Pierre Achard
Les derniers jours du rock'n roll
Après avoir débuté dans les années
70 comme critique de cinéma, Pierre Achard est, depuis 25
ans, journaliste, animateur et directeur artistique à la
SACEM. Longtemps rédacteur en chef du magazine professionnel
Notes, biographe de nombreux paroliers, artistes et musiciens,
il est un grand observateur de la vie musicale française.
Le cinéma et la chanson sont ses deux passions, entre rive
gauche et Côte Ouest : un enfant du rock et du cinémascope.
Il a publié en 2007 Boulevard des crépuscules
(Grasset), salué par la presse comme un grand livre.
Introduction
David et les fantômes
ou Last Stranger in Paradise
avid Bowie pénétra
dans le studio désert, qu'il venait à peine de quitter,
et se dirigea vers la console éteinte où il avait
oublié sa partition. Il n'aimait pas laisser traîner
les choses, encore moins précieuses, et ceci était
à sa manière un document, une pièce de collection
: un vieux songbook des Flamingos, relié d'époque,
dont il pensait reprendre un titre pour le prochain Scorsese, une
saga des studios Sun retraçant le singulier parcours d'Elvis
et de son colonel d'opérette, la genèse du King dans
l'Amérique d'Ike, sur fond de standards noirs et blancs.
C'était un chef-d'uvre du doo-wop qui disait à
peu près ceci : " The moon may be high/But I can't see
a thing in the sky/'Cause I only have eyes for you/I don't know
if we're in a garden or on a crowded avenue/You are here and so
am I/Maybe millions of people walk by/But they all disappear from
view/Because I only have eyes for you ". Cela datait de 1959
et s'appelait bien entendu " Je n'ai d'yeux que pour toi ",
le genre de déclaration que toute Américaine moyenne
avait envie d'entendre cent fois par jour, et le moyen le plus sûr
de pénétrer dans sa chambre et de faire des ronds
sur son pick-up. Il avait hésité entre Golden Teardrops
et ça, qui n'étaient jamais que les deux étapes
d'une même histoire d'amour, l'avant et l'après coup
de foudre, mais il préférait la première, à
cause de sa poésie adolescente.
En fait, la formule magique, signée Warren et Dubin, datait
de 1934, et elle avait été successivement enregistrée
par Dick Powell, Frank Sinatra, Peggy Lee, Bing Crosby, Johnny Mathis,
et... Tex Avery, en changeant chaque fois d'orchestration et même
de couplet. Un vrai manuel de flirt et une recette de hit absolue
: on savait y faire en ce temps-là, sur tous les terrains.
Mais sa version préférée restait celle-là,
la sérénade des flamants noirs roucoulant à
la lune, qui faisaient la pige aux Platters, Four Aces, Moonglows,
Marcels et tutti frutti, et aurait donné à n'importe
quel chanteur normalement constitué l'envie d'en faire sur-le-champ
le contre-chant. Il n'y avait que Lynch ou Scorsese pour s'intéresser
à un titre pareil, et il imaginait bien le prisonnier de
Graceland, affalé, défoncé et repu à
la fin de sa vie en train d'écouter ce truc-là et
de se demander pourquoi il n'avait pas passé son chemin,
ce matin de 1954, au volant de son camion en arrivant devant les
fameux studios de l'Union Avenue, à Memphis Tennessee. Sûr
qu'il serait encore là s'il n'avait pas poussé la
porte et puis la chansonnette, remué de la hanche et fait
un certain sourire ravageur du côté gauche, sa botte
secrète, à l'ingénieur du son qui avait soulevé
une paupière et n'en avait plus retrouvé le sommeil.
Comme quoi la fête des mères faisait parfois le bonheur
des enfants, puisqu'il avait usé de ce stratagème
pour s'offrir une maquette, enregistrer son " souple "
à l'intention de sa chère Gladys, et en avait vendu
700 millions dans la foulée. That's Alright Mama, le cadeau
était de taille, et avait fini par l'écraser lui-même
: trop d'argent, de disques d'or, de filles faciles et finalement
de vide sidéral sur les épaules, trop de parasites,
de paillettes dans son microphone et de mauvais films dans sa bio,
de vampires à sa porte, qui se payaient sur la bête
et en redemandaient, à commencer par ce colonel Parker qui
ne l'était pas et s'appelait en réalité Andreas
Cornelius VanKuijk, ça ne s'invente pas. 700 millions de
disques écrabouilleraient n'importe qui, et David savait
de quoi il parlait, après 40 ans de carrière, c'est-à-dire
le double du fier sudiste. Au-delà d'un certain nombre de
zéros, de ces chiffres qu'un individu normal ne peut plus
compter ou lire à l'il nu, on ne survit pas, a fortiori
lorsqu'on est un redneck de Tupelo.
