ichel Crépu, né en 1954, dirige la Revue des Deux Mondes. Homme de revues, il a fait ses débuts aux revues Esprit et Autrement pour bifurquer ensuite vers le quotidien à La Croix, où il fut responsable des pages littéraires, puis vers l’hebdomadaire, à L’Express, comme critique.
Il a notamment publié chez Grasset Le Tombeau de Bossuet (prix Femina, grand prix de la critique de l’Académie française), Quartier général et La Confusion des lettres. Il a également publié Sainte-Beuve, portrait d’un sceptique aux éditions Perrin et son « Journal littéraire » de la Revue des Deux Mondes chez Gallimard, dans la collection L’Infini, sous le titre : Lecture.
Je vis avec Chateaubriand depuis plus de trente ans. Il est mon écrivain préféré.
L’écrivain préféré est celui qui apporte plus de bonheur et d’intelligence que les autres. C’est son cas. Et je me fiche bien de ses éternels détracteurs, qui n’aiment pas ses manières de grand seigneur. « Dès qu’il paraît, il est seul », écrivait Gracq. Il avait raison. Et puis on s’amuse beaucoup à le fréquenter.
L’année dernière j’ai eu envie d’écrire un livre sur lui. Un livre d’un seul trait, fruit de ces trente dernières années, en oubliant les notes, les projets chimériques de somme définitive. Un portrait au crayon, plutôt. Sec et enlevé. Je ne l’ai pas regretté. J’ai vu qu’il y avait de quoi faire. L’image officielle du ténor romantique grave et morbide est ridicule. Il convenait de la mettre à bas. C’est chose faite avec ce livre, me semble-t-il.
A cela plusieurs autres raisons.
D’abord, Chateaubriand est l’écrivain du XIXème siècle qui a le mieux pressenti le XX ème où nous sommes nés.
Il est de la génération qui a eu vingt ans quand commençait la Révolution française. Cela a fait de lui un témoin exceptionnel de la suite : de l’épopée napoléonienne à la Monarchie de Juillet en passant par la Restauration et les Cent-Jours. Les Mémoires d’Outre-tombe sont le testament de cette aventure à la fois individuelle et historique. Il y a une double épopée : celle du « je » de l’auteur, celle des événements dont il est le témoin.
Ensuite, Chateaubriand a compris que la Révolution française n’était pas un accident de parcours mais un événement majeur dans l’histoire de France et celle de l’Europe toute entière. Il a compris que la Révolution était le premier pas en direction de l’âge moderne démocratique.
A cause de cela, il ne s’est pas enfermé dans une logique de ressentiment, de nostalgie pour les temps révolus. Il ne s’est pas jeté non plus la tête la première dans un fantasme de « tabula rasa » : ni antimoderne, ni moderne, Chateaubriand a voulu et su voir au delà de ce faux clivage où se sont enfermés ses contemporains.
Enfin, et c’est le plus important, au plan tout à la fois littéraire, politique et religieux, Chateaubriand réalise une synthèse qui succède à ses débuts romantiques, quand il est l’auteur de René et Atala. Son expérience de la Révolution lui a montré la réalité de la menace totalitaire dont les jacobins sont un avant-goût. Cette maturation a façonné son écriture, ses positions politiques en direction d’un monarchisme éclairé, constitutionnel, son adhésion simple et entière au christianisme, seule religion faisant un principe cardinal de la liberté individuelle. Chateaubriand est certainement de ce point de vue le dernier catholique heureux, décontracté. Après lui, arrivent les tendus et les énervés : le XXème siècle dans ses fastes et dans ses horreurs.
Ainsi, au romantique aspirant aux « orages » succède-t-il un antiromantique modéré, épris de Fénelon et de Montaigne plus que de Bossuet, ayant gardé ses attaches au XVIIIème siècle de sa jeunesse voltairienne, par l’humour, l’ironie, le jeu narcissique. Il nous quitte à l’endroit historique exact où commence notre propre monde. Montrer ce parcours unique en son genre, tel est l’objet de ce livre, loin des emphases. Il n’en résulte nullement une biographie exhaustive, mais un essai véritable. Subjectif, enjoué, tant j’ai été heureux de passer mon temps avec un homme aussi merveilleux. »
M.C.
