Félicité Herzog
Un héros


élicité Herzog est née à Paris en 1968. Après ses études, elle vit à New York et à Londres. Elle travaille chez Areva depuis 2007. Un héros est son premier roman.

« J'ai longtemps vécu avec une énigme qui m'est devenue insupportable. Je tente ici de la résoudre par des mots où sont venus se fondre ma mémoire des lieux, des sensations, des musiques et lectures d'enfance, des recherches récentes.
Cette énigme, c'est le destin brisé d'un garçon doué de toutes les possibilités. Il était héritier d'une légende : à la fois fils aîné du "héros" de la conquête mythique du sommet de l'Annapurna en 1950 et tributaire des codes d'une grande famille de l'aristocratie française. Eduqué dans les meilleures écoles et dans le culte de l'exploit sportif, victime d'un rêve d'excellence inatteignable, nomade de luxe voyageant à travers le monde. pour finir en vagabond des étoiles hirsute et fou, recherché puis retrouvé par la police après des mois de fuite. jusqu'à sa chute prévisible.

Ce garçon était mon frère.

A la manière d'une enquête, je tente dans ce roman de reconstituer la séquence des événements en remontant aux sources de ces non-dits qui finissent toujours par produire leur victime sacrificielle. Notre fraternité amoureuse et rivale d'"enfants terribles" ; la rencontre de nos parents, deux séducteurs en rupture de ban ; l'univers clos de nos grands-parents, duc et duchesse de Brissac, plus proche de celui de la comtesse de Ségur que de la France des années 1980 qui vit tout à la fois le crépuscule d'un monde d'avant guerre, l'émergence des thèses lepénistes, l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République et la montée en force de la finance internationale.

En quoi cette ascension de légende dans l'Himalaya a-t-elle pu produire une tragédie individuelle à la génération suivante ? Qu'est-ce qui fabrique la mythologie d'un héros, national ou familial ? Estelle transmissible à ses héritiers ?
Comment le lien fraternel, lorsqu'il est exacerbé dans une solitude commune et fusionnelle, devient-il déchirant au point de ne laisser d'autre issue que l'exil - ou le congé de la vie ?

L'univers dans lequel mon frère et moi avons grandi était certes beau, glorieux et privilégié - dans ses apparences. Il aurait été tentant d'occulter ce drame. Mais se reconstruit-on jamais sur du sable ? » F. H.



Extrait du livre

Peu avant qu'elle ne soit cédée, mon père nous avait rendu une dernière visite dans notre maison blanche qui détonnait dans l'urbanisme haussmannien, une maison longiligne sur deux niveaux située rue Jean-Richepin, qu'il avait abandonnée depuis des années et que ma mère s'était résignée à mettre en vente afin de cesser l'ultime illusion maritale. Une sensation d'égarement et de délitement régnait dans nos murs, les gens travaillant dans la maison avaient demandé leur solde de tout compte et certains avaient déjà pris congé, la fille au pair - cette fois allemande - avait fait l'objet d'un rapatriement sanitaire par ses parents, des déménageurs se présentaient chaque jour afin de prendre tel meuble ou tel objet, une fiche à la main pour toute explication, ma mère apparaissait avec hauteur et absence sur le palier de l'escalier. Ce qui constituait le mince maillage de nos vies se défaisait subrepticement. Le rideau tombait sur une comédie amère dont mon frère aîné, Laurent, et moi-même étions les créatures uniques et les spectateurs involontaires.
Je regardais notre visiteur qui à présent, assis dans un fauteuil à contre-jour dans le salon du rez-de-chaussée, nous parlait. Ou plus exactement monologuait. Les voilages gris absorbaient la lumière de la rue, coupée par la hauteur de la poste dont le bâtiment moderne, érigé rue de la Pompe quelques années auparavant, avait dénaturé le carrefour villageois et porté fatalement une ombre sur notre maison. Les cheveux poivrés, la mèche peignée, le teint hâlé, la lèvre supérieure surlignée d'une fine moustache, mon père, à cinquante-cinq ans, ceinturé d'un costume trois pièces et d'une chemise Charvet, incarnait pour nous un être fabuleux. Des yeux de velours, émerveillés par son ascension surhumaine nimbée de sacrifice. Il avait connu la gloire, toutes les gloires. Au fil de ses succès politiques et mondains, il avait conquis une aisance étourdissante en société et alternait un paternalisme, une verve et des railleries devant lesquelles nous nous tenions cois. J'ai perdu le souvenir des propos. Mais était-ce la musique entre ses mots, le jeu de ses mains belles, brunes et mutilées, tapotant impatiemment le coude du fauteuil d'un de ses doigts reprisé comme un bas de laine par les chirurgiens à son retour de l'Annapurna, sa silhouette se levant rapidement pour vérifier la présence d'un livre ancien dans la bibliothèque, tendue vers l'avant, perchée sur les talons qui lui restaient grâce aux chaussures compensées qui lui étaient faites sur mesure ? Ce talent de feindre ne pouvait appartenir qu'aux grands acteurs, ceux qui savent se présenter sous le jour le plus flatteur, régler d'avance l'angle de leur profil, moduler le timbre de leur voix selon l'émotion, livrer une version des faits toujours favorable, capter de manière habile la conversation. Quelque chose en lui n'était pas vrai. Je l'écoutais attentivement, absorbée par son charme, ses fluides, et la constatation me vint simplement à l'esprit qu'il mentait.



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