arien Defalvard a dix-huit ans. Il vit à Orléans.
Bonjour.
Je ne sais pas si quelqu’un a déjà songé à mordre dans son roman en disant bonjour. Il faudrait que tous les romans commencent ainsi. Ça prouverait que les écrivains sont des gens comme les autres, même si c’est en moins bien. Oui, il faudrait que les écrivains disent bonjour. Ça leur donnerait l’air normal. Et par conséquent, leur apporterait de la reconnaissance, et peut-être, qui sait ? de l’admiration. Ça les conforterait dans leur entreprise, ça les réconforterait, ça les empêcherait d’entrevoir le suicide. Les malheureux, ils n’ont pas une belle vie. Ça non, ils l’ont dure, même, il me semble. Mais c’est de leur faute, c’est leur choix, aussi. Ils sont à plaindre, mais ne les plaignez pas : ils se sont mis tous seuls dans la crevasse. Eh, oh ! Oui, en bas, c’est moi ! Je suis un écrivain, je vous salue, avant de couler, ou de remonter, on ne sait jamais.
Et puis, on se plaint qu’aujourd’hui, en France, plus personne ne salue personne, qu’on vous regarde avec étonnement quand vous lancez « bonjour ». Eh bien, je prends sur moi de sauver l’honneur. A partir de là, la première page est rongée, les présentations sont faites, j’ai été poli, humain, normal, le roman peut commencer. J’ai décidé de me taire. Si, si, je vous assure. C’est beaucoup mieux ainsi. »
M. D.
Extrait du livre
C’était un amateur de cartes comme moi. Nous y passions de longs après-midi. Il aimait le jeu en général, surtout quand il y avait des mises, et c’était aussi mon cas. Je me souviens qu’un jour de pluie, en rangeant les jeux de cartes, les points, dans un coffre, un coffre foutraque où on trouvait des choses banales (poupées en bois, recettes de cuisine en classeurs) ou moins (un écureuil empaillé, des candélabres armoriés), j’avais trouvé des boîtes de jeux de société, dont un Monopoly. Non seulement je n’y avais pas joué depuis des lustres, mais j’avais presque oublié que cela existait, au point que, comme avec d’autres noms, le mot même me paraissait bizarre. Monopoly. J’aimais bien, du temps où j’étais en bas de cette colline dont à mon avis je ne redescendrai pas, professer ceci, qu’il y avait dans la vie deux types de personnes : celles qui ont beaucoup joué au Monopoly, celles qui n’y ont peu ou pas joué.
Nous étions, avec ma sœur, d’immenses amateurs de ce jeu. J’ai dû y jouer, en tout, plus de cinq cent fois : le mercredi et le samedi étaient obligatoires, le mardi et le jeudi soir pouvaient servir. Cela se passait sûrement à cet âge malhabile et pourtant plein d’aise qui s’écoule de l’enfance à l’adolescence (et que les cervelles maigres appellent maintenant « préadolescence », quand cet âge est en tous points contraire à ce qui vient après), mettons de dix à quinze ans. Je me disais cela, dont plus tard j’aurais la confirmation : tout était dans le Monopoly, absolument tout ; et les conceptions que plus tard j’aurais de la vie, et celles que j’aurais aimé avoir, et mes caractères humains, et mes illusions rapides, et mes lentes désillusions. Le plateau était devant nous, les billets en tas décroissants, parfaitement alignés, 150.000 francs, les pions se tenaient au départ de leur course : depuis toujours, ma sœur avait droit à l’automobile, et je me contentais du chapeau. Ce qui la faisait rire, car le chapeau était le pion boiteux par excellence, entouré d’un gros bateau, d’un cheval cabré, d’une locomotive, d’un avion et de cette auto donc, et, le chapeau étant réputé pour sa lenteur et sa placidité, son manque de nerf, il fallait qu’un instant, dans la tête grégaire de ma sœur pourtant seule, j’hérite de son manque de nerf, de sa placidité, de sa lenteur, et que j’y trouve même un certain goût : j’ai fini par aimer ce vieux chapeau, à ne plus pouvoir m’en passer ; l’étalon et le Boeing pouvaient aller se repeigner. Comme nous avions depuis longtemps perdu les notices, les discussions sur les règles du jeu duraient des heures et entraînaient des abandons fracassants, des vols groupés de billets qui tombaient au sol en virevoltant, des jets d’hôtels et de maisons qui n’étaient pas sans évoquer des destructions atomiques. Les mêmes points étaient sans cesse réévalués : les différentes sorties de prison, ce qui concernait les « doubles », les hypothèques finales, désespérées.
