestants
non conformistes en révolte contre la monarchie anglaise qui n'avaient
pas la patience d'attendre Cromwell... Ils ont été rejoints par
les laissés-pour-compte du compromis historique de 1688, la society
of friends, qui est à l'origine de la Pennsylvanie et de l'esprit
démocratique américain. On lui doit l'habitude d'appeler les gens
par leur prénom – les considérant ainsi comme appartenant à une
« famille » –, le tutoiement généralisé, et la volonté
de repartir de zéro. Ensuite sont venus les baptistes du nord de
l'Angleterre, qui se sont installés en Virginie et qui, par l'évangélisation
de leurs esclaves, ont créé, un peu malgré eux, une spiritualité
protestante noire, au potentiel artistique et intellectuel considérable.
Tous ces protestants anglo-saxons étaient en rupture avec la société
britannique, ses codes et ses exigences. Les autres immigrants,
Scandinaves, Allemands, Italiens, Latino-Américains, Juifs ou Ukrainiens
étaient eux aussi des mal-aimés de leurs pays d'origine.
La société américaine – c'est son côté infantile et poignant – est
fondée sur la recherche d'un nouveau départ. C'est la conception
du monde born again, venue des baptistes, dont le symbole
conquérant est le fréquent baptême qui permet de « repartir »
vers une nouvelle vie. Après l'affaire Lewinsky, Clinton n'a rien
fait d'autre que de montrer qu'il était capable de se reconstruire
de la sorte, en stricte fidélité du credo baptiste de la Chute et
de la Rédemption. Il rejoignit par là l'idéologie américaine fondamentale.
Seule la culture afro-américaine s'est engagée dans la recherche
des roots, des racines du pays de départ. Aucune autre frange
de la société américaine ne participe à une telle démarche. En fait,
ce qui différencie les Afro-Américains – à l'exception de ceux,
tel Colin Powell, originaires des Antilles – c'est qu'arrivés à
fond de cale, ils n'ont pas choisi de venir. Ce qui explique largement
leur nostalgie d'une Afrique supprimée dans les mémoires. Les autres
immigrants ont tous été des volontaires de l'Amérique.
Par définition, les Américains ne sont pas hostiles aux autres peuples.
Voilà pourquoi leur patriotisme n'est pas très agressif. On n'observe
pas de chauvinisme marqué, comme on le connaît en France ou en Angleterre
– une série de stéréotypes pour caractériser le voisin... Pour une
raison simple : le voisin d'en face n'existe pas. Les Américains
n'ont pas de voisins. Ils sont empreints d'une bienveillance généralisée,
teintée d'ignorance. Ils ne sont pas par nature ouverts aux autres
cultures... Simplement ils les ignorent, ou presque : leurs
grands intellectuels les ont embrassés sans préjugés ni retenue.
Les Américains ne connaissent pas grand-chose de la vie des autres
sociétés. Ils n'éprouvent donc pas d'hostilité à l'égard du monde
extérieur. L'inverse n'est pas vrai. Toute l'Amérique latine, par
exemple, hait les Américains. Elle a inventé un mot, gringo,
pour les désigner. Aux Etats-Unis, il n'existe aucun terme d'usage
généralisé pour caractériser les Latino-Américains. Et s'il arrive
que des expressions dépréciatives s'attachent à telle ou telle minorité,
le phénomène est toujours limité dans l'espace et dans le temps.
Le mot paddy, par exemple, utilisé en Angleterre pour qualifier
les Irlandais, a très vite disparu aux Etats-Unis. Les mêmes protestants
écossais et presbytériens qui s'étripent avec les catholiques irlandais
à Belfast ou à Glasgow élisent les Irlandais catholiques à Boston
et à New York.
Les caractérisations hostiles des Juifs ou des Italiens ne sont
restées vivaces que dans certains quartiers ou certaines villes,
le temps d'une génération. Ils ont été rapidement effacés par la
political correctness, qui réconcilie les quakers de Pennsylvanie
et les puritains de la Nouvelle-Angleterre dans la même culture
de bienséance : il n'est pas dans la culture américaine de
caractériser négativement les nouveaux arrivants, dont dépend la
vitalité de la société. C'est même tout le contraire.
Ceci ne vaut pas seulement pour la période récente, marquée par
des progrès fulgurants. Le rejet des préjugés raciaux et sociaux
a toujours existé, excepté à l'égard de la population afro-américaine.
Or, cette exception doit elle-même être nuancée. Les Afro-Américains
qui ont fait la conquête de l'Ouest, au Texas par exemple, avaient
atteint la plupart du temps une situation beaucoup plus libre que
dans le vieux Sud cotonnier. Le vrai rebondissement de la question
raciale est intervenu avec l'arrivée massive des paysans afro-américains
du vieux Sud dans les emplois industriels du Nord vers la fin des
années 1950. La nouvelle histoire de la ségrégation raciale, qui
était en réalité une ségrégation sociale, a commencé alors. Mais
la société américaine, quoi qu'on en dise, ne connaît pas la haine
de l'autre, telle qu'on peut la rencontrer dans les Balkans par exemple.
La conversion aux nouveaux droits civiques est aujourd'hui sincère,
l'intégration des Sino-américains et des Nippo-américains en Californie
totalement réussie.
Les Etats-Unis sont le pays dont les incursions à l'extérieur de
ses frontières ont été les plus marquantes. Il est devenu courant
de relire leur histoire en distinguant les périodes au cours desquelles
ils ont été « interventionnistes » et celles au cours
desquelles ils ont préféré la non-intervention.
Dès la fondation des Etats-Unis, un conflit a éclaté entre les partisans
de projets apparemment antagonistes. Le dauphin désigné de George
Washington, Alexander Hamilton, voulait faire de l'Amérique une
seconde Angleterre, un pays doté d'une marine puissante, d'une politique
étrangère réfléchie et permanente, plus tard de colonies, elle jouerait
un rôle croissant sur la scène internationale. A l'inverse, l'idée
dominante de la gauche de la révolution américaine, telle que l'exprimait
Thomas Jefferson, troisième président, c'était la méfiance instinctive
de l'Etat et de tout ce qui pouvait représenter l'Ancien Régime...
