Premiers chapitres
Tancrède Voituriez
Les grandes perturbations surviennent dans les régions où l'atmosphère est d'ordinaire instable
roman

Né à Nouméa en mai 1968, Tancrède Voituriez est économiste. Les cochons de la colère est son premier roman.
Le sujet est loufoque : Deullon, star du Finistère Nord et ami des éleveurs de cochons, exerce sur la région un magistère moral et comique. C’est un troubadour moderne. Il distraie la petite ville de Guilers, tient la corde et les actualités. Quand il n’est pas avec Corinne, sa belle amie, il palabre avec Patrick, son riche ami du RPR. Quand il n’est pas au bar, il court les champs.
A Guilers, où tout se sait, où les inconnus quêtent la célébrité, Deullon est une star. Cette staritude mélancolique, dans une Bretagne noyée de nitrates, d’antennes paraboliques, de revendications amères, de désirs inassouvis, c’est son meilleur ami qui nous la conte.
Mais le cours du cochon s’effondre. L’importation de cochons étrangers gagne. A Guilers, on s’agite. On pétitionne. Deullon, comme pleinement attaché aux variations économiques, se terre chez lui ; fait silence ; déprime. Il vit désormais pour comprendre pourquoi le cochon choît…

 

orinne comptait des amoureux en grand nombre, dont ce connard de Patrick, un être particulièrement coriace, qui me causait des soucis. Il me fallut de la persistance, dans la rancune, de l’insistance, dans la calomnie, finalement l’appoint de narcotiques mêlés à sa tisane, pour que je parvienne à évincer mes rivaux, et que le temps d’une éclipse, je l’admire nue, Corinne, la plus belle femme au monde, le plus beau jour de ma vie, une splendeur rieuse, elle caressait les cochons, sur des sabots jaunes, dégringolait les chemins, pour jeter comme une pierre son seau ficelé vers le fond noir d’un puits.
Vous savez peut-être que dans un village, vous avez tout le loisir d’observer la population; elle passe chaque jour sous vos fenêtres et il n’y qu’à se baisser pour caresser les têtes ou renverser un chapeau. Il était évident, lorsqu’elle eut trente ans, que Corinne avait atteint la plénitude de sa beauté. Elle avait prolongé bien au‑delà de l’adolescence les promesses que sa physionomie de vierge peinte, et son anatomie de roseau, avaient imposées à quiconque, tout le monde, la regardait. La beauté féminine se remarque, les parents d’un être particulièrement réussi l’exhibent, et les villages qui en possèdent un échantillon, à défaut de compter une célébrité nationale dans leur population, c’est-à-dire une star de la télévision, en tirent une unanime fierté. Aussi à Guilers, c’est bien simple, de la savoir revenue parmi nous, on ne se tenait plus : c’était comme si une chanteuse, une speakerine, vivaient sous notre toit. Grâce à elle, la France allait parler de nous avec envie, grâce à elle, la télévision allait colporter une autre nouvelle que le taux record de femmes alcooliques, que nous possédions, et qu’aucun autre village ne parvenait à nous arracher, et qui, quoique peu diffusé grâce à la poigne de notre maire, une femme courageuse, très entreprenante, au ventre débordant et rond comme du raisin, ne nous apportait pas la renommée dont nous rêvions.
La rumeur de son retour de Kinshasa, où elle s’était rendue bénévolement pour une Organisation non gouvernementale spécialisée dans l’urgence humanitaire, nous parvint, à mon ami Deulon et à moi‑même, tandis que nous commentions les résultats du loto et échangions nos points de vue sur le dernier tirage, catastrophique, dont les résultats emplissaient le bas de l’écran du téléviseur que Pierre & Virginie avait placé dans un angle de son café, en hauteur (si bien que de l’extérieur nous ne pouvions rien en voir), afin d’appâter le client et nous obliger à consommer ses liqueurs abrutissantes. Deulon, une fois de plus, s’était montré incapable de miser sur un seul numéro exact, et sous le coup de l’indignation, en se plaignant que la loterie nationale méprisait ses clients, il s’était résolu à bombarder de pistaches le téléviseur de Pierre & Virginie après avoir déchiré son bulletin. Nous nous précipitâmes à l’extérieur du bar en apercevant Corinne qui sautait par‑dessus le dos d’une de ses amies. Elle bifurqua au bout de la rue, nous la suivions, elle s’éloignait; son amie, abandonnée à des lacets récalcitrants, nous vit passer, trottinant et silencieux. Après avoir doublé le panneau de signalisation qui annonçait le village, nous pénétrâmes dans des sous‑bois où la lumière estompée par le feuillage tombait à l’oblique et jaunissait les mollets d’une biche qui riait de tout son cœur en se balançant. Jeune femme à chapeau blanc assise sur une escarpolette, Corinne mimait un Fragonard en glissant sur des orbes qui soulevaient sa jupe. Elle ne voyait pas les yeux qui l’épiaient au travers d’un fourré d’églantines. Il n’y avait pas deux yeux, il y en avait cent, tout un tas d’hommes agenouillés dans un même frémissement. Elle avait trente ans, et nous la regardions, comme adolescents, intimidés par l’euphorie tranquille que la beauté sûre de soi dispersait à larges rayons. Dans les pépiements de la forêt comme à genoux devant elle, je perçus à mes côtés un sanglot, versé par tout un cœur qui débordait.