Extrait du livre
Combourg ? Un château aimable comme une porte de prison. Sa muraille noire et glacée domine le village sans rien demander en retour. Encore aujourd’hui, ses tours rondes, énormes, persistent à dominer un petit bourg qui n’a pourtant rien fait de mal. Mais aussi, en même temps, Combourg est un hors lieu magique cerné de grands arbres mystérieux, une Brocéliande où le jeune Chateaubriand constitue son premier trésor poétique- il n’y en aura pas d’autre. Combourg est le Combray des Mémoires, réinventant comme Proust l’a fait, une source originelle sans fond, un big bang initial, mêlée de cris d’oiseaux et de visions fantastiques dans l’escalier de la tour nord. Non un paradis, mais un royaume inaccessible aux rets de la société aristocratique, à ses codes courtisans. « Je sème l’or » est la devise familiale. Un blason indifférent à son sillage, aussi hautain dans cette indifférence que désinvolte dans son côté « panier percé ». Chateaubriand sera des deux. Le panier toujours percé, et semant l’or de son langage à tout va.
Certes, ce n’est pas à Combourg que l’on organise des bals, au sobre regret de Madame mère, Apolline Bédée, fille du Grand Siècle, lectrice de Fénelon et de la marquise de Sévigné, toute remplie d’anecdotes du temps de la Cour. On se trouve là, très proustiennement encore, « du côté » heureux des Bedée, de cet oncle merveilleux dont Chateaubriand trace un portrait à la Pickwick de Dickens, tandis que la grand-mère, l’aïeule séculaire, joue au quadrille avec ses bonnes amies, les sœurs Vildéneux, chaque fin d’après midi. « Elle était charmante, ma mère » note Chateaubriand, sur le ton badin d’un homme qui se garde bien de tendre la muleta au malheur. Apolline, qui eût si aisément trouvé ses marques dans le petit milieu mondain de Paris ou de Versailles, aura fini par croupir et mourir au fond de la geôle révolutionnaire. On ne peut pas imaginer couple plus antinomique que celui des parents de Chateaubriand : elle, spirituelle et mondaine; lui, taciturne et despotique, avec les yeux de lion d’un « ancien barbare ». Combourg, on s’y couche tous les jours à la même heure. Se visite encore la chambre d’où Chateaubriand enfant voyait se dresser dans l’embrasure de son cauchemar l’effrayante figure du « haut lutin ». Un noble en granit que ce père dont Chateaubriand donnera dans les Mémoires un inoubliable portrait, le frère et la sœur Lucile, serrés contre l’un l’autre devant la cheminée tandis que les pas du maître vont et viennent dans un silence absolu, comme le tic –tac de l’horloge. On entend encore, comme si nous étions nous-mêmes assis devant les flammes, la fameuse question paternelle : « De quoi parliez-vous ? » qui se perd sous les voûtes. De quoi parlions-nous, en effet ? Words, words, words : la veillée de Combourg forme en écho la millénaire conversation qui mêle les morts aux vivants depuis toujours. Les Mémoires n’en sont qu’un peu de cendre recueillie sur le moment. Point de généalogie prestigieuse ici qui n’aille se perdre dans la nuit des « words words words ». Les généalogies, les récits de hauts faits brillent un moment puis s’éteignent à la façon des lucioles. Chateaubriand, si attaché qu’il paraisse, au long de sa carrière, aux « signes extérieurs » n’oublie jamais, ne fût-ce que par convention, ce principe de futilité fondamentale des « vents qui n’en savent rien ». Question de principe métaphysique et non, comme on le croit si sottement, d’ego insatiable. Comme si un ego insatiable était incapable de faire un peu de métaphysique.
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