Et le destin avait fait, ou plutôt défait, le reste,
lui qui ex-cellait à élever, puis déboulonner
les statues, et à propulser de temps en temps un gosse du
Mississippi dans les étoiles, bien avant la NASA, pour voir
l'effet que ça faisait de marcher sur la tête, de gagner
un dollar à la seconde et d'avoir le monde à ses pieds.
Celui-là n'en était pas revenu, et il y vivait mainte-nant
à perpétuité, en se foutant bien d'être
devenu éternel ici-bas, puisqu'il regardait le show depuis
le paradis, comme à l'Orpheum theater de Memphis. C'est la
vie, comme répétait le juke-box, and you never can
tell.
Restaient les ondes, les enregistrements et les souvenirs de consoles,
outtakes et alternate takes, ainsi qu'on disait ici, et les studios
regorgeaient de ces voix off, mauvaises prises ou chutes de séances
qui constituaient les meilleurs témoignages sur un art et
son époque, surtout quand cet art était un instantané.
Les chansons étaient alors comme des reportages, deux minutes
vingt-cinq de 1959, en direct de McLemore Avenue, température
extérieure caniculaire et Cadillac rose à l'horizon
: Little Richard arrivait avec ses " belles " et ses boas,
remplaçait Chuck Berry qui courait faire la sortie des classes,
le pas du canard dans les petits bassins de Malibu, maintenant que
Jerry Lee s'était rangé des scooters en épousant
sa cousine de 13 ans - Myra pour les intimes - et ne tirait plus
que sur son piano. A l'époque, ils en écrivaient 20
dans la matinée, en enregistraient 10 l'après-midi,
en vendaient 1 000 le lendemain, et trouvaient ça normal,
devenaient célèbres à 18 ans et has been à
22. Des stratagèmes d'après-midi pour emballer le
soir même, du prêt-à-rêver pour la fille
du voisin, des brouillons d'avenir pour écolières
attardées. Des échos de récréation,
hymnes de vacances qui sonnaient la fin des billes et des poupées
et l'arrivée de l'adolescence. Des cris du cur, qui
tenaient souvent plus du cri que du cur, avant le passage
des sorciers de studios et autres plombiers du tube, capables de
vous réparer ça en moins de deux. Et bien sûr,
tout le monde cosignait tout dans le désordre, puisqu'on
avait l'âge de l'argent de poche. Pas une uvre de Buddy
Holly qui n'ait été aussi attribuée à
son producteur. Un autre temps, où l'on se revendait en fin
de séance des chansons toutes chaudes pour le prix d'une
dose, d'un repas ou d'une passe...
Bowie promena sa main sur le clavier, ces touches policées
et muettes où les plus illustres, les hommes aux doigts d'or,
avaient voyagé, flâné, fantasmé : inventé
la musique popu-laire des cinquante dernières années.
Il y sentait le frisson de Fats, tel un gros chat endormi dans le
piano, le feu de Jerry Lee qui couvait toujours sous l'ivoire du
couvercle, et la caresse de Nat qui avait enjôlé les
notes à vie, leur avait offert des mots auxquels on ne résiste
pas. Et il esquissa quelques mesures d'un vieux standard de Ricky
Nelson qui commen-çait par " There's a place where lovers
go/To cry their trou-bles away/And they call it Lonesome Town/Where
the broken hearts stay ". C'était si loin, tout ça,
et Nelson aussi avait décollé. Car les avions tuaient
les chanteurs, en ce temps-là, de Buddy à Otis, de
Patsy Cline à Jim Croce et de Stevie Ray Vaughan au brave
John Denver, pour la simple raison qu'ils étaient leur seconde
voiture et que la route était déjà bien meurtrière
en soi. On appelait ça la malédiction de Glenn Miller.
Les voies du ciel résonnaient de tant de voix, à certai-nes
heures, qu'elles auraient mérité un tribute, du genre
Sky Song ou The Clouds'Passengers, Otis In The Sky with Cric-kets
ou Peggy Sue Gets To Paradise...