Les mouvements d’une balançoire sont un spectacle lassant, la seule mine des parents contraints d’y suspendre leurs enfants suffit à l’enseigner, mais nous tous, célibataires ou maris d’escampette, réclamions toujours une nouvelle démonstration : tout bas, à chaque oscillation, nous articulions une prière et espérions que Corinne allait recommencer son ascension, ses rires et ses descentes, car le mouvement la montrait, dans la lumière changeante, sous des éclats sans cesse différents, à chaque fois, c’était comme un nouveau visage, une harmonie nouvelle; ses jambes montaient, se repliaient; nos poitrines se serraient; puis la balançoire redescendait, et tout recommençait. Nous rentrâmes bien après qu’elle eut terminé ses roulades dans le ciel, sans un mot, en file indienne. Le café était désert. Pierre & Virginie comptait ses sous. Chacun retourna chez soi, animé d’une intransigeante résolution : il allait vivre pour elle.
Je suis parvenu chez moi dans une disposition d’esprit similaire. J’ai très vite déchanté en pénétrant dans mon appartement : jamais je ne séduirai Corinne dans un appartement pareil. Sa décoration me parut d’un goût navrant, et pour tout dire, repoussant. Je le dis d’autant plus aisément que je n’en suis pas responsable. La fresque peinte sur mon plafond m’affligea ce soir‑là plus qu’à l’habitude : l’artiste avait manqué de peinture au point de ne pouvoir l’achever, comme l’indiquaient de larges trouées de couleurs en différents endroits du plafond, ainsi que l’usage insistant du bleu pour des motifs qui, autant que l’œil et le goût, réclamaient des teintes plus variées. Au centre de la fresque, sur une planche de surf tirée par quatre chevaux, un Poséidon viril, trident à la main, surfeur antique coiffé de boucles blondes et bleues, glissait sur une vague, emporté par son attelage vers un angle du plafond où l’attendait, coincé entre les moulures, un autoportrait de l’artiste en sirène, bleue, dont la queue d’écailles se lovait et descendait sur mes murs comme une liane marine. Tout cela avait été peint à mon insu par l’ancienne locataire, quelques semaines avant son concours d’entrée aux Beaux‑Arts de Brest, et mon emménagement. Sur un mur du salon, une reproduction, de la même main, dans un camaïeu de bleu que je qualifierais d’audacieux, de Vénus et les Grâces, dont l’original, de Botticelli, est conservé au Louvre et les reproductions photographiques chez deux millions de personnes au bas mot, sans compter les Japonais. En face, une gigantesque affiche des Poissons Rouges de Klimt, également légués par l’ancienne locataire, que j’avais laissés en place en souvenir de l’émoi qu’ils avaient suscité chez moi lorsque pour la première fois je les avais aperçus. Le regard lancé par‑dessus l’épaule par la femme si belle et si rousse, accroupie de dos au premier plan, lorsqu’il parvenait à saisir le mien et souriait du plaisir de me voir apprécier, bien plus que le dos nu incurvé sur des fesses à bascule, le visage enfoui et lointain, et le regard lui-même, qui contient tout, un miroir, une métaphysique, une femme, ce regard pouvait m’élever dans un état de félicité complète qui comptera, lorsque je mourrai, parmi mes meilleurs souvenirs; or ce soir sa beauté bienveillante était comme dissimulée à ma vue, le tableau inaccessible. Sur le troisième mur, une photographie en pied du chanteur des Long Bit, en concert. A Plougastel, mon dernier concert. J’arrachai la photographie, la roulai et fis disparaître dans un placard cette marque compromettante de mon passé.