L'expression « l'Etat à bon marché », inventée à la même
époque par le philosophe utilitariste Bentham en Angleterre et qui
plaisait tant à Karl Marx, est devenue le mot d'ordre autour duquel
s'est bâti un consensus démocratique d'inspiration jeffersonnienne.
L'Amérique ne doit pas dépenser un dollar de plus qu'il n'est nécessaire
pour sa sécurité et la liberté de son commerce. Elle doit avoir
certes une marine pour faire accepter la liberté des mers, et celle-ci
était déjà supérieure à celle des Britanniques dès le début du XIXe siècle.
Elle doit disposer de forces armées pour garder ses frontières et
aider les pionniers à avancer selon les directions prévues à l'intérieur
du continent. Il lui faut organiser la sécurité de son territoire,
mais en se méfiant des armées permanentes et en les équilibrant
entre elles. En 1917, il existait encore trois armées de puissance
de feu équivalente aux Etats-Unis : la garde nationale, dont
le maintien empêchait que la force armée ne fût monopolisée par
l'Etat central, l'armée et la marine des Etats-Unis, entre lesquelles
une concurrence systématique était organisée, puisque la marine
disposait de son armée de terre : le Corps des Fusiliers marins
ou « Marines ».
Cette méfiance vis-à-vis de l'Etat ne plaidait pas pour une politique
étrangère. Néanmoins, la doctrine Monroe a été énoncée dès les premières
révolutions latino-américaines, avec lesquelles les Etats-Unis ont
sympathisé. Elle établissait le principe de la non-intervention
des autres – c'est-à-dire des puissances européennes – dans
le nouveau monde... Ce principe a été battu en brèche pendant fort
longtemps et les Américains n'ont été en mesure de l'imposer vraiment
qu'au début du XXe siècle, un siècle après sa formulation.
La doctrine Monroe a alors changé de nature, mais les Américains
ne sont pas devenus annexionnistes pour autant. Ils ont songé à
s'emparer du Canada, en 1812, mais ils y ont renoncé assez vite,
car ils ne voulaient pas en fin de compte intégrer un bloc de population
francophone aussi important. Ils ont poussé leur armée jusqu'à Mexico,
dans les années 1840, mais ils n'ont finalement annexé que le Texas,
où la population anglophone était déjà majoritaire, et les territoires
vides au nord du Rio Grande jusqu'à la Californie.
Les débuts de l'impérialisme américain proprement dit, en 1898,
avec l'annexion des Phi
lippines, de Porto Rico, l'instauration d'un protectorat de fait
sur la Caraïbe (Cuba, Saint-Domingue, Haïti) ne constituaient pas
un débordement de la doctrine Monroe, en regard des impérialismes
européens de l'époque.
Il a pourtant existé, notamment chez les pétroliers, comme le grand
Rockefeller jusqu'à son petit-fils Nelson, véritable proconsul d'Amérique
du Sud, des impérialistes qui auraient aimé rassembler l'Amérique
latine en un bloc autosuffisant pour industrialiser la région. Cet
objectif est réapparu dès que l'Amérique a été en paix. C'était
l'idée de la grande Atlantide, qui s'étendrait de l'Alaska à la
Terre de Feu, et dont le projet actuel de gigantesque marché englobant
l'Argentine et le Brésil – évitant ainsi la formation d'un pôle
méridional Argentine-Brésil – est la dernière mouture... Ces idées
grandioses se sont toujours heurtées à la réalité humaine d'une
Amérique latine qui, pour l'instant, Mexique et Caraïbes exceptés,
rejette à des degrés divers l'Amérique du Nord.
Mais cela n'a pas suffi à créer un véritable isolationnisme américain.
L'idée du repli sur l'espace continental, qui a été une tentation
d'après 1918, n'a pas tenu. Il y a d'abord eu des flux économiques.
Dès la fin du XIXe siècle, l'Amérique a exporté massivement
vers l'Europe des produits à bon marché, depuis les denrées alimentaires
du Middle West jusqu'aux produits industriels du Nord-Est. Le second
poste de son commerce était l'Asie. N'oublions pas que ce sont des
vaisseaux américains qui ont « ouvert » le Japon pour
la première fois, en 1866, juste après la guerre de Sécession. Le
commerce américain vers la Chine a été amorcé dès la fin du XVIIIe siècle
à Boston et à Baltimore. L'intérêt des Etats-Unis pour ce pays,
plus vif que leur attrait pour l'Amérique latine, s'est manifesté
dès les années 1870. Les Américains représentaient la moitié des
missionnaires en Chine, et leur protestantisme a commencé à gagner
les élites chinoises au début du XXe siècle. AinsiSun Yat-sen
s'est-il réfugié aux Etats-Unis, non en Angleterre, lorsqu'il a
été pourchassé par la police impériale. De nombreux démocrates asiatiques
ont fait de même dans les années 1930. C'est aussi aux Etats-Unis
que sont allés les boursiers qui ont bâti la science chinoise moderne.
Cette dimension asiatique de la politique étrangère américaine a
été rapidement très marquée. Les Américains se sont passionnés pour
le combat des Chinois, « la prochaine nation chrétienne »
comme ils se sont enthousiasmés avec Hemingway pour la République
espagnole.
Puis ils ont été contraints d'intervenir en Europe. Leur première
incursion, en 1917, était incertaine. Aux yeux de Wilson, il s'agissait
moins de battre l'Allemagne que de rétablir un équilibre compromis
par l'effondrement russe, et de mettre fin à une tuerie insoutenable.
L'Amérique s'est ensuite retirée, mais pas complètement. En effet,
bien qu'une majorité républicaine isolationniste se soit opposée
à la Société des Nations, minant la crédibilité de la paix dès le
premier jour, la communauté financière américaine a imaginé une
solution au problème des réparations, les plans Dawes et Young.
Les réparations allemandes ont en fait servi, grâce à un mécanisme
de prêt américain, à assurer le remboursement des dettes françaises
et anglaises aux Etats-Unis... Il s'agissait d'un système circulaire
qui, sans la crise de 1929, aurait sans doute liquidé entièrement
les problèmes liés à la Première Guerre mondiale, en l'espace de
quelques années supplémentaires.
