Angela Verdejo
Je ne l’ai pourtant pas rêvé
Roman
Angela Verdejo est née à Valparaiso, au Chili. En 1975,
sa famille fuit le régime du général Pinochet et trouve asile en
Belgique. Philologue et romaniste, elle ne cesse de voyager entre
la Belgique, les Etats-Unis, le Chili, la France, l’Argentine et
la Bolivie où elle se consacre au thêatre, à la traduction et à
l’écriture. Je ne l’ai pourtant pas rêvé est son premier
roman.
’est
le printemps, le vent souffle et les premiers cerfs‑volants
teignent de multiples couleurs le ciel de Valparaiso. Une des infirmières
m’a dit que nous étions au mois de septembre. En septembre il y
a toujours eu des cerfs‑volants. Personnellement, je ne vois
plus très bien. Je ne vois plus du tout de l’œil droit. J’entends
moins bien aussi. Je suis sourd. De l’oreille droite. L’autre entend.
Quant à ma mémoire, elle se reconstitue. Le temps passe et petit
à petit ma mémoire se reconstitue.
Mon lit n’est pas des plus récents. La peinture du châssis métallique
est écaillée. C’est un lit froid, gris et trop court pour moi. Mes
pieds dépassent. Je dis mes pieds et ils m’appartiennent. Je dis
mon lit mais ce n’est pas le mien.
Je me lève tous les matins à sept heures et demie. On me fait signe
et je suis obligé de me lever. Si ça ne tenait qu’à moi, je passerais
ma journée à attendre au lit. A dix heures, l’une des infirmières
vient me chercher pour ma promenade journalière. Histoire de rendre
plus légère cette attente.
On me dirige alors vers une courette. Elle est entourée de murs
épais et hauts. Derrière les murs, la falaise surplombe la mer.
Non, pas la mer, l’océan. Si on lance un caillou par‑dessus,
on ne l’entend même pas toucher l’eau. Il est impossible d’escalader
les murs, ils sont trop hauts. Il y a une autre cour, extérieure
celle‑là. C’est une des infirmières qui me l’a dit. Elle s’appelle
Isabel. Mais ici c’est mieux, on est au calme, c’est elle aussi
qui l’a dit. A l’abri des voitures et des autres patients.
Parfois l’infirmière de garde reste et, assis sur un banc, nous
exerçons la mémoire. Au début c’était surtout des prénoms, Moi,
je suis Victor Fernandez, Amanda c’est ma femme, Julia, notre fille.
Parfois elle s’en va et referme la porte derrière elle de deux tours
de clef. Parfois, ce sont des infirmiers, mais les infirmiers ne
restent jamais, ils me surveillent à travers la porte vitrée. Je
me demande d’ailleurs si ce sont de vrais infirmiers.
Je m’installe là pendant une heure et j’exerce la mémoire tout seul.
Je regarde le ciel et je compte les cerfs‑volants comme quand
mon frère et moi nous étions petits. Avec Julia, ma fille, on les
comptait aussi. Elle savait compter de un à quinze puis elle passait
à dix‑huit.
J’ai aussi mesuré la cour. Elle fait douze grands pas boiteux sur
dix, soit douze mètres sur dix. Plus ou moins. Je me demande si
des grands pas boiteux équivalent à des pas normaux. Avec Julia
nous mesurions notre jardin. Trente‑six petits pas sur trente.
Au bout d’une heure, une infirmière revient me chercher. L’infirmière
marche toujours à côté de moi et nous bavardons. Je dis ça parce
que les infirmiers, eux, marchent derrière moi. Ils m’observent.
Ils ne disent jamais rien. On dirait qu’ils me guettent. Qu’ils
m’épient.
Il faut traverser les couloirs jusqu’à ma chambre. De ces couloirs,
j’aperçois d’autres couloirs, des bureaux en silence et parfois
des hommes ou des femmes circulant en blouse blanche. Jamais on
n’y croise de gens étrangers au service. Jamais un autre patient.
Cette aile est réservée au quartier de haute sécurité. Il y a d’autres
chambres mais toutes sont fermées à double tour. C’est du moins
ce que je crois.
Il paraît que dans les jours qui viennent, si je me tiens bien et
si je prends tous mes médicaments, je pourrai aller dans la salle
de jeux et rencontrer d’autres patients. Plus tard, je pourrai choisir
une activité. L’ébénisterie sans doute. Comme grandpère j’aime le
bois. Mon grand‑père était charpentier. Moi, je suis physicien.
Ma mère me rend visite tous les jours autorisés. Pas le mardi ni
le jeudi. Mon père aussi. Amanda, ma femme, vient de moins en moins.
