Georges-Olivier Châteaureynaud
L'autre rive
Né en 1947 à Paris, Georges-Olivier Chateaureynaud
est nouvelliste et romancier. Il a publié notamment La
Faculté des songes (Prix Renaudot 1982), Le Démon
à la crécelle et Singe savant tabassé
par deux clowns (bourse Goncourt de la nouvelle 2005).
I
e temps absout toutes
les vanités. A l'époque de sa splendeur, la villa
Jacaranda avait dû paraître bien préten-tieuse,
avec ses clochetons, ses fenêtres en ogive, et ce mini-donjon
crénelé dont Benoît avait honte, à présent,
après s'en être enorgueilli enfant. Cependant, à
des yeux étrangers, la bâtisse hier risible n'était
plus qu'attendrissante. Sa vulgarité était tombée
en écailles avec la peinture des boiseries extérieures,
en plaques avec l'enduit qui maquillait en pierres de taille les
parpaings du prétendu donjon. Benoît avait grandi entre
ces murs, mais très tôt, dès l'âge de
raison, il avait eu le sentiment que ce n'était pas une vraie
maison, encore moins une maison de rêve : juste un rêve
de maison. Le rêve de demeure d'un parvenu, le manoir bas
de gamme d'un petit-bourgeois gentilhomme.
Le portrait en pied du Bâtisseur ornait le salon écarlate,
qualifié de grand salon dans les conversations courantes.
Il y en avait en principe deux autres, le petit salon mauve et le
petit salon bouton-d'or. Aux origines, le premier avait servi d'ouvroir
à Madame, et le second de fumoir à Monsieur. Le salon
mauve faisait à présent office de vulgaire débarras.
Quant au salon bouton-d'or, l'actuelle maîtresse des lieux
lui avait réservé un usage moins banal... Dans le
grand salon tendu d'un reps soie et coton écarlate, empoussiéré
et passé, il était loisible aux visiteurs d'admirer
dans sa gloire le fondateur d'une dynastie bientôt tournée
court. Il avait le cheveu couleur de houille grasse et le teint
olivâtre comme tous les Jacaranda dont les images, en photo
ou en peinture, étaient accrochées aux murs de la
villa. Originaire de Lima, il avait fait fortune aux beaux jours
du guano. Benoît avait souvent contemplé son effigie
aux lèvres lippues et aux yeux globuleux éclairés
d'une lueur de triomphe sans doute motivée par une hausse
du cours de la fiente d'oiseau. Vêtu d'un pantalon pied-de-coq,
d'un gilet et d'une redingote noirs, caressant d'une main potelée
un gros livre posé sur une sellette de sculpteur, deux doigts
de l'autre main glissés dans le gousset du gilet, l'homme
respirait l'estime de soi et la paix de l'âme. Benoît
ne pouvait le contempler sans se féliciter de n'être
pas de son sang, de ne lui ressembler en rien. Il n'était
pas un Jacaranda, et de cette chance il rendait grâce au ciel.
Non sans remords, car pour l'amour de sa mère adoptive, Louise
Jacaranda, il se reprochait la répulsion que lui inspirait
l'origine excrémentielle de la fortune familiale - d'ailleurs
à présent dissipée. Ce sentiment de culpabilité
n'était pourtant qu'un inconfort supplémentaire, peut-être
le plus bénin de tous, puisqu'il payait le soulagement de
n'être pas l'arrière-petit-fils du Péruvien
malodorant. Chaque fois qu'il passait sous son portrait, Benoît
reniflait d'une narine prudente. Bien entendu le portrait ne sentait
rien, sinon la vieille peinture et la poussière sous laquelle
Louise laissait s'ensevelir toute chose. Il y avait eu des bonnes,
jadis, pour s'occuper du ménage. Benoît enfant avait
connu la dernière. Louise l'avait congédiée
par manque d'argent. Le magot du grand-père au guano était
épuisé. D'autre part, les bizarreries et surtout les
ongles noirs de Louise, point rédhibitoire chez une chirurgienne,
avaient fini par lasser le directeur de l'hôpital d'Ecorcheville.
Elle avait un temps conservé une clientèle privée,
composée pour l'essentiel de jeunes femmes en difficulté.
Puis la libéralisation de l'avortement l'avait encore repoussée
d'une case sur le jeu de l'oie social. De faiseuse d'anges elle
était devenue embaumeuse et taxidermiste, branches dans lesquelles
l'activité n'est guère soutenue. Elle travaillait
désormais à façon, naturalisant à la
demande toute dépouille d'animal ou d'être humain.
Elle empaillait chiens et chats de compagnie, par-ci par-là
un sanglier, un renard, un faisan, un tétras qu'un chasseur
estimait digne de mémoire, parfois aussi les créatures
beaucoup moins ordinaires que lui apportaient les employés
de la brigade des berges ou ceux des services sanitaires. D'aventure,
comme aujourd'hui, c'était sur un être humain qu'elle
exerçait son talent incontestable. N'avait-elle pas, dix-sept
ans auparavant, embaumé de ses mains son propre enfant mort
en bas âge ? Et l'on ne pouvait nier qu'il fît encore
bonne figure, après tant d'années, sous la châsse
vitrée où elle le conservait, sur la crédence
d'acajou du grand salon écarlate, dans sa grenouillère
brodée, avec ses yeux d'un bleu incongru chez un descendant
du Péruvien. Elle les avait commandés à Leonello
Guardicci, le verrier d'art. Nul, hormis elle, ne pouvait se vanter
de savoir à quoi ressemblait le père de l'enfant.
Cherchant dans sa mémoire l'exacte couleur des yeux de l'étranger
de passage qui l'avait séduite et engrossée, elle
avait hésité longtemps devant un nuancier. Une épaisse
couche de poussière recouvrait à présent la
châsse comme tout le reste. Benoît devait l'essuyer
du bout des doigts, pour ouvrir dans le toit de la petite maison
de verre une étroite lucarne par laquelle il dévisageait
celui que Louise affectait d'appeler " ton frère ".
L'idée d'avoir vraiment pour frère cet angelot naturalisé
horrifiait Benoît. Il lui fallait, chaque fois que Louise
parlait ainsi, se répéter qu'il n'en était
rien, puisqu'elle n'était pas sa mère. Il n'avait
rien à voir avec les hôtes du grand salon rouge, qu'il
s'agît de l'aïeul liménien ou du mômignard
momifié.
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