Mais le vrai bonheur qu’il y avait à jouer au Monopoly n’était ni dans la caisse des communautés, ni dans le prix de beauté, ni en prison ; la grande aventure, c’était les familles de rues. Les huit composaient un tableau parfait. Les petites rues roses malpropres du début, que j’imaginais barbouillées de pochtrons et de merdes de chiens, et que je voyais beaucoup plus noires, plus moyenâgeuses qu’elles n’étaient en réalité, étaient la propriété de ma sœur : elle trouvait ça spirituel d’acheter ces rues misérables, ça faisait « petit truc drôle ». Je signale en passant que je n’ai jamais vu quelqu’un gagner quoi que ce soit grâce à ces deux rues à rigoles et ordures ; et leur inutilité n’était pas ignorée de ma sœur : simplement elle aimait, comme moi, l’intelligence et les bibelots. Venaient ensuite les rues bleues pâles, naïves, qui n’étaient pas vraiment dévolues, que l’on s’appropriait selon la circonstance. Elles avaient de jolis noms, Courcelles, Vaugirard, République, grappes de ballons accrochées au kiosque, et selon l’idée fausse qui d’ailleurs m’accompagna jusqu’à mon arrivée à Paris, à savoir que les groupes de rues correspondaient à des quartiers précis, j’imaginais derrière ces cases bleues de gentilles avenues à squares, longues, promeneuses, sous des ciels de beurre frais. Suivaient les violets, qui brillaient d’inutilité : sans doute ceux que nous achetâmes le moins ; c’est sans doute ceux, dans l’histoire du jeu, qui furent le moins prisés. Leur personnalité était mince, leur couleur banale, leurs noms étrangers au jeu. « Neuilly » « La Villette » On avait plus l’impression d’être à Paris mais dans les faubourgs. Et puis une timidité, un côté « moyen »… L’écrasante présence, aussi, sur la même ligne, des propriétés orange. Car arrivaient les oranges – les fameux, les désirés, les hystériques, les discutés, les décisifs oranges. Les noms, on le sentait, étaient d’importance. « Avenue Mozart » « Boulevard Saint-Michel » « Place Pigalle » Ca s’imposait de soi-même. On devinait les rubans, les marbres, les sofas. Et tout dans ces vermillons pétillants… comme de lourdes tentures orangées. A Pigalle, les poufs, les coussins, les châles, les robes, tout un monde de tissu ; les cigarettes brunes ; les plafonds bruns ; les lampadaires vieux jaune. Et dans mon vieil esprit d’alors, le boulevard Saint-Michel brûlant se déroulait vers la place Pigalle chaude, et l’avenue Mozart tiédissait, en Versailles de dînette, dans l’alignement des terrasses. Ces trois cases, comme vous l’aurez compris, étaient un trésor fiévreux : nous nous l’arrachions à coup d’hypothèques, de triches, de marchandages ; celui qui les possédait n’était pas certain de gagner, mais le bas coût des constructions, et les tarifs presque similaires à ceux de la colonne suivante les rendaient précieux, et quand plus tard, j’ai rejoué à ce jeu, je savais, quand un de mes adversaires se jetait avec passion sur Mozart, Pigalle et Saint-Michel, que j’avais à faire à un connaisseur. On bifurquait ; passé le Parc Gratuit et son enthousiasme furtif (avec la manie de recompter la somme du milieu dès qu’on en approchait – « 61.000 ! »), on arrivait dans la deuxième partie du plateau, la partie des gros sous, des financiers à chapeau et des avenues mythiques, qui commençaient pourtant dans une douceur sobre : les rouges ronronnaient tranquillement, gonflés d’une pompe calme. « Matignon. » « Malesherbes. » « Henri Martin. » On sentait là quelque chose d’hiératique, d’officiel, de compact et d’extrêmement tranquille, « temps de paix. » Ces trois rues se plaçaient pour moi dans un quartier d’ambassades, avec des avenues en pistes d’aéroport et des palais blancs tout dégraissés, qu’entouraient des arbres hauts, très hauts, dressés parmi les pelouses. J’éprouvais envers les rouges une affection tendre, quand les autres les dédaignaient. J’ai parfois gagné grâce à eux ; et, joints aux jaunes, ils formèrent longtemps mon couple favori, presque une « marque de fabrique ». (La