Mon père dit que les horaires d’ici ne coïncident pas avec son emploi
du temps. Malheureusement, m’a‑t-il dit, les fins de semaine
elle est obligée de faire des gardes à l’internat. C’est pour arrondir
ses fins de mois. Elle peut le faire maintenant que Julia n’est
plus là. Mon petit frère, lui, vient sans crier gare. Il s’installe
dans la chambre, s’allonge sur le lit. Il utilise la cuvette. Il
va, il vient. Il dit que, comme moi, il attend. Il m’a confié qu’il
attendait quelqu’un qui mettait du temps à arriver parce qu’il ne
connaissait pas bien le chemin. Ce quelqu’un aurait dû être accompagné
par un grand, a‑t-il ajouté. Mon petit frère dit souvent des
choses comme ça. Comprenne qui pourra. C’est un emmerdeur mais quand
il me prend par les épaules pour me consoler, cela me fait du bien.
La porte est toujours fermée. Double tour. Mon frère dit que c’est
le quartier de haute sécurité. Mais eux ils appellent ça les chambres
d’isolement. J’ai un WC dans la chambre. Une cuvette, je veux dire.
Il y a une table en bois gribouillé. Tellement gribouillé qu’on
peut à peine lire les inscriptions. Je pense que ce sont des inscriptions.
Ce n’est pas moi qui ai écrit tout ça. Pourquoi écrirais‑je
sur le bois de la table alors que j’ai toutes ces feuilles à ma
disposition? Il y a un paquet de feuilles blanches empilées sur
le côté gauche de la table. A ma gauche. Je les vois de mon unique
œil. Quand je suis seul, je remplis ces feuilles de mots. J’écris.
Enfin, j’essaie. Puis, tournant doucement la tête, je les suis d’un
demi‑regard pour les empiler à droite. J’ai déjà remarqué
qu’après le passage des infirmiers la pile de droite était souvent
dérangée. La pile de gauche reste toujours intacte. Ils le font
exprès. Ils ne s’excusent même pas. Quand ils quittent la chambre,
je me précipite sur les feuilles et je les compte. Il pourrait en
manquer. J’en profite aussi pour exercer la mémoire. Si le compte
est bon, je veux dire si la quantité correspond au nombre de pages
que j’ai remplies, alors je les empile de nouveau. Il est toujours
bon. Le compte, je veux dire.
En bois de pin, la table.
Je pense, J’aime le bois. Quand cela ira mieux, je m’occuperai de
la réparer. Je vais la poncer et la vernir et puis la chaise aussi.
Les poncer avec du papier de. Comment s’appelait‑il déjà?
Du papier de. Disons les poncer. J’ai encore pas mal de problèmes
de mémoire. Mais il paraît que je retrouverai la mémoire. Un jour.
Toute la mémoire. On me l’a dit. Je ne sais pas si c’est la condition
pour pouvoir sortir d’ici. On m’a juste dit, Quand vous irez mieux.
Je crois que je vais mieux. J’arrive à écrire maintenant. Et puis
ma mémoire retrouve petit à petit sa place dans mon cerveau. Il
paraît qu’il m’en manque une partie. Du cerveau. Ça, on ne me l’a
pas dit, je l’ai entendu un jour quand j’étais en soins intensifs
dans l’autre hôpital. J’avais les yeux fermés, je ne les ouvrais
jamais. Je ne pouvais pas. J’étais dans une espèce de nuage, ma
tête on aurait dit qu’elle allait exploser, ma bouche me faisait
mal et ma langue enflée paraissait vouloir m’étouffer. Dans l’état
où j’étais, se détachaient certains mots prononcés par je ne sais
qui. Des voix tantôt masculines, tantôt féminines. Peu à peu, les
mots se sont mis à me dire des choses. Entre autres qu’il me manquait
une partie du cerveau.
Je me souviens qu’à la maison c’est moi‑même qui ai fait tous
les meubles. Enfin presque. Le lit de notre fille, non. On l’a acheté
au Colchón de oro, le magasin qui vend des matelas au coin
de l’avenue Pedro Montt et de la place Victoria. Avant de l’acheter,
le lit, nous sommes allés faire le tour de la place. En fait, la
place Victoria se compose de deux places. Une grande et une autre
plus petite. Si mes souvenirs sont bons.
De là on peut voir les maisons multicolores plantées à flanc de
colline. Flanc de colline. Papier de verre. C’est ça : quand
j’irai mieux je poncerai la table et la chaise avec du papier de
verre.
C’est aujourd’hui dimanche. Un dimanche du mois de septembre. Sep-
tembre, le mois des cerfs‑volants. Mille petits foulards de
toutes les couleurs entrecoupés de barreaux décorent le rectangle
de ciel que je vois par la fenêtre de la chambre.