Paradoxalement, c'est dans les années 1930, lors de la crise et
de la montée des dictatures, que l'Amérique s'est claquemurée chez
elle, au moment où, pour la première fois, sa sécurité et son avenir
étaient vraiment en jeu. Et ceci malgré les convictions de Roosevelt,
anti-isolationniste convaincu. Mais ce renfermement ne fut que passager.
Un consensus s'est installé dans les élites américaines, à la fin
des années 1930, qui a mis fin à l'opposition doctrinale entre Hamilton
et Jefferson... Le meilleur des idéologies républicaine et démocrate
s'est alors combiné. Les Républicains pro-britanniques affirmaient :
« L'Amérique est une puissance comme les autres. Elle n'a pas
à pratiquer l'angélisme. Elle doit au contraire se réconcilier avec
le concept d'équilibre des puissances. Si nous tolérons qu'une puissance
telle que l'Allemagne domine l'Europe, elle s'approchera des côtes
américaines dans quelques années. » C'était l'idéologie réaliste
machiavellienne de l'Etat, que reprend aujourd'hui à son compte
un Henry Kissinger.
De l'autre côté, chez les Démocrates rooseveltiens, prévalait l'idée
de la croisade pour les démocraties [3] . Les Démocrates pensaient au contraire
des Républicains que l'Amérique avait le devoir d'intervenir dès
que la démocratie et la liberté étaient en danger. Mais la reconquête
de la liberté des Espagnols, à moitié communistes ou anarchistes,
des Français, peu décidés à se battre, ou des Chinois, un peu arriérés,
ne mobilisait pas les foules. Il a fallu que les premières bombes
commencent à tomber sur Londres pour que l'Amérique profonde essuie
une larme et se dise que tout de même, Hitler allait un peu loin...
Puis, en 1941 est intervenu le basculement préparé par trois ans
d'une campagne ininterrompue contre l'isolationnisme, à laquelle
l'Angleterre avait prêté la main en installant un véritable service
de propagande à New York, auquel Alfred Hitchcock appartenait, mandaté
par Churchill. Les premiers films américains de l'auteur des Trente-neuf
marches sont autant de dénonciations cinglantes de l'isolationnisme.
Cette synthèse de 1941 entre Démocrates et Républicains a duré.
L'Amérique considère aujourd'hui qu'elle a des devoirs en tant que
nation porteuse de valeurs démocratiques. Ainsi au Kosovo et en
Bosnie. Mais elle est aussi obligée de pratiquer un certain machiavélisme.
Ainsi vis-à-vis de l'Arabie Saoudite ou de l'Egypte, dont les valeurs
vont à l'encontre des siennes. La politique étrangère américaine
témoigne en permanence de ces deux dimensions contradictoires. Mais
c'est la dimension machiavélienne, il est vrai fort étendue, qui
a discrédité l'Amérique pendant la guerre froide. Car s'allier avec
des dictatures peu recommandables et avec des gangsters, par exemple
avec Tchang Kaï-chek et les bandits de Shanghai pour lutter contre
le Japon ; ou avec Ibn Saoud, parce qu'il assurait de façon
régulière l'approvisionnement en pétrole des forces de guerre anglo-américaines ;
ou avec Franco, pour être sûr qu'il ne mettrait pas complètement
ses ports au service de l'offensive sous-marine allemande ;
ou recruter la mafia pour assurer le débarquement en Sicile, tout
cela était justifiable « à chaud ». Nous en verrons d'ailleurs
l'équivalent dans la guerre contre Al-Qaïda... Mais quand les braises
refroidissent et que l'on s'aperçoit que les Etats-Unis protègent
des deux côtés de l'Atlantique une mafia entièrement couverte par
ses services secrets et la démocratie chrétienne italienne ;
que l'on sait que cette mafia a fait la loi au sud de Rome dans
les années 1960-1970, comme longtemps dans l'Etat du New Jersey
et qu'au lieu de supprimer des agents mussoliniens ou des sentinelles
allemandes isolées, elle a assassiné des journalistes communistes
ou des juges intègres, on cesse de rire... Lorsque le peuple espagnol
réalise que Franco et ses séides disposent d'un viager pour continuer
à dominer l'Espagne, parce que la guerre froide « interdit »
que l'on modifie les équilibres, cela ne rend pas pro-américain
à Madrid ou à Barcelone...
Pourtant, c'est l'Amérique qui a fait vivre le concept de « monde
libre » sur une partie de l'espace de la guerre froide. Aux
Berlinois qui ont connu le pont aérien et vu Kennedy aux côtés de
Willy Brandt – lui-même création des Etats-Unis et homme de gauche
vibrant et intègre –, il n'est pas possible de dire que l'Amérique
incarne autre chose que la liberté politique sous sa forme la plus
haute. L'Allemagne, le Japon, l'Angleterre, et jusqu'à un certain
point la France, savent que l'Amérique leur a permis de remporter
le combat contre les forces anti-démocratiques de droite et de gauche
dans l'après-guerre.
La France et l'Amérique
Or dès 1942 et le débarquement en Afrique du Nord, la France a été
traitée par les Etats-Unis comme un pays de second ordre. Elle a
été gênée dans ses objectifs nationaux les plus légitimes par une
politique hostile et elle a eu à subir les préjugés d'une classe
dirigeante anglo-saxonne qui ne la prenait plus très au sérieux.
L'Amérique de 1920 admirait la France de Verdun, celle de 1944 méprisait
la France de Pétain... C'est ce que le général de Gaulle relate
dans ses mémoires lorsqu'il évoque son entretien avec Harry Hopkins,
l'un des proches conseillers de Roosevelt, auquel il avait demandé,
fin 1944 : « Mais qu'avez-vous contre nous ? »
Celui-ci avait fini par lui répondre : « Mon Général,
franchement, nous avons été très déçus par l'effondrement de la
France en 1940 et l'opinion américaine ne vous prend pas au sérieux. »
Sans doute n'était-ce là qu'une partie de la vérité, car Hopkins
était aussi très pro-soviétique et prônait pour l'après-guerre une
sorte de duopole Washington/Moscou. Mais le tableau est crédible.
