ujit
Saraf est né en Inde, dans le Bihar, en 1969. Il suit des
études à Darjeeling puis à Delhi, où
il obtient un diplôme d'ingénieur à l'Institut
Indien de Technologie. Il écrit ensuite sa thèse
à la prestigieuse université de Berkeley, en Californie.
Chercheur scientifique à la NASA pendant quelques années,
puis enseignant à l'IIT de Delhi, il est actuellement installé
à Palo Alto, en Californie où il mène des
travaux de recherche sur les missions spatiales et le contrôle
des satellites. Parallèlement à ses activités
scientifiques, Sujit Saraf est directeur artistique d'une compagnie
de théâtre et de cinéma, Naatak, près
de San Francisco. Le trône du paon est son premier roman.
AU LECTEUR
n 1996, j'ai lu un article sur un petit tailleur de Calcutta
qui se prenait pour un acteur majeur du monde des affaires. Il avait
fait une grève de la faim pour protester contre l'emprisonnement
de Nelson Mandela, écrit au Prince Charles pour le féliciter
à l'occasion de son mariage, et déposé un recours
en justice pour annuler toutes les élections, comme si c'était
là non pas son droit, en tant que citoyen, mais son devoir.
Une pensée me vint aussitôt à l'esprit : qu'arriverait-il
si un tel individu arrivait au pouvoir ? Qu'arriverait-il si "l'homme
de la rue", dont les politiques font si grand cas, accédait
soudain aux plus hautes fonctions ? C'est ainsi qu'est né
le personnage de Gopal Pandey et, dans son sillage, l'idée
d'une vaste saga qui raconterait l'irrésistible ascension
de ce Monsieur Tout-le-monde dans l'univers tortueux de la politique
indienne.
Le " clochard qui voulait devenir roi " est un fantasme
que caressent bien des inconditionnels de la démocratie :
le simplet, le doux rêveur qui révèle un cur
d'or sous ses guenilles, ses discours maladroits et ses manières
ridicules. Sa simplicité est une vertu ; son inexpérience,
un atout ; et son malaise à frayer dans les arcanes du pouvoir
ne le rend que plus digne de sa charge. Quand survient la chute
- inévitable -, elle ne fait que renforcer la foi de tous
en la démocratie.
Gopal Pandey est un petit bonhomme parvenu au bout de ses forces.
Il est catapulté, effaré, dans un monde de concepts
opaques tels que le libéralisme, la laïcité,
le fondamentalisme, le communautarisme et le système de caste
; il dit peu de choses, il en comprend encore moins, et se retrouve,
sans même s'en apercevoir, à servir les intérêts
d'hommes bien plus calculateurs que lui. Son accession au pouvoir
est à la fois une farce et une tragédie : quand le
petit bonhomme grimpera sur le Trône du paon, il y a de fortes
chances, je crois, que le lecteur pousse un long soupir
Je savais que je devais situer mon roman à Delhi. Aucune
autre ville ne peut se prévaloir d'être au cur
de l'empire hindou et musulman à la fois. Quand il voulut
convaincre le secrétaire d'Etat aux affaires indiennes de
choisir Delhi, au lieu de Calcutta, pour capitale des Indes britanniques,
le gouverneur Lord Hardinge déclara : " Dans toute l'Inde,
jusqu'aux plus lointains confins méridionaux conquis par
les Mahométans, chaque cité possède sa "Porte
de Delhi"
" Une fois installé dans la capitale,
le roman établit naturellement ses quartiers dans la rue
où ce même Lord Hardinge faillit mourir dans un attentat
à l'explosif. Chandni Chowk est l'artère principale
du "Vieux Delhi", c'est-à-dire le Delhi des empereurs
de la dynastie Mughal. À l'origine, Chandni Chowk était
plantée de manguiers, de banians et de jamuns, le long d'un
vaste canal qui coulait au milieu de la rue. La lune s'y reflétait,
c'est pourquoi " Chandni Chowk " fut baptisée ainsi
: " la rue du clair de lune ". Debout sur les remparts
de Red Fort, l'empereur balayait du regard l'immense artère
grouillant d'éléphants, de chevaux, de cafés,
de boutiques, d'acrobates, de magiciens, de danseurs, de musiciens
et de marchands venus de Chine, d'Arabie ou de Perse. C'était
"l'Orient tel que l'imaginaient les orientalistes".
Il ne reste aujourd'hui pas grand chose de ce Chandni Chowk. L'endroit
est devenu hideux, un concentré de décrépitude
urbaine, ponctué de magnifiques monuments. Les ordures s'amoncellent
sur les flancs des cabines téléphoniques et des cafés-Internet,
les touristes prennent en photo de vieux sages hindous adossés
à la façade de palais en ruines, alors que les citoyens
de Delhi s'égosillent à vendre et acheter tout et
n'importe quoi, quatorze heures par jour - le reste du temps, on
n'entend plus que le ronflement des clochards. Le grand canal a
disparu depuis longtemps, recouvert par l'asphalte. Rickshaws, vélos,
voitures et scooters par milliers vrombissent et pétaradent
sur les pavés, envoyant d'épaisses fumées au
ciel.
Chandni Chowk est la rue idéale pour accueillir l'intrigue
du Trône du paon, car aucune autre n'incarne aussi bien le
langage du pouvoir indien : violence, compétitivité
et faux-semblants infinis. De même, aucun autre personnage
ne représente mieux l'âme de l'Inde moderne qu'un misérable
vendeur de thé au cur d'or, à moitié
aveugle, animé par la volonté de faire main basse
sur tout ce qui croise son chemin."
Sujit Saraf
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