D’ici, on entend la mer s’écraser contre les rochers de la pointe
sud de Valparaiso.
Pas de visites aujourd’hui. Tout le monde s’est excusé. Uniquement
des cerfs-volants pour égayer cette journée. Assis sur le lit, je
regarde par la fenêtre. Voilà un Petit Chilien, bleu blanc
rouge. Il touche le fil d’un losange jaune à longue queue rose.
La queue s’enroule autour du fil du premier, le tricolore. Mon frère
me demande si je pense que le fil du Petit Chilien est imbibé
de colle et de verre pilé. Si c’est le cas, se réjouit‑il,
le jaune n’en a plus pour longtemps. Bientôt le fil, unique lien
avec la terre, sera tranché et il ira faire le bonheur d’un enfant
ou d’un collectionneur de cerfs‑volants tombés.
Ma petite Julia l’aurait ramassé, dis‑je.
A moins qu’il ne s’écrase sur le Rocher Heureux. Qu’il ne se suicide
sur le Rocher Heureux. Je lui demande, Tu crois que depuis l’autre
cour on l’aperçoit, le Rocher? Il ne répond pas. Je reprends, Je
sais qu’il est là, en bas et qu’il m’attend. Et j’ajoute pour m’excuser,
Mais ma fenêtre donne côté rue, côté cerfs‑volants. Quand
j’étais à l’infirmerie, dans la prison, j’ai demandé au médecin
de garde de m’aider à en finir. Il m’a répondu, Débrouillez‑vous.
J’ai dit, Je ne peux pas savoir, vous, vous avez la science, vous
pouvez m’aider. Vous pourriez, par charité, par charité chrétienne,
me dire au moins comment faire pour en finir. Espèce de con, a‑t-il
dit, si tu veux te tuer, tu n’as qu’à regarder autour de toi. Ce
n’est pas bien compliqué. Il m’a semblé qu’à ce moment‑là,
il a regardé vers la fenêtre. C’était un troisième étage. On me
l’a dit. La fenêtre avait des barreaux. Impossible de se jeter à
travers. Il était de mauvaise foi. Ça, c’est sûr.
Une autre fois, c’est à maman que je montre tous les cachets que
j’ai conservés précieusement dans le tiroir de la table de nuit.
Depuis une semaine je n’en ai pas pris un. Je lui raconte l’histoire
du médecin par la même occasion. Ma mère me regarde l’air confus,
Ce n’est pas bien, tu dois les prendre tes cachets sinon tu n’iras
jamais mieux. Elle m’a laissé une couverture en rab. Je m’étais
sans doute plaint du froid. Et elle est partie.
Amanda est arrivée immédiatement après. Elle s’est assise face à
moi et elle a demandé, Pourquoi? Elle pleurait. Je n’ai rien répondu.
Pas la peine. Le soir, après son départ, un homme vêtu d’un uniforme
kaki est venu et m’a fait une piqûre. Le lendemain matin, à mon
réveil, les cachets n’étaient plus dans le tiroir. Je ne pouvais
pas réclamer. J’étais dans mon tort.
Je me suis dit, Ce n’est pas grave, je recommencerai à les stocker,
mais on m’a fait deux piqûres à la place des cachets, tant et si
bien que je ne me souviens plus de rien entre les piqûres et le
jour où je me suis retrouvé dans cette chambre, enfermé à double
tour. Enfin, si, je me souviens qu’un jour on m’a mis une camisole
de force. On m’a traîné jusqu’à une camionnette et on m’a conduit
à Santiago. Je le sais, le garde me l’a dit. Là on m’a emmené dans
un hôpital. L’entrée était gardée par des militaires mais je crois
que c’était un hôpital.
Je me suis retrouvé entouré de gens en blouse blanche qui m’ont
posé un tas de questions. On m’avait sans doute administré une dose
moins forte ce jour‑là. Car je me souviens d’avoir répondu
à tout. Je ne les ai pas déçus. Je parlais très lentement et doucement.
Comme on parle aux imbéciles. A la différence que, là, l’imbécile
c’était moi.
Puis, après, je ne sais plus. Après, c’est sans doute de nouvelles
piqûres. Je me suis réveillé ici, dans ce lit. Dans cette chambre
désormais mienne. Au milieu des cerfsvolants. Cela devait se passer
au mois d’août. Je n’en sais rien, on ne me l’a pas dit et je n’ai
jamais posé la question. Le temps ne m’intéresse plus, si ce n’est
dans son passage, dans sa fuite. Les jours se passent et les jours
passent. Je suis toujours là. Sans doute n’ai‑je pas assez
regardé autour de moi.
(...)
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