Simon Liberati
Jayne Mansfield 1967

imon Liberati est né en 1960 à Paris.
Il est l’auteur aux éditions Flammarion de trois romans : Anthologie des apparitions (2004), nada exist (2007) et L’hyper Justine (2009, prix de Flore).

Ma première rencontre avec une effigie de Jayne Mansfield date du printemps 1977. Elle était morte depuis dix ans presque jour pour jour. L’éditrice Régine Desforges venait de réaliser un fac-similé du livre de Kenneth Anger, Hollywood Babylone paru en 1959 chez Jean-Jacques Pauvert. J’ai su à l’instant que ce personnage décolleté au regard troué de nuit et aux dents étincelantes, encadré par deux colonnes de lettres d’un rose sex shop aurait un rôle important dans ma vie d’adulte. J’avais 17 ans, je venais de lire le Satiricon, les marronniers de Paris étaient en fleurs, j’étais à ce moment de la jeunesse où le goût se forme. J’aimais déjà le sang, les perruques et les blondes peroxydées. J’étais moins précis et plus fétichiste qu’aujourd’hui.
Lorsque je découvris quelques années plus tard, en Italie, les premières photos de l’accident dont Jayne Mansfield fut la victime le 29 juin 1967 , mon cœur bondit littéralement de joie. Depuis l’âge de quatre ans ma fascination va aux casses automobiles. Je ne sais pourquoi Dieu m’a fait ainsi et Dieu sait si les casses automobiles étaient belles dans les années 60. La nouvelle de sa décapitation me déborda si fort que je n’arrivais plus qu’à marcher de long en large, en essayant de retenir chaque état de l’ivresse qui m’envahissait. J’avais chéri la mutilation de la reine Marie-Antoinette de France dont j’embrassais l’image dans un vieux Mallet Isaac lorsque j’étais petit garçon. Tout concordait. Presque trop bien, jusqu’au chihuahua de l’actrice mort par terre dans la poussière près d’une mèche blonde arrachée . Il cane di Jayne Mansfield morto disait la légende de la photographie. J’adorais cette image, et sa légende en italien si morbid chic.
Les années passèrent. L’écervelée du 1100 Sunset Boulevard ne me quitta jamais vraiment. Je lui écrivais des poèmes en latin, je collectionnais tout ce que je trouvais sur elle. J’avais fini par penser que Jayne Mansfield ferait partie des figures de second rayon qui donnent de la profondeur aux arrière-plans. Un talisman.
Enfin, trente ans plus tard, à la faveur d’une autre rencontre, je compris que Jaynie allait prendre la part de moi-même qui lui revenait. Chaque jour depuis, j’ai passé avec elle les moments que nous étions promis en juin 77. Un roman d’allégresse et de mort. Oubliant des années les plus fastes, je me suis concentré sur la date du crash : 1967. En évoquant ses derniers sursauts, j’ai pu, je crois, lui rendre la couronne que la masse arrière d’un poids lourd lui a retiré sur une route de Louisiane, un matin de juin, aux basses heures de la nuit. » S. L.



