runo
Tessarech, né en 1947, a animé un établissement
d'enseignement expérimental et enseigné la philosophie
avant de se consacrer à l'écriture. Il a publié
des romans, parmi lesquels La Machine à écrire,
Les Grandes Personnes, La Femme de l'analyste, et des récits
littéraires, dont Villa blanche, tous réédités
en Folio.
Les Sentinelles est son premier roman publié chez Grasset.
AU LECTEUR
'abord, il y eut des lectures sur la guerre, les massacres,
la barbarie nazie ; en particulier Kaputt et La Peau de Malaparte,
la biographie de Simone Veil, Une Vie, d'autres encore. À
chaque lecture montait en moi la sidération face à
ces témoins qui, de l'horreur des massacres, n'avaient pas
vu surgir cette autre horreur ; celle du génocide planifié
du peuple juif. Ainsi Malaparte enchaînait-il les scènes
de son opéra funèbre sans un mot sur les camps d'extermination.
Et Simone Veil, se rappelant son arrivée sur le quai d'Auschwitz-Birkenau,
en avril 1944, affirmait avoir été incapable d'imaginer
alors le destin de ceux " de la mauvaise file ".
J'ai tenté d'en savoir plus. J'ai lu les rares témoignages
de ceux que je nomme les sentinelles, ces gardiens d'une vérité
si incompréhensible qu'elle en devient incommunicable. J'ai
voulu saisir le fonctionnement des services secrets alliés
; pourquoi tant de messages décodés n'avaient-ils
pu ouvrir les yeux des responsables sur le massacre de six millions
de Juifs ? Sans doute parce qu'un tel cauchemar était impensable,
inimaginable même. Et parce que, comme le souligne Annah Arendt,
la pointe extrême du totalitarisme, c'est " un système
dans lequel les hommes sont superflus ", au point que leur
massacre lui-même devient invisible.
Il y eut d'autres découvertes. L'une fut un nouveau choc
: dès l'avant-guerre, par apathie, faiblesse, indifférence,
souci de ne pas heurter des opinions publiques traumatisées
par la crise économique et pétries d'antisémitisme,
les démocraties avaient tout lâché. Ainsi la
France, pas plus que les autres puissances, ne souhaitait accueillir
ceux qu'elle nommait " les déchets " allemands.
De telles déclarations laissaient à Hitler les mains
libres pour sa politique anti-juive. Me frappait aussi à
quel point elles se répercutaient jusqu'à la situation
actuelle des réfugiés.
Peu à peu l'idée d'un roman est devenue évidence.
Mais comment l'écrire ? Les faits étaient là,
et les hommes aussi ; difficile d'inventer quoi que ce soit. J'ai
donc tenté de me faufiler dans les consciences afin de suivre
pas à pas le drame intime de mes sentinelles, ces hommes
de bonne volonté qui appelaient au secours tandis que les
autres dormaient. À quels murs se sont-ils heurtés
? Comment ont-ils pu vivre un tel drame, quels échos les
ont poursuivis jusqu'à leur mort ou leur folie ? Quel constat
d'impuissance ont-ils dressé ? Quelle culpabilité
leur a-t-il fallu assumer, à quel déni ont-ils dû
faire face ? Et puis cette question, à mes yeux centrale
: jusqu'à quel point l'absence de toute image a-t-elle empêché
leurs interlocuteurs de pouvoir, précisément, imaginer
l'horreur qui frappait tout un peuple ?
Ce sont ces destins croisés qui forment la matière
de mon livre. La plupart sont tragiques ; ainsi de Kurt Gerstein,
le nazi illuminé, de Jan Karski, le courrier polonais, des
avocats juifs du ghetto de Varsovie, du syndicaliste Samuel Zygielbojm,
de mon jeune diplomate Patrice comme du président Roosevelt.
Face à eux, d'autres affichent le cynisme triomphant des
organisateurs, tel Adolf Eichmann, ou de ceux qui savent anticiper
sur la marche de l'Histoire, tel Wernher von Braun ; puisque l'absence
d'images a empêché la vérité de surgir,
pourquoi ne pas faire naître de leur présence la seule
vérité qui vaille ? La seconde moitié du vingtième
siècle marquera donc le triomphe des images obsédantes,
peut tranquillement affirmer le grand manitou des V2 allemandes
devenu celui des fusées américaines."
B.T.
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