é à Paris en 1959, il rencontre adolescent François Truffaut qui détermine sa vocation pour le cinéma et l'encourage à devenir scénariste.
Il a écrit ou co-écrit près d'une trentaine de films, notamment pour Claude Sautet (Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver), Yves Robert (La gloire de mon père, Le château de ma mère), Philippe de Broca (Chouans, Le Bossu) ; plus récemment pour Jean-Paul Rappeneau (Bon voyage, écrit avec Patrick Modiano), Patrice Leconte (Confidences trop intimes), Philippe Collin (Aux abois), Emmanuelle Bercot (Backstage).
Il a publié un livre d'entretiens avec Yves Robert, Un homme de Joie (Flammarion, 1996, Prix Alphonse Allais), et un récit autobiographique, Le petit voisin (Calmann-Lévy, 1999, réédité en 2001 chez Gallimard dans la collection Folio).
AU LECTEUR
epuis qu'elles sont en âge de ne plus subir l'arbitraire des parents - depuis leur naissance, en fait -, nos filles, à l'approche des vacances, me réclament un " grand voyage " : loin, au soleil. À chaque fois, je réponds que je ne peux pas en décider là, tout de suite, qu'il faut prendre le temps de réfléchir. Et je me révèle incapable de choisir une destination. Pourquoi irais-je à tel endroit ? Ne serait ce pas mieux ailleurs ? Mais où ? À force de tergiverser, en dehors d'un séjour annuel et hivernal à Knokke-Le-Zoute, je n'ai jamais emmené Claire et Cécile hors de France. À présent, elles ne s'en laissent plus conter et voyagent par elles-mêmes au long cours, l'une ne craignant pas de résider dans une famille japonaise de la banlieue de Kyoto, l'autre de camper dans un cabanon sur un lac des Rocheuses, tandis que leur père, resté à Paris, continue de compulser ses innombrables guides, cartes et catalogues de voyages, pour la plupart périmés.
Je sais, au fond, que je ne partirai plus. Au moins pour ne pas dépareiller ma collection de pays inexplorés. Ces lointains qui m'ont tant fait rêver enfant. Je projetais de faire le tour du monde, et plutôt deux fois qu'une. Mon père - que je crus être un grand voyageur - me l'avait assuré. " Un jour, Jérôme, toi aussi tu voyageras et tu verras tous ces pays ", m'avait-il dit en faisant tourner le globe-terrestre de son bureau. Dès lors, l'imaginaire du voyage - alimenté par les illustrés, les livres, les films, les chansons - allait enchanter mon enfance et mon adolescence.
Le bilan de mes pérégrinations est piètre. J'ai rarement séjourné au-delà des frontières. Je quitte avec réticence Paris, mon quartier, ma rue même, tel un paysan d'autrefois rivé à son village, son clocher. Sans que j'y prenne garde, au fil des années, un sédentarisme sournois m'a figé sur place. En trois phases successives : le désir d'ailleurs, l'embarras du choix, puis l'angoisse du départ, celle-ci l'ayant emporté sur les deux autres. À ce train, je le crains, le seul " grand voyage " que je finirai par accomplir sera sans retour… " Partir, c'est mourir un peu, mais mourir, c'est partir beaucoup ", remarquait Alphonse Allais.
De fait, la mort de ma mère eût été une belle occasion de partir. Dans l'Atlantique Sud, en l'occurrence, puisqu'elle m'avait fait promettre sur son lit d'agonie que ses cendres y seraient dispersés. Je n'ai pas tenu ma promesse. Et la culpabilité qui m'habite aura inspiré l'écriture de ce livre : les mésaventures picaresques d'un voyageur immobile.
Sous le titre figure l'appellation " roman ". Il s'agit bien de cela, quoique le personnage central porte le même nom que moi. Cela peut paraître curieux, voire un brin narcissique. J'ai longtemps balancé avant de m'y résoudre. Aucun hétéronyme ne me convainquait. Pas davantage la première personne du singulier. J'aurais pu m'inventer un Zuckerman ou un Weyergraf de substitution - pour prendre exemple sur de grands auteurs - mais alors, me semblait-il, le caractère intime du récit eût été brouillé par ce double fantasmatique. Ni " je " ni " il ", Jérôme Tonnerre était finalement le plus juste médiateur pour raconter une fiction à tendance autobiographique. Une fiction, avant tout. Écrire, c'est se souvenir. Et se souvenir, c'est reconstruire.