Lui qui était de la classe 47, version UK, il voyait ça
comme s'il y était, pouvait leur parler d'ici rien qu'en
branchant le vieux micro Shure d'époque qui en avait tant
vu, tant entendu, et en y murmurant deux ou trois prénoms
de chanteurs disparus, deux ou trois refrains ensevelis à
l'hôtel des rockers brisés. Ce n'était pas très
compliqué, puisqu'il y avait toujours les mots " souvenirs
", " solitude ", " regret ", " été
", " chagrin ", " jamais ", " cruel
", " adieux ", " fini ", dedans, alors
que ces gars-là n'avaient pas 20 ans en les enregistrant
et n'en connaissaient même pas le sens : que pouvait-on donc
regretter à 20 ans, sinon d'avoir raté la séance
de minuit ou perdu les clefs de la Dodge paternelle, pendant que
le grand frère rampait sur les sables d'Okinawa, cet Omaha
Beach du pauvre ? La vérité tombait enfin de la radio
comme message d'évangile, et la messe était dite avec
la chanson qui suivait, pour repeindre le ciel en bleu et mettre
de la poudre aux yeux des filles. Si les claviers d'alors pouvaient
parler, ils deviendraient immédiatement best-sellers, et
démonteraient plus d'un succès mythique comme on dépiaute
un ventre de Chevrolet, flanqueraient par terre le plus romantique
des couplets et renverraient aux calendes le plus poignant chagrin
de transistor. Il en connaissait même où le prénom
tant répété du refrain désignait en
réalité l'épagneul du cousin, et bien étonné
qui aurait pu continuer de chanter la grande Sally, la bonne Molly,
la jolie jolie Peggy, l'ardente Lucille ou la coquine Maybellene
après avoir rencontré les intéressées,
qui doivent aujourd'hui attaquer leur énième lifting
et rechercher désespérément leur reflet dans
une pochette fanée, sur des plages ridées par tous
les sillons de la terre, rayées par les seuls saphirs qu'elles
aient jamais connus. Bye bye baby, and don't shake anymore, the
show's over : sealed with a kiss.
Côté rockers, les survivants cultivaient leurs implants
en direct et se faisaient tirer le sourire, qu'ils gardaient grand
ouvert pour que les anciens les reconnaissent, qu'on ne les confonde
pas avec le dernier politicien en vue, et les autres étaient
morts et enterrés : tous tombés à l'autre front,
celui du show-business, et au même âge que leurs GI
de fans, tant les guerres finissaient un jour par se ressembler,
d'Aloha à Iwo Jima, en mondiovision couleur. A chacun sa
Corée, sa corvée. Mais lui, il avait survécu,
à Bolan et à Cochran, Lennon et Harrison, Mercury
et Marley, Buckley et Buckley, et sur le coup de la soixantaine,
il se sentait comme un fantôme du paradis dans ce décor
digne d'une archive MGM, ces velours et ces bois flétris
d'époque, toutes ces traces et odeurs de passé que
seul un professionnel pouvait ressentir, exactement comme un dompteur
à la retraite reviendrait dans sa cage déserte et
traquerait ses ombres fauves. Il effleurait le piano comme pour
lui poser une question, lui dérober un secret, demander à
revoir une scène, retrouver la seconde où Pomus et
Shuman avaient créé Save The Last Dance For Me. Remonter
au jour de Little Sister. Celle-là contenait sa jeunesse.
Et il rechercha ses notes, effleurant les touches où s'étaient
peut-être posés leurs doigts, avec un fourmillement
délicieux, et le regret diffus de ne l'avoir pas faite. Il
suffisait de presque rien, sol-fa-ré-la-si, et d'une bonne
ligne de basse pour passer à cette fichue postérité
qui était à l'apprenti star ce que l'automne est à
un tube d'été... Juste un frisson dans la main, qu'on
attrape une ou deux fois par vie, comme on saisirait l'air du temps.
Tous, ils étaient tous passés par là, par
ces studios, et y avaient laissé leurs vibrations, leur empreinte
dans la nacre, ces touches de feeling et de flip, de beat et de
groove que tout technicien digne de ce nom ressent en reprenant
ses manettes, comme on prend le jus en frôlant un potentiomètre.