Extrait du livre


Elle avait choisi le rose, le bleu fut sa dernière couleur. Bleu gazeux des gyrophares qui éclairaient par flash toute la scénographie de l’accident ; bleu réglementaire des uniformes ; bleu métal de la Buick ; bleu lagon des garnitures intérieures. Bleu pâle, d’un azur tempétueux, d’une minirobe Barbie à col froncé cordon, boutonnage tissu et manches sequins en broderie lacée, qu’elle portait jambes nues sur une paire de bottes cosmonaute à fermeture éclair latérale en simili agneau laqué bleu outremer. Bleus des ecchymoses qui étoilaient son corps depuis sa rencontre avec Samuel Brody, moins d’un an plus tôt, en septembre 66.
Eteint par la froideur de toutes ces nuances de bleu le sang humain se révèle à leur contact une teinte oxydée, terreuse, sinistre.
Après quelques minutes d’investigation, un urgentiste ressortit de la Buick la blouse tachée comme s’il s’était vautré sur le sol d’un laboratoire de boucherie. Il annonça au chef de patrouille que la voiture contenait encore trois passagers adultes, deux hommes et une femme ; tous décédés. Visiblement affaibli par la posture qu’il avait dû prendre pour examiner les corps, il retira sa lampe frontale et alla s’asseoir à l’arrière sur le jump seat en skaï bleu d’une des ambulances Cadillac qui attendaient en épi devant le cordon sanitaire et la foule amassée. Il remarqua que le brancard embarqué avait disparu. Une équipe de trois secouristes passa à sa hauteur, les hommes tenaient à la main le matériel nécessaire à l’ouverture des portières bloquées, ventouses et rescue bars, un genre de pieds de biche effilé de marque Holmès spécialement adapté aux jointures serrées de l’huisserie automobile.
Entre temps, la police avait commencé son enquête. Richard Rambo avait donné une explication de l’accident. Le service des plaques avait livré le nom du propriétaire de la Buick. Les premiers éléments de l’enquête avant que les dépanneuses n’attaquent leur travail, laissaient donc penser qu’un véhicule appartenant à Mme Gustave Stevens domiciliée à Biloxi (MI) était arrivé à très grande vitesse, vraisemblablement bien au-dessus de la limite de 65mph qu’une loi fédérale imposait depuis 1962 sur les routes à quatre voies, et n’avait pu éviter, peut être à cause d’un défaut de visibilité dû au nuage d’insecticide, de percuter l’arrière du semi-remorque roulant à une allure très ralentie, conduit par Mr Richard Rambo, domicilié à Pensacola (FA). Restait à établir l’identité des six passagers. Les trois adultes décédés et les trois enfants survivants.
On avait oublié les enfants. Au début de l’opération, ils avaient captivé les secours mais des soins légers, donnés sur place, retardaient leur transfert au Charity Hospital de la Nouvelle Orléans. A l’initiative du médecin urgentiste, il avait été décidé de ne pas les séparer car ils étaient tous conscients et réclamaient leur mère. On attendait une ambulance camion. Comme toutes les coordinations, les soins d’urgence connaissent des temps morts. Le chef de patrouille rejoignit la petite troupe, non sans avoir donné au préalable aux dépanneurs le signal de la désincarcération. Le personnel de secours avait allongé Miklos, Zoltan et Mariska sur trois brancards embarqués, non loin de la voiture des Dovator, à l’avant de la scène de l’accident. Une femme blonde les réconfortait et les faisait parler pour entretenir leur vigilance. Leur mère avait désormais un nom. Lorsque les policiers parvinrent jusqu’à eux, il circulait dans la foule.
La notoriété hors de toute mesure de ce nom créa l’émoi. L’affaire prenait une importance nationale. Les autorités allaient se manifester très vite et les journalistes aussi. Rien de pire qu’un stress de ce genre dans des moments pareils. En tant que sheriff depuis vingt ans, le chef de patrouille connaissait ses hommes et leur fragilité, il se méfiait de la presse. Sans parler des officiels, des parents des victimes et des studios de cinéma. Pour obtenir des dommages et intérêts, les avocats allaient chercher des responsables. La moindre faute serait montée en épingle. Il chercha ses subordonnés des yeux pour les mettre en garde mais ils avaient disparu, soudain très occupés. Eux qui traînaient leurs bottes depuis qu’il les avait sortis du sommeil avaient retrouvé tous leurs moyens. Il savait pourquoi, il n’avait même pas besoin de se retourner. Les policiers du LSP étaient les seules personnes autorisées avec les secouristes à assister de près à la désincarcération des corps. Tous ressentaient une attraction irrépressible à l’idée d’apercevoir la dépouille mortelle d’une Hollywood movie star qui monnayait pour pas moins de 35 000 $ la semaine (sept fois leur salaire annuel) sa nudité dans des cabarets de Las Vegas et des soirées de gala où ils n’entreraient jamais. Tous, même les jeunes nighthawks du Klan, même les plus puritains d’entre ces fils du Sud, pour qui Georges Wallace, candidat ségrégationniste aux primaires démocrates, faisait figure de personnage douteux… Après tout, c’était humain.



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