Les Américains n'ont eu de cesse de chasser la France de ses colonies,
parfois trop vite et sans aucun bon sens. Il leur est aussi arrivé
de subventionner la France pour que nous restions y mener de mauvaises
guerres... Ce fut le cas en Indochine, où Washington a activement
coopéré avec Ho Chi Minh en 1945, puis subventionné la guerre contre
le Viet-minh à partir de 1948. Le bilan n'est pas heureux. La relation
franco-américaine est une relation manquée depuis 1945. Elle a provoqué
en France un anti-américanisme légitime gaulliste et républicain...
qui voisine avec le pro-américanisme de mauvais aloi qui fut celui
des modérés de Vichy, Darlan puis Giraud. Une telle combinaison
ouvrait une large carrière à l'anti-américanisme le plus illégitime,
c'est l'évidence.
Certes, Washington a exercé des pressions sur les Britanniques dans
divers domaines, mais à la France, on a énoncé des diktats. Le traitement
des deux pays n'a pas été de la même nature. Les Américains ont
manifesté à Churchill, ici et là, qu'ils ne le prenaient pas toujours
au sérieux, mais ils n'ont jamais déployé les efforts absurdes et
odieux qu'ils ont faits pour se débarrasser du général de Gaulle.
Il est très difficile pour la France d'être estimée si bas sur le
« marché politique américain ». La France a une dignité,
une certaine idée d'elle-même que le général de Gaulle a formidablement
véhiculée dans l'opinion, mais qui existait aussi chez d'autres.
Je rappellerai simplement la réaction d'André Philip, Français libre
socialiste, proche de Léon Blum et ministre de la France combattante,
qui avait écrit, avant guerre, un livre enthousiaste sur le New
Deal. Le Général avait cru bon de l'envoyer pour cette raison
en mission de bons offices à Washington, fin 1943. Reçu par Roosevelt,
il raconte : « Au début, j'étais impressionné, je tremblais
devant ce grand homme et je me suis dit : « Ah !
Je suis devant Clemenceau ! » Et puis, il a commencé à
parler, et au milieu de la conversation, je me suis dit : « Tout
de même, il est plus proche de Paul Reynaud que de Clemenceau... »
A la fin de l'entretien, j'ai pensé : « Mais c'est Pierre
Laval ! » »
Indéniablement, un renversement s'est produit dans les relations
franco-américaines, dès avant 1945. A la fin du XIXe siècle,
la majorité de l'opinion américaine citait la France comme le pays
dont elle se sentait le plus proche. La révolution et la guerre
d'Indépendance n'étaient pas si lointaines et seuls deux pays du
monde occidental – laissons de côté la Suisse – étaient des Républiques,
les Etats-Unis et la France.
La sympathie des Etats-Unis pour la IIIe République française
était incontestable. Les Américains ont même élaboré des plans de
guerre contre les Anglais jusqu'au milieu des années 1920, tout
cela parce que l'alliance entre la Grande-Bretagne et le Japon ne
leur plaisait pas. Jamais contre la France. Cette tendance s'est
inversée car l'Angleterre s'est démocratisée après 1904, elle a
cherché avec obstination l'alliance américaine et l'a obtenue tacitement
dès cette époque. Churchill a été l'artisan de ce rapprochement,
tant à travers ses livres que par son action au gouvernement dès
avant 1914. La France était déjà alors apparue, aux yeux de Wilson,
comme une puissance aveuglément germanophobe et faible de surcroît.
Or Roosevelt était déjà le ministre de la marine de Wilson en 1917.
Il en a partagé les aveuglements vis-à-vis de Paris.
La naissance d'une classe dirigeante anglo-américaine en voie de
fusion, entre les deux guerres, a amené un redimensionnement vers
le bas de la France, lequel a été consommé lorsque Edouard Herriot
a été obligé de renoncer au remboursement des dettes de guerre et
de démissionner dans le paquebot qui l'emmenait vers les Etats-Unis,
en 1932. Ce fut peut-être le moment décisif, le tournant de nos
relations avec Washinston. La France était considérée comme un pays
impécunieux, en déclin, qu'il fallait tenir à bout de bras... Cela
a duré jusqu'en 1958. Je pense qu'une bonne partie de la mauvaise
image que les Américains ont aujourd'hui en France est tout simplement
due à la mauvaise image qu'ils ont eux-mêmes conçue de notre pays,
sous l'influence de l'oligarchie financière anglophile de Wall Street...
et, à l'époque, c'était la même chose, germanophile : car par
antisémitisme comme par préjugé patricien, la Haute Banque de New
York soutenait à fond l'Apeacement de Neville Chamberlain et méprisait
Léon Blum.
<jf61>L'anti-américanisme<jf601>L'anti-américanisme
a des ancêtres : la francophobie et l'anglophobie... Toutes
les puissances dominantes, dans la communauté des nations occidentales,
ont suscité une aversion plus ou moins forte. La francophobie légitime,
c'était le rejet de Napoléon, de son projet politique, de l'arrogance
et de la suprématie françaises... La francophobie illégitime a été
celle du romantisme allemand, qui haïssait dans la France non seulement
le rival, mais aussi le porteur de la philosophie des Lumières et
des valeurs démocratiques de la Révolution.
L'anglophobie mesurée de Nehru est acceptable lorsqu'il raconte
dans ses Mémoires, A discovery of India : « L'Empire
des Indes était un vaste domaine anglais dans lequel le lord habitait
la maison principale tandis que nous, les serviteurs, vivions dans
les dépendances... » L'anglophobie irlandaise, qui nie tout
ce qu'a été la culture de ce peuple de langue anglaise, avec une
superbe ignorance de Joyce et de Shaw et se centre sur des problèmes
de voyous à Belfast et Londonderry, est inacceptable. Il existe
toujours, dans la lutte qui oppose les peuples à une nation dominante,
quelque chose de positif – la recherche d'égalité, la volonté de
s'émanciper – et un élément terrible, le ressentiment. Il s'agit
alors de la haine de ce qui est fort, de ce qui est grand, de ce
qui est beau. Du rejet, en quelque sorte, de tout ce que l'on devrait
imiter...