L’attrait essentiel de l’appartement résidait à mes yeux, à côté de la beauté revigorante de la créature à la chevelure rouge, mouvante et furtive comme un poisson, dans les deux énormes fenêtres de la façade, à travers lesquelles il m’arrivait de surprendre, le soir, la dentiste, qui de l’autre côté de l’étroite rue, acceptait de me montrer, une fois extraite des vapeurs de son bain, la harpe ivoirine de son dos, les deux ventres potelés de sa poitrine, avant de disparaître et traverser son salon en glissant sur ses pieds nus pour se réfugier dans une chambre aux volets clos. Je n’avais jusque‑là, par l’observation à la dérobée de cette grâce subreptice, jamais ressenti de tristesse dans mon appartement; mais cette fois il était tard, ma voisine était couchée, et une certaine morosité m’envahissait. Tu n’es pas drôle, me dis‑je en m’allongeant; ce constat me déprima un peu plus, pour la bonne raison que, sous l’influence obsessionnelle de Deulon, j’avais ramassé tous mes efforts dans ce registre pour acquérir une reconnaissance sociale, inaugurer et entretenir mes relations avec les femmes.
Je ne parvenais pas à m’endormir, le cœur agité par cette insatisfaction d’être et cette déception de soi, qui vous donnent envie d’être au‑delà de vous et de vous contempler de haut, magnanime, de sortir de votre corps, et de vous en remettre à la bienveillance d’un Dieu dont vous partagez l’altitude depuis laquelle rien n’importe vraiment; tous les détails se confondent, tout est possible, même Dieu, je ne savais plus qui de Mitterrand, Renan ou Cabrel avait écrit cela et l’ignorer me rendait plus nerveux encore. Je ne trouvais rien à dire à Corinne; je n’avais rien envie de dire à Corinne depuis son retour, pas même des banalités. Mon esprit, comme accaparé par une tâche qui le dépassait, ne trouvait rien à lui confier. Je pensais peu, je manquais d’idées, je le savais, quoique cette affirmation soit délicate, chacun restant ignorant du cahotement des idées que le front de nos semblables soustrait aux plus fines enquêtes, ou à de très rares exceptions quand deux vies fusionnent pour n’en former qu’une seule. Je lisais et n’en restituais rien; ma mémoire ne fixait pas les noms propres : j’avais le souvenir très net des événements de juillet 1830 et de l’enterrement de Victor Hugo, mais j’étais incapable de citer les noms des ministres du gouvernement, confondais Fiterman et je ne sais plus qui, tout comme j’étais incapable de me mêler, sans être découvert par une repartie idiote, à un débat de fond sur l’avenir des retraites, et, nous le verrons, sur la Politique Agricole Commune et la politique du gouvernement en matière d’éducation et de santé.
Il m’apparut, après une heure d’agitation fiévreuse, que je m’élevais enfin au‑dessus de mon sort, contemplais la terre et me dissolvais dans l’air; j’étais dans l’épaisseur des écorces, dans le souffle d’une biche, j’étais blotti dans le pollen blond; je me regardais flotter sur les draps de mon lit, serein et inutile, à travers moi le monde s’ouvrait; et je trouvai un début de paix en imaginant, après m’être retourné en tout sens dans mon lit imprégné de sueur, que je périssais dans un accident d’avion. Une avalanche recouvre les ailes, pénètre par les hublots, mon âme s’élève dans le ciel; je quitte l’existence et m’ensommeille parmi les cris de mes parents qui m’attendent à l’aéroport. Leur douleur me réconforte : c’est grâce à elle que je m’endors. Depuis l’adolescence je m’assoupis un soir sur deux ainsi, en tuant mes parents ou en les brisant de chagrin. Il fallait vraiment que je fusse dans un état de nervosité extrême pour que le procédé échouât. Il était fort tard et le silence alentour m’apprenait que tout Guilers s’était absenté dans le sommeil que je convoitais. Je décidai de me rendre dans les meilleurs délais chez mon ami Deulon, qui possédait une télévision.



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