Tous, ils y avaient cru, avaient frimé, ramé et disjoncté
entre deux prises, achoppé cent fois sur un mot qui ne leur
allait pas en bouche, qui n'avait pas le bon goût, confondu
face A et face B avec la foi du forgeron, pris pour des tubes leurs
bluettes et inversement, pour peu qu'elles finissent par "
baby " et riment avec " maybe ". Fait l'amour aux
Fender et le buf avec Les Paul, fait danser les Gretsch et
les Charleston, cherché la note et la syllabe qui sonne,
noirci leurs pages de lignes blanches comme la nuit. Traqué
le succès jusque dans le caniveau, s'il le fallait, et remixé
cent fois leur premier et parfois seul hit pour lui faire remettre
ça. Joué leur vie sur des quatre-pistes, jusqu'à
brouiller celles-ci et perdre celle-là en chemin. Tous. David
les connaissait, du temps où il s'appelait encore David Robert
Jones et jouait du sax à Soho, les imaginait d'autant mieux
qu'il s'était parfois inspiré d'eux, avait grandi
avec le petit Richard et Chuck le canard, Elvis the Pelvis et Jimmy
Reed, choisi pour modèle de son Ziggy le pathétique
Vince Taylor, chanté les American teenagers et autres Young
Dudes. Pris les poses et refait les accords, les mimiques et les
jeux de jambes, dans des miroirs blasés. Story of the rockers,
scandait à bout de souffle Gene Vincent, qui mit un point
final à cette histoire en avalant le verre de trop, comme
on se tire une balle dans la jambe, cependant que ledit Vince annonçait
son come-back en même temps que le retour du messie, et que
Cliff Richard lui-même découvrait les voies du Seigneur.
Depuis toujours, le rock'n'roll balançait entre dieux et
diables, blues et country, Jerry Lee et Pat Boone, et Ziggy le maléfique
avait fait la symbiose des deux. C'était une guerre dont
il y avait peu de survivants.
Si les studios pouvaient parler, quand ils n'étaient pas
de-venus poussière ou musées, ils auraient eu des
chanteurs à raconter, des passes et des pannes, des fans
et des fous, des doses et des pauses, des premières prises
qui supplantent les centièmes et des voix témoins
qui ne demandent qu'à se lâcher, à révéler
qui chantait vraiment le refrain d'un tel et jouait à la
place d'un autre, voire qui avait écrit simplement quoi.
Qui étaient ces enfants du rock à prénoms de
mômes, lunettes et banane, devenus aujourd'hui ses parents,
sinon ses grands-parents. Comment naissaient les légendes,
en mourant presque dans l'uf.
Bowie sourit au souvenir de tous ces fantômes, qui semblaient
avoir rejailli du vieux songbook silencieux, reposant dans la pénombre,
avec ce parfum mêlé du temps où se confondaient
trac, sueur, trips et tripes, quand le métier faisait son
job, prenait ses voix sans se prendre la tête. Et il se dit
qu'en restant encore quelques minutes dans cette cour des Miracles,
qui ne payait pourtant pas de mine avec son mobilier des années
50 et ses tentures bordées de nostalgie, il finirait par
entendre des voix et se prendre pour Liberace, pour ceux à
qui cela disait encore quelque chose : une statue de cire. Lorsqu'il
pénétrait dans un ancien studio, pas une de ces usines
informatiques qu'on utilisait aujourd'hui, ces " home studios
" qu'on aurait pu traduire par " tours d'ivoire ",
il recherchait toujours leurs ondes, leur ombre, la trace de ceux
qui l'avaient précédé et avaient semé
ou abandonné là un peu de leur succès, mis
la main aux manettes et apporté la manne divine, tutoyé
le bon Dieu qui vous scrutait indéfiniment dans le noir,
depuis sa cabine céleste, et laissait tomber soudain du ciel
un impressionnant " OK ! ", ou le terrible " On la
refait ! ", sans qu'on sache très bien d'où venait
la sentence, qui avait vraiment parlé dans le micro. Toute
sa vie, et bien qu'il sût exactement à quoi s'en tenir
sur la qualité d'une prise ou d'une séance, il avait
guetté avec circonspection cette voix anonyme, invisible,
indiscutable, qui résonnait soudain de partout à travers
les haut-parleurs du studio, et dont il ne pouvait s'empêcher
de penser qu'elle venait de plus loin que de son ingénieur
du son, et avait quelque chose de magique. " OK, David, c'est
en boîte ! " L'" autre " avait parlé,
tranché. Dieu était à leurs côtés
! Le sien s'appelait Visconti, Tony, avait toujours trouvé
les bons mots, et le silence qui suivait avait quelque chose de
sacré, quand il résonnait après des centaines
d'heures de rerecording, de mix, et des kilomètres de bande
à parcourir, ses rubans de vie.