De même, l'anti-américanisme comporte des éléments légitimes. Si
j'étais espagnol, je ne pardonnerais pas d'emblée aux Etats-Unis
le soutien qu'ils ont apporté à Franco pendant quarante ans. Si
j'étais italien, j'aurais le regret qu'un certain « gaullisme »
à l'italienne, qui se dessinait avec Amintore Fanfani et Enrico
Mattei au début des années 1960, n'ait pas réussi à remettre les
Américains à leur place à Rome. Si j'étais grec, j'en voudrais aux
Etats-Unis d'avoir aidé les colonels à prendre le pouvoir à Athènes
en 1967. Mais quand bien même je serais espagnol, grec ou italien,
il me semble que je parviendrais à faire la part des choses. Je
comprendrais que l'Amérique, tout en menant ces politiques plus
que discutables, a généralisé le modèle démocratique, à l'échelle
mondiale.
L'anti-américanisme est la fusion de valeurs démocratiques – l'égalité
de tous les peuples, la lutte contre l'hégémonisme –, et de
valeurs profondément antidémocratiques, qui sont la haine de la
liberté telle que les Etats-Unis l'incarnent. Alain de Benoist,
le chef français de la « nouvelle droite », est celui
qui a le mieux exprimé naguère ce rejet de la démocratie. Dans Mourir
pour Gdansk, un article publié en 1981, il donnait son aval
à la volonté de l'Union soviétique – qui avait à ses yeux l'avantage
d'être un empire, et de surcroît de race blanche – de lutter contre
la désagrégation que représentait pour lui le mouvement Solidarnosc
en Pologne. Il condamnait sans réserve l'appui que leur offraient
les Etats-Unis... et en païen convaincu, il exécrait le Pape bien
sûr.
Au fond, l'extrême droite française a adopté une position très claire.
Elle n'aime dans l'Amérique ni la démocratie, ni le rôle excessif
qu'y jouent selon elle les Juifs. Elle abhorre l'économie de marché.
Elle dénonce, avec des accents maurrassiens, la destruction des
cultures nationales par le melting pot et la diffusion généralisée
de la langue anglaise. Elle voit, dans la lutte pour l'indépendance
des dictatures – qui ne veulent évidemment pas se soumettre au consentement
des nations démocratiques –, une manifestation d'authenticité,
pour employer un terme heideggerien. Cette idéologie antidémocratique,
qui est à la fois fille du stalinisme et du fascisme, mais où l'élément
brun est beaucoup plus fort que l'élément rouge, est profondément
réactionnaire, dangereuse et destructrice. Elle coule à pleins bords
dans la France de ce début de siècle.
Il a existé, dans les années 1950, un anti-américanisme d'extrême
gauche profondément et positivement ambivalent. Les grandes figures
de l'anti-américanisme d'alors – Jean-Paul Sartre et la revue Les
Temps modernes ou les intellectuels sympathisants communistes
à la Marguerite Duras – étaient aussi très férus de jazz et de cinéma
hollywoodien... Cet anti-américanisme était, pour reprendre le mot
de Sacha Guitry, contre l'Amérique, mais tout contre. Il choisissait
une Amérique de gauche contre l'Amérique de droite. Il a connu sa
fin heureuse, son « happy end » avec le voyage d'Yves
Montand aux Etats-Unis et l'idylle du chanteur avec Marilyn Monroe.
D'une certaine façon, la France communiste des années 1950 épousait
Mme Arthur Miller ! Ce que la gauche française reprochait
aux Etats-Unis, ce n'était pas tant le fait qu'ils fussent américains
que le fait qu'ils eussent trahi leurs propres valeurs : l'Amérique
n'était pas aussi libérale avec les Européens qu'elle prétendait
l'être. Mais cette gauche n'est pas demeurée anti-américaine. Elle
aimait trop Hollywood, le jazz, les nègres, mais aussi New York,
beaucoup plus d'ailleurs que la droite française semi-vichyste,
supposée pro-américaine. C'était le moment Eddie Constantine de
l'anti-américanisme.
Cet anti-américanisme folklorique et bon enfant a laissé place à
un anti-américanisme méchant et haineux qui utilise des restes de
l'idéologie de gauche – notamment la rhétorique de l'anti-impérialisme
– assaisonnés de maurrassisme. Mais l'anti-impérialisme invoqué
pour défendre la Serbie et l'autoriser à commettre n'importe quelle
exaction avec ses citoyens albanais, ou pour soutenir des dictatures
atroces, en Irak et en Corée du Nord par exemple, c'est une cuisine
un peu lourde... Derrière tout cela, on décèle une philosophie de
l'authenticité qui s'exprime par le refus de la science – à propos
des organismes génétiquement modifiés, par exemple –, le refus
du commerce – vieux thème de l'Etat commercial fermé inventé par
Fichte à l'époque napoléonienne, qui fait partie de l'arsenal de
tous les régimes totalitaires –, et le rejet global de la démocratie
au nom d'un droit à la biodiversité des systèmes politiques dans
lequel Saddam Hussein et les Talibans ne déparent nullement.
Cette idéologie réactionnaire n'est pas sans rappeler la révolution
conservatrice de Weimar. Elle se réfère d'ailleurs volontiers à
gauche comme à droite aux idéologues qui ont préparé l'avènement
du IIIe Reich, les Heidegger, Carl Schmidt et autres Kantorovitch,
c'est-à-dire à la philosophie réactionnaire conservatrice allemande
la plus déterminée, la plus cultivée et la plus anti-américaine
qui se puisse penser. Car, il faut le rappeler, le grand pays touché
par l'anti-américanisme dans les années 1920 était bel et bien l'Allemagne
de Weimar. La critique de la technologie et l'évocation romantique
du caractère unique et indépassable de chaque société étaient profondément
ancrées dans le mouvement contre la modernité et la démocratie qu'a
été le fascisme européen, surtout dans son cœur allemand. Je prétends
donc que l'anti-américanisme d'aujourd'hui, sous des dehors vaguement
progressistes, n'est qu'un conglomérat de vieux rêves évanouis sous
les décombres du mur de Berlin – un sentiment fascisant qui, de
fait, se trouve en sympathie avec le « fascisme musulman »
propagé par les islamistes. Un de ses personnages-clés est José
Bové, cette espèce d'avatar de Poujade touché par la métaphysique
heideggerienne et allumé par une mystique pseudo-gandhienne.
