Michèle Fitoussi
Le dernier qui part ferme la maison
Né en 1954 à Tunis, éditorialiste à Elle, Michèle Fitoussi est l'auteur, chez Grasset, de plusieurs romans, dont Un bonheur effroyable (1995), un recueil de nouvelles Des gens qui s'aiment (1997) et avec Malika Oufkir d'un document, La prisonnière (1999), qui fut traduit dans 26 langues.
1. Patricia
'était pareil chaque fois. Je haïssais la campagne. Pas détester, pas exécrer, pas abominer. Haïr. De toutes mes forces. La nature, la prolifique nature, célébrée par les poètes, les peintres, les écrivains. Tous des menteurs. Qui jamais n'avaient souffert d'ennui ni d'allergie. Les arbres, les champs, les haies, les feuilles. L'herbe. Tout ce vert me rendait physiquement malade. La belle saison. Pollen, migraines, rhume des foins. Eternuements à répétition. Larmoiements lamentables. Zyrtec. Grandes balades harassantes suivies de goûters champêtres. Paniers de pique-nique envahis par les fourmis. Guêpes, limaces, vers de terre. Orties. Et l'hiver. Coin du feu, famille réunie devant l'âtre, jeux de société, tisane. Dépression. Ces odeurs de fumée. Ces vieilles maisons humides. Quitter le confort de mon appartement parisien pour cette baraque mal entretenue, où les volets étaient cassés, les lames de parquet disjointes. Un cauchemar.
J'ai toujours haï la campagne. Ma tête quand mes parents ont acheté la maison. C'était un peu avant mon douzième anniversaire. La mode était aux résidences secondaires. Ma mère voulait toujours faire comme les autres. Les filles, nous avons une surprise pour vous. Malgré nos supplications, ils n'avaient rien voulu nous dévoiler. Nous étions montées dans la R16 neuve, à l'arrière. Tout de suite, j'avais ouvert la fenêtre. L'odeur, pourtant, n'était pas comparable à celle des DS habituelles. C'était moins écœurant.
Mon père avait décidé d'innover. Le salon de l'Auto était sa distraction préférée. Tous les deux ans, il faisait l'acquisition du dernier modèle. Je ne supportais pas les longs trajets en voiture. Surtout lorsqu'il allumait une de ses cigarettes anglaises au goût douceâtre, Benson and Hedge, paquet doré, pour ne pas s'endormir au volant.
Au bout de quelques kilomètres, je réclamais un arrêt.
- Jacques, fulminait ma mère, attention aux sièges.
Je me courbais en deux sur le bas-côté, écartais les jambes, penchais la tête, me forçais à vomir avec de grands bruits disgracieux qui remontaient de l'estomac. Parfois, je n'avais pas besoin de me forcer. Elizabeth espérait qu'ils nous emmèneraient à la SPA, choisir le chien dont elle rêvait. Un labrador ou un setter irlandais. Notre mère avait peur des chiens. Moi, je n'espérais rien.
Mon père avait roulé longtemps, au moins cent kilomètres. C'était un samedi après-midi de décembre. J'étais invitée chez Catherine, ma nouvelle amie de cinquième A. Nous aurions pu aller au cinéma, place Clichy. Ou nous amuser à nous maquiller en cachette. A la place, il y avait ces arbres décharnés, ces champs détrempés, cette nationale interminable. L'autoroute s'arrêtait alors à Mantes.
La voiture s'était engagée sur une départementale. Un panneau indiquait : JUILLY-EN-BRAY, 15 KM. Nous avions longé une forêt d'abord clairsemée, puis de plus en plus épaisse. Les habitations se faisaient rares. Au bout de quelques kilomètres, nous avions bifurqué sur un chemin boueux, dépassé une haie de thuyas courant de part et d'autre d'un large portail de bois foncé. Mon père s'était garé un peu plus loin, dans un renfoncement, juste avant une autre clôture de feuillus mal taillés. Le chemin continuait et allait se perdre dans les futaies. Ensuite, il n'y avait plus de maisons.
Il avait éteint le moteur. J'étais sortie nauséeuse, étourdie par le voyage et l'odeur du tabac. Une petite pluie fine tombait sur la campagne. Le ciel était bas. Il faisait froid.
Ma mère m'obligeait à porter un gros bonnet de laine rouge qui descendait sur les oreilles. Et des moufles assorties. J'avais l'air d'un lutin en colère. Elizabeth en était dispensée. Seize ans, tout de même.
- Voilà, avait dit mon père en poussant une barrière blanche dont la peinture s'écaillait.
- " Le Clos Joli ", avait renchéri ma mère en désignant une bâtisse vieillotte, avec un toit de chaume et des poutres marron qui dessinaient des croisillons sur la façade. Nous venons de signer. Ça vous plaît ?
Non, ça ne me plaisait pas. A cette époque déjà, je ne supportais ni leurs goûts ni leurs manières. " Adolescence difficile ", avait diagnostiqué le pédiatre - on n'allait pas chez le psychologue alors -, quand ma mère, excédée par ce qu'elle appelait " mon mauvais esprit ", m'avait emmenée le consulter.
La maison était en ruine. Normal, vu le prix qu'on l'a payée, avait dit mon père, on aurait même pu acheter celle d'à côté pour vous. Pour plus tard. Non, merci. Pour plus tard, j'avais d'autres projets. Par exemple, partir de chez moi à la première heure, le jour de ma majorité. Le plus loin possible.
