Gilles Rozier
D’un pays sans amour


é à Grenoble en 1963, Gilles Rozier est l’auteur de cinq romans parus aux éditions Denoël : Par-delà les monts obscurs (1999), Moïse fiction (2001), Un amour sans résistance (2003, traduit en douze langues), La Promesse d'Oslo (2005), Projections privées (2008). Il a également publié un récit : Fugue à Leipzig : d'un voyage en Allemagne (Denoël, 2005). Il est traducteur du yiddish et de l’hébreu et anime la Maison de la culture yiddish-Bibliothèque Medem, à Paris.

Alors que j’étais cadre dans la grande distribution, je me suis entiché du yiddish. J’ai découvert une littérature d’une richesse incroyable, ainsi que des vies d’écrivains superbes et tragiques aux yeux du cadre plan-plan que j’étais.
Je me suis alors dit qu’un jour, j’écrirais un roman qui entremêlerait les destins de trois d’entre eux : Peretz Markish, Uri-Zvi Grinberg, Melekh Ravitsh. Trois jeunes gens posant sur une photo prise dans le jardin de Saxe, à Varsovie, un jour de 1922. Ils n’avaient pas vingt-cinq ans.
L’idée n’a cessé de me hanter depuis. J’ai mis vingt ans à m’y atteler, cinq à la réaliser.
Ces trois étoiles filantes se croisent dans le ciel de Varsovie, en cette année 1922. Ils mettent le bazar dans le monde des lettres et quittent la capitale polonaise aussi vite qu’ils avaient surgi : Peretz rejoint l’Union soviétique, Uri-Zvi gagne Tel-Aviv sortie du sable depuis peu, Melekh fait le tour du monde et se fixe à Montréal. À eux trois, ils embrassent le destin des Juifs d’Europe au XXe siècle.
“Mère, nous arrivons d’un pays sans amour,
D’un pays où Dieu est absent
Déluge en tête et crépuscule dans le sang”
écrit Uri-Zvi en yiddish.

Pierre, un jeune homme qui ressemble à celui que j’étais quand je les ai découverts, interroge Sulamita sur le destin de ces trois-là. Sulamita, une vieille dame très digne, qui vit ses derniers feux dans un palais romain, les a connus. Pierre, enfant sage, étudiant appliqué, est à la recherche d’un ailleurs.
Je croyais bien les connaître ces personnages — j’avais passé vingt ans en leur compagnie et dans leur langue ; mais quand j’ai commencé à écrire, j’ai réalisé combien j’avais du mal à me représenter le monde dans lequel ils avaient vécu. Alors j’ai creusé, fouillé leurs archives, lu leur correspondance, leurs journaux, leurs mémoires. J’ai rencontré leurs enfants, leur veuve. De ces parcelles de réalité, j’ai écrit un roman qui contient ce qu’ils ont voulu nous laisser dans cette langue connue de si peu : leurs amours, leurs haines, leurs combats, leurs défaites. Leur amitié. Il est pétri de ce que j’ai imaginé pour combler les vides. Il raconte leur vie, ma quête de leurs passions, et l’Atlantide qui, en sombrant, les a engloutis. »
G. R.