L'irruption d'Oussama ben Laden est une mauvaise nouvelle pour tous
ces gens-là. Elle les oblige à prendre parti ou à se découvrir.
Sans les attentats du 11 septembre, leur idéologie aurait continué,
pendant des années, à attaquer l'Amérique à fleuret moucheté. Mais
Oussama ben Laden a fait monter les enchères à un tel niveau qu'il
leur faut maintenant se prononcer, soit en admettant que l'Amérique
a raison de se défendre, ce qui est très dur pour eux, soit en s'alignant
peu à peu sur Al-Qaïda, ce qui n'est tout de même pas très populaire.
Force est de constater à six mois des événements que rien ne les
arrête.
Ben Laden, l'unique ennemi ?
L'ennemi désigné des Etats-Unis, c'est Ben Laden, bien sûr, mais
c'est aussi, par-delà le nihilisme radical des islamistes les plus
violents, cette « révolution conservatrice » qui s'exprime
sous diverses formes dans le monde, depuis le début des années 1990.
Le démembrement du bloc soviétique a entraîné un développement très
rapide de l'économie de marché et des libertés politiques. Conséquence ?
La destruction des anciennes sociétés, phénomène inévitable, nécessaire
et libérateur, mais souvent douloureux. Les formations sociales
confrontées à la brutalité de ce changement ont eu des réactions
plus ou moins violentes, qui sont allées pour certaines, celles
qui ont peu ou pas profité de la mondialisation, jusqu'au rejet
du modèle démocratique. En prenant de l'ampleur, ces réactions sont
devenues une menace, non seulement pour les Etats-Unis et leurs
alliés, mais d'abord et avant tout pour les sociétés qui en abritent
les propagateurs.
Ces dernières sont plus ou moins armées pour se défendre. Au cœur
même des Etats-Unis, ce rejet existe, à l'extrême droite. Ce fut
l'attentat d'Oklahoma City, en 1995. Il s'exprime également à l'extrême
gauche, comme en témoignent les manifestations antimondialistes
de plus en plus violentes de Seattle à Gênes. Mais il demeure marginal.
En Russie, des groupes ont essayé de renverser ouvertement Boris
Eltsine en 1993, et de manière plus contournée à différents moments
ultérieurs. Ils n'y sont pas parvenus car les Russes, malgré leurs
souffrances, sont majoritairement d'accord pour évoluer. Ils ne
veulent pas revenir à une forme ou une autre de dictature communiste.
Le souvenir de l'époque Brejnev est par trop cuisant.
En Chine, ce sont des éléments du parti communiste qui développent
une xénophobie inquiétante et cherchent à déstabiliser les réformateurs
économiques. Après Tienanmen, ils ont renforcé leur présence à la
direction du Parti, mais ils n'ont jamais réussi à reprendre les
commandes du pays.
Le monde musulman, en revanche, voit ces forces antidémocratiques
et antimondialistes particulièrement développées et puissantes.
Elles s'appuient en effet sur des traditions historiques et des
questions géopolitiques non résolues qui donnent à leurs thèses
un écho sans commune mesure avec celui qu'elles suscitent dans d'autres
régions du monde.
Tout semblait réglé depuis 1941, depuis que l'Amérique combinait
une politique machiavélienne de puissance et une politique démocratique
de soutien aux régimes qui partagent les mêmes valeurs qu'elle.
En réalité, la fin de la guerre froide a introduit aux Etats-Unis
une profonde régression intellectuelle. Les interventions vers l'extérieur
ont été jugées dangereuses, difficiles, justifiant un retour de
l'isolationnisme. Entre-temps, l'élément machiavélien s'est paradoxalement
renforcé. On avait décrété dès 1946 que l'Amérique n'était pas là
pour aider les peuples à s'émanciper, mais pour contenir une menace
précise, celle du pouvoir soviétique. Il aura fallu attendre la
chute du mur de Berlin et le succès relatif de la campagne contre
Saddam Hussein en 1991 pour voir s'annoncer une nouvelle période.
A partir de là, l'Amérique s'est essayée, sans grand succès, à une
nouvelle synthèse dans laquelle l'élément machiavélien était quelque
peu en retrait : les Etats-Unis ne soutiendraient plus des
régimes opposés aux libertés et ils accepteraient, au moins dans
le discours, le principe d'un « interventionnisme humanitaire ».
En apparence, il s'agissait d'un recadrage de la politique américaine
au profit d'un interventionnisme démocratique de type wilsonnien.
En réalité, face à la disparition de l'ennemi soviétique, le peuple
et une partie de l'opinion éclairée ont évolué vers un isolationnisme
tacite. J'entends par là un isolationnisme non revendiqué, qui se
traduit par l'idée selon laquelle l'Amérique, n'ayant plus d'adversaire
véritable, doit réorienter ses ressources et son intelligence vers
sa politique intérieure. Ce primat de la politique intérieure –
c'est l'idée maîtresse de l'historien social-démocrate allemand
Eckhardt Kehr, à la fin des années 1920 – est en effet la caractéristique
des régimes démocratiques. Dans les régimes despotiques, c'est l'inverse
qui se produit : on assiste à un primat de la politique extérieure
et de l'expansion militaro-stratégique.
Bill Clinton a cherché un juste milieu entre un isolationnisme instinctif
et un machiavélisme prudent, mais sa synthèse n'était pas la bonne.
Il s'est contenté de placer à la tête du Département d'Etat des
personnalités intellectuellement assez faibles – Warren Christopher
et Madeleine Albright – qui appartenaient à la frange la plus à
droite du parti démocrate, de manière à ne pas encourir les foudres
du parti républicain. Il a laissé ses deux ministres successifs
– le premier très inerte, qui se méfiait de toute vision à long
terme ; la seconde, élève orthodoxe et peu intéressante de
Zbigniew Brzezinski – mener des politiques contradictoires, plus
marquées par l'esprit de la guerre froide que par celle du nouveau
monde en gestation. Clinton est arrivé à des compromis, tel celui
atteint avec la première guerre dite humanitaire, celle du Kosovo,
dont on doit approuver la finalité mais dont on ne peut pas dire
qu'elle ait été menée d'une main très sûre.