Ils avaient fait des travaux, consolidé le toit, recrépi la façade, ajouté un garage dont ils ne se servaient jamais. Quand il allait bien, mon père ne lésinait pas sur la dépense. Il jonglait avec les billets qu'il sortait comme un magicien d'un portefeuille en cuir noir usagé. Ma mère le freinait sans arrêt. Elle n'aimait pas gaspiller, ramassait les bouts de ficelle, gardait les emballages de cadeaux qu'elle rangeait dans un tiroir de la cuisine, les sacs en plastique du supermarché.
- Yvonne, riait-il, nous ne sommes plus en temps de guerre.
Ma chambre était tapissée de papier peint à fleurettes roses et blanches acheté chez Laura Ashley. Une salle de bains la séparait de la chambre d'Elizabeth. Ma sœur avait eu droit aux mêmes motifs à dominante bleu ciel. Les plafonds, les plinthes, les portes, étaient laqués de blanc. J'aurais préféré un décor moins fillette.
- Tu veux tout décider toi-même, avait dit ma mère, vexée. Mais si c'est pour râler quand on vient.
De ma fenêtre, on voyait la forêt. Avec leurs branches noires et minces, tendues vers le ciel gris pour une ultime prière, les arbres me faisaient penser à une armée de squelettes.
Après Pâques, la maison fut enfin prête. La campagne alentour était déjà plus engageante. Les feuilles et l'herbe avaient repoussé. On entendait s'échauffer les oiseaux pour les grands concerts de l'été, et de drôles de petits bruits qui signifiaient que la nature se plaisait à renaître. Cette symphonie bucolique me laissait indifférente. Je larmoyais, éternuais, me traînais péniblement en semant un peu partout des mouchoirs en papier roulés en boule.
Mes parents voulaient passer tous les week-ends et les vacances au " Clos Joli ". Ils avaient installé trois chambres d'amis. Je me demandais bien pourquoi. Chez nous, personne n'était jamais invité. Nous n'avions pas de famille proche, pas de grands-parents, d'oncles, de tantes, ou de cousins. Et puis mon père était souvent souffrant.
- Faites moins de bruit, papa est fatigué, grondait ma mère qui ne se gênait pas, elle, pour crier.
" Etre fatigué " signifiait rester dans un fauteuil, prostré, les yeux fixes, les mains tremblantes. Il feignait de s'intéresser à nos jeux, mais il arborait un sourire triste ou bien il hochait la tête, en réponse à nos questions. Nous nous taisions alors, de peur d'aggraver son état. Par miracle, il existait un autre papa, exubérant, dépensier, trop bavard. C'était ce père-là qui bricolait en sifflotant, se passionnait pour les voitures neuves, racontait des histoires drôles, rapportait du marché des paniers débordant de provisions, nous protégeait contre les criailleries de notre mère. Les deux pères se succédaient sans que nous parvenions à percer le mystère de ce dédoublement.
Plus tard, nous avions fini par comprendre que celui que nous préférions devait sa bonne humeur aux médicaments qui s'empilaient sur sa table de chevet.
Nous partions à Juilly le vendredi soir et nous rentrions le dimanche, tard dans la nuit. Quand mon père n'allait pas bien, c'était ma mère qui conduisait. Dès l'arrivée au " Clos Joli ", il s'affalait devant la cheminée avec une pile de journaux et de magazines. Bientôt ils rejoindraient le tapis sans qu'il ait la force de les lire. Le plus souvent, il s'endormait, une cigarette allumée à la main, tandis que ma mère s'activait.
Elle avait toujours quelque chose en train, ne restait pas une minute en place. Elle le faisait remarquer bruyamment, à grand renfort de soupirs et de sous-entendus pleins d'amertume, affichait une mine de victime quand on lui proposait de l'aider. Elle cuisinait, rangeait, récurait, houspillait ceux qui se trouvaient sur son passage. Mari, enfants, femme de ménage, jardinier, ma mère menait tout son monde à la baguette. C'était une femme très énergique, qui avançait dans la vie, les dents serrées, le visage fermé, ses yeux bruns reflétant une colère muette. Ses sourires étaient parcimonieux. Elle ne savait pas se détendre, s'asseoir pour siroter un café.
- Yvonne, repose-toi donc, disait mon père. On est là pour ça. Demande à Mme Bosco de t'aider.
- Mme Bosco ne fait rien comme je veux. Tu es bien un homme, tu ne te rends pas compte.
C'était reparti pour une de leurs innombrables disputes. Je montais dans ma chambre et je me bouchais les oreilles. Ou bien je sortais faire un tour dans le jardin, en donnant de grands coups de pied dans les feuilles mortes qui jonchaient la pelouse.
Je n'étais pas leur fille. Des Martiens m'avaient enlevée dans leur soucoupe volante puis, ne sachant que faire de moi, ils m'avaient déposée chez les Gordon quand je n'étais qu'un tout petit bébé. Un jour, je retrouverais mes vrais parents. Des gens très riches, très puissants, adorables. Peut-être des Américains qui vivaient dans une maison magnifique, au bord de la mer, avec des palmiers plantés le long de la plage. Rien à voir avec cette bicoque à deux sous, moche et humide.
...
|