Premiers chapitres
Ghislaine Dunant

Un effondrement

Ghislaine Dunant est née à Paris en 1950. Elle a écrit L'Impudeur, La Lettre Oubliée, Cènes, publiés chez Gallimard.
1

lle s’est retournée, sûre d’elle.
L’Ourse Bleue est dans les cordes, elle l’a
mise K.O. avec son dernier coup.
Elle écoute à peine le décompte de l’arbitre.
Depuis le milieu du round précédent, elle
enfonce ses coups, elle allonge et elle tape.
Elle tape sur ses reins, c’est interdit, mais John
lui a dit de le faire. Tape ses reins !
Elle veut le titre. Elle le veut depuis le
début, depuis qu’elle est venue chercher John
et qu’elle a battu en brèche ses réticences à
l’entraîner parce qu’elle est une femme. A
l’entraînement, elle a tout sacrifié, son sommeil,
son confort, sa vie affective, elle a suivi
ses conseils avec une fidélité mortifiante. Elle
a compté et recompté le soir au centime près
les pourboires qu’elle recevait au snack la journée,
et n’a pas bronché quand John lui a remis
droit d’un coup de poing son nez cassé.
Ils ont fait le voyage jusqu’à Las Vegas. John
lui a offert un peignoir en soie, brodé à son
effigie, et une escorte de joueurs de cornemuse
pour son entrée.
Il vient de comprendre qu’ils ont abouti, lui
non plus n’écoute pas l’arbitre, il a dans
l’oreille le bruit du coup qu’elle a décoché à
l’Ourse Bleue, qui l’a fait tournoyer dans les
cordes. Il est au pied du ring, il se penche vers
le soigneur et lui fait signe de glisser le
tabouret.
Elle marche vers l’angle, elle marche vers sa
délivrance, elle croit le match terminé, elle est
sûre de sa victoire. Son visage est métamorphosé,
la hargne ne déforme plus ses traits, la
tension s’en est allée et libère ses chevilles, son
regard se perd au-dessus du public qui s’est
levé, elle entend les cris de joie, sa tête et ses
épaules montent au-dessus de la foule, elle est
sortie du combat, la télévision retransmet le
match, elle est partout, elle n’est plus sur le
ring. Elle ne voit pas que l’Ourse Bleue, dans
les cordes, résiste, glisse un regard vers elle, la
voit tournée de profil, rameute ses forces, tire
son bras et son poing en arrière, et dans un
mouvement de torsion balaie l’espace qui la
sépare d’elle, et la frappe de toutes ses forces.
La violence du choc est énorme sur son
corps détendu, elle prend le coup de plein
fouet, perd l’équilibre, heurte le tabouret de la
tête et se brise les vertèbres cervicales.
Après la chute, j’ai de la peine à regarder
le film. La boxeuse de Million Dollar Baby se
réveille du coma, elle est sous assistance respiratoire,
paralysée. On la voit dans une
chambre d’hôpital, nue et fonctionnelle, son
corps brisé est allongé, des machines autour
du lit. La vie fragile de son corps gît là, un cordon
qui lui apporte l’oxygène est attaché à sa
bouche. Je la vois comme si elle était retournée
au moment incertain de sa naissance. Le
moment ou` combattent la vie et les forces hostiles,
le froid et l’air, au sortir de la protection
utérine. Il faut naître. Il faut vivre. Il faut arriver
dans l’air froid, ouvrir les poumons, respirer,
quitter l’eau chaude de la poche, il faut
affronter l’incertitude de vivre.
Son corps posé sur le lit est retourné dans
les limbes. Projetée par un coup de poing, la
tête percutée, elle a fait un voyage dans le
temps, elle est revenue à l’instant ou` il faut
avoir l’énergie de vivre contre les forces hostiles,
mais cette fois-ci elle bascule du côté ou`
elle n’a pas assez de force, elle ne peut plus.
Je pleure, ce que je vois sur l’écran, je crois
l’avoir vécu. Je l’ai vécu ce moment incertain,
ce moment ou` je sens que je ne peux plus
vivre, les forces m’ont quittée.
Ce n’était pas un coup reçu qui m’avait
mise K.O. Ce n’était pas un accident qui
m’avait mise dans cet état. De ces jours d’incertitude,
j’ai gardé le souvenir comme si je
l’avais enfoui au fond de moi dans une cave.
Et j’y entre comme si j’entrais dans un film, les
images défilent, comme se déplie une histoire.

***



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