Pour le reste... Les tentatives de nuire à la France en Afrique ;
la politique de chaud et froid avec la Chine, qui favorisait de
fait la fraction nationaliste la plus dure à Pékin et mettait dans
l'embarras les vrais réformateurs, tel le Premier ministre Zhu Rongji
(que Clinton faillit faire démissionner lorsqu'il dévoila le secret
des négociations sur l'OMC au moment même où son armée venait de
bombarder l'ambassade chinoise à Belgrade)... Autant d'erreurs grossières
commises par cette administration, par ailleurs brillante en matière
économique et sociale.
Au Moyen-Orient, la politique américaine de Clinton a toujours été
conduite de manière bipartisane, par une équipe qui avait été mise
en place par George Bush senior et qui n'a pas changé. Le vrai ministre
du Moyen-Orient, qui ne rendait compte qu'au Président, était Dennis
Ross, un diplomate de carrière, juif et républicain, l'homme du
processus de paix israélo-palestinien – une affaire qu'il a menée
jusqu'à la fin, puisqu'il n'a quitté le Département d'Etat qu'au
moment où se déclenchait l'Intifada des Mosquées, à l'automne 2000.
Clinton a d'abord suivi de loin. Ce n'est qu'après avoir subi la
procédure d'impeachment qu'il a lui-même pris en main le
dossier. Il s'est alors investi comme jamais un président des Etats-Unis
ne l'avait fait. Peut-être a-t-il voulu, de concert avec Ehud Barak,
trouver à marche forcée une solution unique et globale à un problème
qui n'en acceptait pas d'immédiate. Mais on ne peut pas reprocher
à Clinton sa volonté d'avancer vite, comme on ne peut lui tenir
grief, lui qui a été un ami sincère de la communauté juive américaine,
d'avoir entretenu des relations d'ouverture avec les principaux
Etats arabes.
Mais là encore, le résultat n'est pas bon. Le dossier israélo-palestinien,
traité dans la précipitation, a été accompagné d'un pourrissement
lent et inexorable de l'affaire irakienne et d'une attitude de gribouille
à l'égard de la montée en puissance des programmes nucléaires indien
et pakistanais, tantôt cajolés, tantôt vilipendés sans suite. Clinton
était plein de bonnes intentions, mais il a laissé à son successeur
une situation insaisissable, avec un Moyen-Orient à feu et à sang,
un Saddam Hussein en pleine santé à la différence de son peuple,
une Arabie Saoudite où les courants anti-américains n'ont jamais
été aussi virulents, un programme nucléaire pakistanais entre les
mains des services secrets islamisés de ce pays...
Pourtant, Clinton ne mérite pas le procès qui lui est fait de ne
pas respecter les musulmans. Son administration a fait plus que
quiconque pour défendre les musulmans de Bosnie et du Kosovo. Simplement,
cette action n'a pas été exploitée, parce que Clinton n'avait pas
de dessein pour la région des Balkans, tout comme il n'en avait
aucun pour l'Amérique latine, où il s'est débrouillé de l'effondrement
du Mexique en 1995 et des difficultés du Brésil en 1998-99 sans
jamais s'intéresser sérieusement à ces pays. Il n'a rendu visite
à aucun chef d'Etat latino-américain, alors qu'il a accompli une
tournée absurde de propagande en Afrique... Il y a dans cette confusion
quelque chose d'amateur, d'hollywoodien et en définitive de très
méprisant. Clinton n'a pas respecté l'Etat américain, ses symboles
et sa grandeur. C'est ce que ses adversaires lui reprochent. Il
est vrai que louer la chambre à coucher de Lincoln pour que des
contributeurs importants du parti démocrate s'y ébattent à la nuit
tombée, cela manque d'élégance.
En ce sens, Clinton a participé à la désétatisation de l'Amérique,
phénomène entièrement négatif commencé sous Reagan. Bien qu'il soit
un homme de gauche épris de justice sociale, il appartient aussi
au mouvement anti-étatiste qui a investi l'Amérique comme une fièvre
spéculative, à partir du milieu des années 1980. C'est parce qu'il
n'aime pas l'Etat qu'il n'a pas eu de politique étrangère. Il laisse
un héritage incroyablement chaotique à George W. Bush qui, lui,
croit à l'Etat à sa manière et voudrait avoir une politique étrangère,
mais n'est pas aussi intelligent que son prédécesseur...
La naissance d'une autre Amérique ?
Le futur est fait de passé et d'intégralement nouveau. Une fois
encore, on voit, dans les événements récents, ce qui nous ramène
à 1941 : le climat d'union nationale, grâce auquel les deux
groupes parlementaires, républicain et démocrate, collaborent à
l'élaboration du nouveau budget au lieu de se concurrencer ;
le recours aux déficits publics et à une politique keynésienne maîtrisée.
Bush a demandé et obtenu 70 milliards de dollars de dépenses
supplémentaires. Ces crédits ne seront pas seulement affectés à
la défense, mais aussi à la reconstruction. On voit réapparaître
timidement encore une politique sociale. Les Démocrates sont prêts
à voter une augmentation massive du budget militaire, à créer un
KGB américain – le ministère de la Sécurité d'Etat confié à l'ancien
gouverneur de Pennsylvanie Tom Ridge –, mais ils veulent en
retour des garanties pour l'emploi... La première illustration de
cette politique est la quasi-nationalisation des compagnies aériennes
à laquelle les Américains ont procédé dans l'urgence, pour éviter
leur faillite. Enfin, troisième élément rooseveltien, une société
beaucoup plus solidaire se profile indépendamment de ce qu'en pense
l'aile droite du parti républicain.
Quant à l'absolument nouveau, ne serait-ce pas le fait que, pour
la première fois, les Etats-Unis ne se réfèrent plus à l'Europe.
C'est là l'effet le plus clair de la mondialisation. Au XXe siècle,
l'Amérique a toujours été « l'autre Europe ». Il faut
se rappeler l'étrange moment qui court du 20 janvier au 20 février
1933. Le 20 janvier, c'était l'intronisation de Franklin Roosevelt
et son discours annonçant le New Deal. Un mois plus tard,
le 20 février, Hitler a conquis tous les pouvoirs en Allemagne.