Comment le voyageur immobile irait-il disperser les cendres de sa mère dans l'Atlantique Sud ? Du reste, qu'entendait-elle par là : Copacabana ou Mimizan-Plage ? Cette dernière destination, bien sûr, avait ma préférence. À l'époque, les recherches menées afin de localiser la zone cinéraire démontrèrent que je ne pourrais me contenter du littoral hexagonal. Cependant, en cet hiver 1991, la guerre du Golfe menaçait de s'étendre. La France avait mis en place le plan Vigipirate et les déplacements étaient déconseillés. De quoi inhiber un voyageur déjà récalcitrant. Flanqué de l'urne, je fis quelques tentatives d'évasion, toutes vouées à l'échec, et finis par renoncer. Après avoir refroidi près d'un an, les cendres réussirent malgré tout à prendre le large.
Dans un récit précédent, je m'étais occupé des pères perdus, le géniteur et le père choisi. J'avais négligé la mère, elle aussi perdue, de son vivant. Elle m'en voulait et je lui en voulais de m'en vouloir. La brutalité de sa mort m'avait néanmoins rapproché d'elle. Son refus d'être inhumée était énigmatique. Ni ici, en France, sa terre d'accueil, ni aux Etats-Unis, sa terre natale, mais n'importe où hors du monde. La crémation de sa dépouille ne suffisait pas, fallait-il encore en immerger les cendres dans l'océan. Il n'y aurait nulle pierre tombale où se recueillir. Plus aucune trace. Rien. " Amoureuse de la mer et des marins ", ainsi que quelqu'un l'avait qualifiée, elle ne faisait qu'observer un rituel répandu chez les gens de mer, bien qu'elle n'en fût pas. J'ai tenté d'élucider ce secret : pourquoi avait-elle voulu disparaître ainsi ? J'ai mené l'enquête, en sondant les lettres, les papiers de famille, les rares témoins, en convoquant à la barre les albums de Tintin et les films de Jean Rouch, Éric Tabarly et Alain Bombard. Cette néantisation avait-elle un sens caché, qu'elle-même, peut-être, n'avait pas mesuré ? L'hypothèse que je formule m'est apparue chemin faisant : les origines du secret tenaient du secret des origines.
Que ce livre soit pour ma mère, enfin, une manière de tombeau.
»
Jérôme Tonnerre
EXTRAIT
trente et un ans, il était aussi empoté qu'à quinze. Ce n'était pas de la timidité. Plutôt une impétuosité mal canalisée. Il ignorait les rites et les parades de séduction. Il pensait qu'il suffisait de fixer une fille d'un regard intense. Si intense qu'on le prenait pour un dément. De fait, après cette phase d'observation, une pulsion primitive le débordait, brusque et brutale. L'iguane qui gobe la mouche. Il cumulait les fiascos. Il en vint à élaborer une tactique plus subtile : manifester la plus souveraine indifférence à celles qui le mettaient en tumescence. Et là, ça marchait. Elles l'ignoraient.
Les rencontres qu'il lui arrivait de faire malgré tout, à son corps défendant pour ainsi dire, se révélaient incompatibles avec sa phobie. Il s'attachait à des nomades, à des sylphes. Incapable de les suivre dans leurs périples, il devait inventer toutes sortes de prétextes. Il fréquenta une étudiante en archéologie khmère, l'infirmière d'une ONG. Et même une hôtesse de l'air.
Celle-ci lui apparut alors qu'il parcourait Le Monde. Depuis un moment, diabétique contournant la vitrine du pâtissier, il évitait l'aérogare des Invalides. Le départs et arrivées des voyageurs aériens le déprimaient. Mais cet été-là, son marchand de journaux étant en vacances à Cuba - à Cuba ! -, il dut s'approvisionner au kiosque de l'esplanade. La navette en provenance de Roissy venait de s'arrêter. Patricia en descendait, hâlée par un soleil tropical, moulée dans son uniforme d'Air France. Confronté au plus affolant de ses fantasmes, il se réfugia derrière son journal. La fuite de monsieur Monde tourna court.
L'hôtesse de l'air s'approcha en souriant. Elle avait besoin d'aide pour transporter ses bagages. Elle arrivait de la Réunion. Non, il n'y était jamais allé. Pas encore.
Pendant les préliminaires, il demandait à son initiatrice de simuler les gestes et consignes de sécurité qu'elle prodiguait aux passagers. Cela pourrait servir un jour et c'était aphrodisiaque, du moins pour un garçon qui n'avait jamais décollé. " Passez sur manuel, contrôlez vos vis-à-vis, et rendez compte. " À califourchon sur lui, elle étendait ses bras, désignait les issues de secours et le toboggan, commentait la chute du masque à oxygène en cas de dépressurisation et, en cas d'amerrissage, le gilet à enfiler comme suit. Lorsqu'il lui suggéra de porter un Mae West - surnom dudit gilet gonflable, en référence à la plantureuse actrice - sur sa poitrine fort pneumatique déjà, Patricia le traita de fétichiste et le quitta.
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