marque de fabrique de ma sœur était bleu ciel - bleu foncé ; la mienne rouge - jaune ; il restait les deux familles délaissées, les violets et les verts, les rosés qui étaient une poussière, et donc les orange, qui basculaient d’un côté ou de l’autre. Les camps furent vite organisés, les affiliations trouvées, et nous n’en dévièrent pas.) Les jaunes arrivaient enfin, qui étaient mon dada, mon vrai amour. Un quartier que je croyais financier (la « Place de la Bourse », bien sûr, et j’imaginais Saint-Honoré et La Fayette d’acabits identiques), que je dessinais en enfilades de banques à porches moulés, d’enseignes énormes appartenant aux caisses, aux assurances, celles des notaires qui ressemblaient à des boucliers antiques, à des galettes sablées. Tout cela parcouru de bouches de métro dégoulinantes, et le palais de La Bourse, que j’avais déjà vu, planté au milieu. Ces jaunes étaient d’une couleur gaie, aimable, mais leurs noms hautains, pleins de majuscules, relevaient cette pâleur ; il y avait de la tenue, des chapeaux, et des rues en damier. On continuait. Le sifflet de l’agent pouvait interrompre l’élan vers les 20.000 francs désirés (ou les 40.000 formidables qui renflouaient si bien) ; sinon, on arrivait dans la dernière partie, et ma foi nous étions dans le monde. Je n’achetais presque jamais une de ces rues ; si cela arrivait, c’était les bleus foncés, en cas de force majeure. Avant, il fallait passer les verts ; nos calculs, nos connaissances, nos intuitions nous le soufflaient à l’oreille : les verts étaient une arnaque, une impensable arnaque. Alors oui, il y avait cette couleur d’été, et un côté feutré, moiré dans ces noms prononcés du bout de lèvres fines de chauffeur de taxi. « Breteuil. » « Foch. » « Capucines. » Mais financièrement, cela ne valait pas le coup ; l’achat était cher, les constructions coûtaient vingt mille francs, et il semblait qu’on arrivait toujours à les éviter, ces trois cases sans goût, que la prison, la caisse de communauté ou Saint-Lazare nous attiraient plus fortement. Nous abandonnâmes donc vite les verts ; l’herbe put pousser sur les sols de Breteuil, les ronces grimper sur les Capucines, les murs de Foch s’écroulèrent. La fin était toute écrite : les bleus foncés en grande majesté, qu’on annonçait sublimes et tragiques. Ce n’est pas que je les détestais, mais enfin ils n’étaient pas si incroyables qu’on le racontait ; bien sûr, deux beaux hôtels chevauchant la Paix et les Champs-Élysées avaient de l’allure, mais pour les bâtir, il fallait s’en voir. Ces deux cases étaient deux grandes dames mondaines, embijoutées (la taxe de luxe et son diamant trônait au milieu), semées de perles et de couleurs huppées. Ma sœur les avaient élues, et elle répétait, pour faire chic : « Avec les roses et les bleus foncés, je gagne à tous les coups », ce qui était très snob et très faux. Moi, je m’étais rabattu sur des valeurs plus cohérentes, moins extravagantes ; et ma sœur s’en moquait, car en prenant les rouges et les jaunes, « tu ne te mouilles pas ». Elle trouvait ça mesquin, pingre, un peu plat. Restaient les gares, que nous n’achetions jamais (la ritournelle entendue cent fois, que l’on gagne le Monopoly grâce aux gares, est un mensonge absolu), et les compagnies, qui étaient un petit complément sympathique, et trop négligé. Je les prenais, et complétais, pour ma sœur, « ton esprit de petit bourgeois. » Au final, pourtant, il me semble que j’avais raison ; et j’ai souvent empoché les parties les plus brèves, deux heures de jeu, de beaux hôtels sur La Fayette et Pigalle, quatre maisons sur Henri Martin : ruinée, énervée, « ta stratégie de petit bourgeois. » Les plus belles parties, pourtant, étaient les plus longues ; elles commençaient à quatorze heures, et se terminaient à la nuit. Nous jouions sept, huit, neuf heures, le corps plein d’eau, le cerveau clignotant comme un flipper, puis, tout à coup, « Rendez-vous rue de la Paix. » Et les billets volaient.
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