Hitler et Roosevelt étaient des contemporains absolus. Ils sont
morts à quelques semaines d'écart, en 1945. Roosevelt a été l'anti-Hitler.
Avec lui, l'Amérique a présenté dès 1933 une alternative au modèle
hitlérien d'Europe fasciste. Elle a aussi incarné le modèle d'opposition
à l'Europe communiste et elle a continué, avec Reagan, à s'opposer
à une Europe décadente marquée par l'ampleur des investissements
sociaux et la faiblesse de la posture militaire.
Aujourd'hui, alors que l'Europe s'unit et que l'euro entre en scène,
l'Amérique, si le schéma qui a prévalu au XXe siècle était
toujours valide, se positionnerait contre l'euro. Il n'en est rien.
Pour la première fois, le point de référence des Etats-Unis n'est
pas l'Europe mais... le reste du monde. La guerre que mène l'Amérique
ne se situe pas au nord de la planète, mais au Moyen-Orient, c'est-à-dire
au sud. Elle sera peut-être amenée à l'étendre à une partie de l'Asie
orientale (Indonésie, Philippines), à l'Amérique latine (Colombie,
Venezuela), non pas dans le but d'imposer un modèle de société mais
pour rétablir sa propre sécurité. C'est la première guerre de nature
totalement non idéologique que mène l'Amérique : une guerre
pragmatique, dépourvue de tout messianisme démocratique.
Car les objectifs de cette guerre, contrairement à ceux de toutes
les guerres que les Etats-Unis ont menées, ne peuvent être des objectifs
absolus. Depuis la guerre d'Indépendance, le moyen américain de
faire la guerre consistait à obtenir une capitulation sans condition
de l'ennemi. A l'exception de la guerre du Vietnam, qui peut aussi
être considérée comme une séquence malheureuse dans un long conflit,
les Etats-Unis sont toujours allés jusqu'à la victoire totale. La
guerre d'Indépendance s'est terminée par une pleine et entière indépendance
vis-à-vis de l'Empire britannique. La guerre avec le Mexique a débouché
sur la prise de Mexico. La guerre de Sécession a entraîné la capitulation
sans condition des Sudistes. La guerre de 1945 ne s'est arrêtée
qu'avec les capitulations sans condition de l'Allemagne et du Japon.
La guerre froide s'est close par Tien Anmen et la chute du mur de
Berlin.
Oussama ben Laden sera sans doute tué, Al-Qaïda dispersée, la menace
que ce mouvement fait planer sur les sociétés musulmanes écartée,
mais ces sociétés ne se convertiront pas pour autant au point de
vue américain. Au contraire, l'intervention américaine dans cette
région, une fois ses objectifs de court terme atteints, créera une
solidarité assez ouvertement anti-américaine et favorisera l'émergence
d'un pôle musulman qui ne sera pas un protectorat américain, voire
qui demeurera durablement hostile aux Etats-Unis.
Cette situation est comparable à celle de l'Angleterre de 1815 qui,
étant intervenue en Espagne, puis à Waterloo, pour aider les Européens
à endiguer la puissance de Bonaparte, a assisté, au Congrès de Vienne,
à une réorganisation de l'Europe qui, sans lui être défavorable,
ne lui était pas subordonnée. L'Angleterre ne dictait sa loi ni
à la Prusse, ni à l'Autriche, ni aux petits Etats européens... ni
même à la France. De même, si Oussama ben Laden et ses partisans
sont neutralisés, il restera un Iran, une Arabie Saoudite et une
Egypte qui, tout en tirant les conséquences de la défaite des islamistes
radicaux d'Al-Qaïda, auront à cœur d'inventer une idéologie intégratrice
sur le plan régional et accorderont une place variable, mais importante
à ces islamistes dans leurs sociétés.
Il y a fort à parier que l'hostilité, aujourd'hui palpable, des
sociétés musulmanes envers les Etats-Unis demeurera, quand bien
même elle sera contenue et militairement surveillée. Tout cela devrait
conduire, une fois la région nettoyée de ses éléments les plus destructeurs,
à l'émergence d'hommes d'Etat qui rebâtiront une puissance pour
le monde musulman. Celle-ci tiendra pour le moins ses distances
avec les Etats-Unis.
Nasser pleurerait sur la situation actuelle, lui qui voulait éliminer,
pas seulement en Egypte, les Frères musulmans, pourtant bien moins
extrémistes à l'époque que Ben Laden. Et pourtant il est vrai que
la meilleure solution de long terme que les Américains pourraient
trouver dans la région, c'est l'émergence d'un nouveau nassérisme
arabe, ou peut-être iranien, capable de faire contrepoids au nihilisme
islamiste, quelque soit le prix sans doute exagéré qu'il faudrait
acquitter pour le voir se développer.
[1] L'expression « splendide
isolement » est due au
premier ministre britannique Palmerston, au XIX e siècle,
qui pensait les avantages de l'insularité britannique insurpassables.
[2] Ce sont elles qui
auront le plus besoin d'une injection massive de hautes technologies
informatiques.
[3] Dans l'esprit des
Américains, le mot « croisade » n'a pas la connotation
religieuse médiévale qu'il conserve chez nous. Aux Etats-Unis, ce
terme a été repris au XXe siècle, par exemple, pour désigner
la lutte contre la pauvreté menée par les communistes et les socialistes
de Californie du mouvement Epic, Crusade against poverty.
Il est depuis longtemps entré dans le vocabulaire de l'Armée du
Salut et du protestantisme social. George W. Bush a été maladroit
de dénommer ainsi sa campagne contre Al-Qaïda, mais il n'avait évidemment
pas l'intention de se croiser contre les musulmans. Pour preuve,
il y a aujourd'hui à Houston, deuxième ville du Texas, l'Etat dont
est originaire George W. Bush, plus de soixante mosquées, en raison
de l'habitude des Saoudiens de venir y faire leurs études. Le Texas
est l'un des Etats les plus tolérants à l'égard de l'islam que l'on
puisse imaginer. Il partage d'ailleurs l'essentiel des conceptions
saoudiennes en matière de peine de mort.
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