Extrait du livre


Vous me demandez, jeune homme, de convoquer des souvenirs que je n’ai cessé de solliciter pendant des années, mais il m’avait semblé ces derniers temps que l’heure était arrivée de les laisser en paix, non qu’une quelconque quiétude m’eût envahie ; seulement, les jours passant, puis semaines, mois et enfin décennies, il paraissait vain de vouloir capter une parcelle de mémoire, une réminiscence qui fût, si ce n’était consolatrice, du moins apaisante. Vous me priez de raconter d’un monde à jamais englouti, et quand bien même je parviendrais à replacer les événements dans l’ordre exact où ils se sont déroulés, ou plutôt celui dans lequel ma mémoire les a fixés, comment pourrais-je vous faire respirer l’air d’un temps qui n’est plus, vous donner à sentir les effluves du marché, les choux, les pommes de terre, les poulets dans leur cage avant qu’ils passent sous la lame de l’abatteur, les harengs en saumure, restituer l’odeur persistante de tabac de l’Union des écrivains où j’ai passé mes premières années, courant à quatre pattes entre les bottes d’un poète de Galicie et celles d’un romancier des bas-fonds, et quand bien même je le pourrais, que vous disent ces noms, Markish, Warszawski, Singer, Rawicz, en regard de ce qu’ils m’évoquent ? Avez-vous jamais entendu ceux de Zusman Segalowicz et Yekhiel-Yeshaye Trunk ? Peut-on partager ce que l’autre ne connaît pas ? Comment pourrais-je rappeler cette époque et ces lieux dans votre langue alors qu’aux tables de l’Union, on parlait yiddish surtout, hébreu un peu, polonais pour jurer et d’autres langues des confins, usant de vocables que certains membres avaient rapportés de leurs Babylones, des baragoins pour ainsi dire. Le roumain, l’ukrainien, le russe vous sont lointains, inexistants presque, tant vous baignez dans l’Occident, alors qu’ils me constituent. Même après tout ce temps, je les entends mais saurai-je les reproduire ? Et plus que le son de chacune séparément – car vous les entendez à Moscou, Bucarest, Lviv, Varsovie, Tel-Aviv ou New York – c’est le concert qu’elles formaient toutes ensemble, et ne formeront plus, que je ne saurais vous restituer tel que je l’ai entendu, il bourdonne encore en moi, à me rendre folle. Certains jours, je voudrais qu’il me quitte, que le dernier violon de cet orchestre cesse son crin-crin comme les musiciens de la Symphonie des adieux délaissent un à un la fosse d’orchestre après avoir mouché leur chandelle.
Ma veilleuse ne tardera plus à s’éteindre, je suis parvenue à mettre ma vie en ordre et celle des personnages de mon enfance. Ayant reconstitué leurs existences à force de recherches, je les ai classés sur les étagères d’une bibliothèque, et vous surgissez pour me demander des comptes. Dès votre première lettre, j’ai compris que vous ne seriez pas un étudiant de plus venu me poser une question sur Varsovie, un historien sur Tarnopol. J’ai voulu vous éconduire mais je savais que l’effort serait vain. Vous ne vouliez pas seulement savoir, mais vivre, revivre, saisir dans sa totalité, j’ai vu que vous me demanderiez de tout restituer. S’il manque un détail, la couleur d’un papier peint, le prénom d’une des serveuses de l’Union, vous resterez sur votre faim et considérerez que j’ai failli à ma tâche. Comment voulez-vous que je me souvienne ? Nous parlons de situations d’il y a plus de soixante ans. Comment ma mémoire aurait-elle tant emmagasiné ? Vous êtes venu à moi, non à une autre, car vous me faites confiance, dites-vous, quelle responsabilité pour mes vieilles épaules ! On ne peut se souvenir de tout. Quand bien même j’en serais capable, comment vous raconter qu’alors que Peretz Markish déclamait Le Monceau à l’Union des écrivains, au 13 de la rue Tlomackie, une livre de foies de volailles se négociait trois marks polonais aux étals de la rue Mila, et le grand Sh. An-Sky poussait son dernier soupir sans avoir vu de son vivant son Dibouk mis en scène ? Une myriade de petits riens se bousculent en moi, j’éprouve parfois quelques difficultés à les organiser, c’est pourquoi j’ai tant cherché et pourquoi tant classé mais à présent, comment puis-je rendre la complexité d’un royaume qui n’est plus ? Car je suis née dans un royaume juif, voyez-vous, une ville où durant toute une vie vous pouviez ne parler que cette langue surgie un millénaire avant sur les rives du Rhin et qui était comme chez elle au bord de la Vistule, du moins le pensait-elle. Un royaume avec ses seigneurs et ses serfs, ses frontières et son territoire : la langue.



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