Photo : © Denis Rouvre



é en 1947 en Espagne, José Alvarez, créateur des Editions du Regard, est spécialisé dans l'art, les Arts décoratifs et l'architecture du XXe siècle. Il a notamment participé à la rédaction du Dictionnaire de l'art moderne et contemporain paru aux Editions Hazan, est l'auteur de l'Art de vivre à Paris, entre autres, aux Editions Flammarion, et collabore régulièrement à des revues d'art. Il a choisi de s'établir à Paris.



 

AU LECTEUR

Un matin en me levant, la nécessité d'écrire s'imposa. Une odeur de brûlé dans ma vie, depuis trop longtemps, me tenait lieu de mémoire. Je savais qu'en prenant cette décision, je devrais assumer le risque d'être mon propre biographe, mais pourquoi confier cette tâche à autrui ? N'est-ce pas en déchiffrant le secret de son mal que l'on est le mieux assuré de trouver la voie de la guérison ?
J'aurais pu continuer à me taire, si ce n'est que le souvenir d'Anna, personnage on ne peut plus romanesque au destin tragique, requerrait que je narre son histoire, notre histoire, quitte à ce que cet exercice ne m'embarquât dans une entreprise périlleuse. Nous le savons, la ligne qui sépare la réalité de la fiction est parfois très ténue. Depuis trente ans, la voix m'avait manqué pour en parler et quand l'écriture s'imposa à moi, c'était plus que je ne l'espérais, et je l'accueillis avec infiniment de plaisir.
Redonner vie à Anna à travers l'écriture, rendre hommage à cet être d'exception qu'un mal impitoyable annihilait, devint dès lors mon unique obsession. Attitude égoïste, certes, puisque les morts ne peuvent plus nous entendre, nous aimer, et inversement. Aussi en la faisant revivre espérai-je la retrouver. Renouer notre dialogue, là où elle l'avait interrompu.
Je dois aux lecteurs un genre de confidence que je me suis toujours abstenu de faire. Depuis ma plus petite enfance, pour autant que je me souvienne, ma mémoire est hantée par le malheur. Est-ce important ? Je ne jouais jamais avec les autres enfants, ou si peu, seule la présence des adultes me satisfaisait. Je n'ai jamais eu peur de la mort, parce que je n'ai jamais eu peur de la vie. Envie de la vivre, tout simplement. Masquant ce que je considérai être un manque et qui, en me forçant à la prudence, paradoxalement me poussait aux excès, au dépassement.
C'est pourquoi, lorsque Anna entra dans ma vie, les choses ordinaires de l'existence prirent immédiatement à mes yeux l'attrait de l'exceptionnel qui seul mérite d'être vécu. Il faisait beau ce jour-là, et toute la ferveur dont mon être est capable se concentra sur Anna, jeune femme à l'aura si particulière, envoûtée par le spectre de la mort et dont l'esprit était en parfaite harmonie avec sa grande beauté.
Mais plus fort que tout, ce fut d'emblée ce quelque chose de menaçant qui scella notre union, et qu'il fallait tenir à distance. Ralentir le processus de destruction en marche dans l'âme d'Anna, tel fut mon objectif, car bien sûr je ne pouvais plus me passer d'elle. Dès lors nous ne fîmes plus qu'un, bien qu'avançant chacun dans sa prison, sur un chemin que nous savions sans issue, mus par une force inébranlable. La force du destin. "



J.A.



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