C'était ce même silence qui régnait ici ce soir-là
après le départ de l'équipe, la fermeture des
rideaux et l'extinction des feux, un silence venu de loin, où
il reconnaissait d'un coup tous ses maîtres et pairs, les
" habitants du lieu " revenus lui faire un signe, en souvenir
des Flamingos et du reste. Tous, ils étaient soudain là,
autour de lui, debout dans la pénombre et vibrant de mille
sensations, tous les Cochran et Cooke, Holly et Redding, Janis et
Jimi, son copain Bolan et Johnny Rotten, Marley et Mercury, Buckley
et Cobain... Gene Vincent et Vince Taylor. Morrison et Lennon. Et
il se revoyait lui-même à Factory, Hérouville,
Hansa, à Muscle Shoals ou à Abbey Road, comme on se
fond dans un flash-back, on remonte le temps d'une chanson, puisqu'au
fond, on n'en écrivait jamais qu'une dans sa vie, qu'on poursuivait
et chassait ensuite comme le Snark, son Yesterday ou son What'd
I Say. D'hôtel en loge et de scène en studio, chacun
cherchait son port, son Amsterdam dans ce métier.
Il s'immobilisa un moment, soupira aux anges, tant il se comprenait
et n'aurait pu dire en un disque entier tout ce qu'il éprouvait
là, en serrant entre ses doigts la partition sépia
digne des vieux talismans, ce testament du paradis que lui tendait
soudain le destin, pour bien lui rappeler la chance qu'il avait
eue, de traverser tous ces miroirs et ces feux sans faillir, prendre
tous ces avions et ces routes sans partir, ces virages et ces drogues
sans finir, avoir tellement défié le sort sans jamais
lui céder. A moins qu'il ne fût réellement immortel,
une araignée de Mars version 72 ou un extraterrestre, comme
dans ce film qu'il avait tourné jadis, qu'il fût à
son tour devenu poussière d'étoile - stardust forever
- et revenu juste pour transmettre le message, témoigner
d'un temps révolu, qui n'avait brûlé que quelques
étés et brillé que dans sa tête. Leur
dire à tous qu'ils avaient existé, eu 20 ans et fermé
la boutique à cet âge-là, franchi la ligne jaune
de l'adolescence en invitant tout le monde à les suivre -
C'mon everybody - et faire trois pas vers le paradis - Three steps
to heaven -, pris à leur majorité des avions pour
la Grande Ourse, ou bien décollé en fumée à
27 ans - un autre âge fatidique du rock - pour des paradis
artificiels, qui n'avaient rien à envier aux vrais, et étaient
au fond peut-être les seuls. Changés en nuages. La
vérité se tenait dans les ruines du Rock'n'Roll Circus,
à Paris, qui avait disparu de longue date et sans doute rejoint
les cendres de son meilleur client au Père-Lachaise : Jim
Morrison.
David éteignit la lampe de veille, referma soigneusement
son manteau et s'enveloppa dans son écharpe d'alpaga pour
qu'on ne le reconnût pas en sortant, qu'on ne le prît
pas pour un de ces fantômes évadés de son antre,
le dernier rocker s'échappant au crépuscule, avec
la dernière chanson du monde sous le bras, ce qui n'eût
pas été pour lui déplaire. Et il se dirigea
d'un pas lent vers la limousine qui l'attendait discrètement,
un peu plus bas. Il avait en main le secret du rock'n'roll, la clef
de tous les succès, le plus beau testament qu'on pût
faire aux générations futures, et se promettait bien
d'en donner une version somptueuse, demain, en séance, en
souvenir de ce soir-là, de son coup de blues et de ces sacrées
bonnes ondes que la vie lui renvoyait de temps en temps. En hommage
aux Flamants fanés, envolés, qui le faisaient planer,
l'emportaient autour de minuit dans le ciel de ses 12 ans. A ces
ombres de console, ces revenants de l'âge d'or et ces trois
notes d'un autre temps qui en avaient fait un étranger au
Paradis, ad lib, le dernier rebelle on stage.
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