La joueuse de go
Shan Sa est née à
Pékin en 1972. Après avoir
écrit dans sa langue une uvre
poétique, elle quitte en 1990
Pékin et le chinois pour le
français. Elle travaille alors avec le
peintre Balthus. En 1997, Porte de la Paix
céleste (éditions du Rocher)
reçoit la bourse Goncourt du Premier
roman. Il est traduit dans de nombreux pays. Son
deuxième roman, Les Quatre Vies du saule,
est paru chez Grasset (Prix Cazes 1999).
Lire le
premier chapitre
 e
18 septembre 1931, le Japon envahit la
Mandchourie.
En 1933, mon grand-père, fils d'un
propriétaire terrien, se révolta. Il
abandonna sa femme épousée au cours
d'un mariage arrangé, sa famille
autoritaire, la Mandchourie natale, la terre noire.
Il avait vingt ans.
A Pékin, Grand-père fit ses
études à l'université.
Initié par les membres du parti communiste
clandestin, il suivit des cours d'espionnage
où il rencontra ma grand-mère, jeune
fille qui avait quitté Hong-Kong et parcouru
des milliers de kilomètres pour rejoindre la
résistance. Le mépris de la richesse,
le courage de l'exil, la révolte contre un
gouvernement qui bradait la Chine, réunirent
les deux jeunes étudiants
déterminés à changer le
monde.
A partir de 1937, ils combattirent les troupes
japonaises dans les montagnes de Tai Rang. Plus
tard, ils rejoignirent Mao à Yan An,
où il avait installé son
état-major après une marche de
dix-huit mille kilomètres. Ma mère
naquit sur le dos d'une mule rouge. 1945, le Japon
fut vaincu. 1949, l'armée de
Libération conquit toute la Chine. A
Pékin, Mao distribua le pouvoir entre ses
vétérans. Grand-père fut
nommé gouverneur de la capitale de la
Mandchourie, la cité impériale de Pu
Yi, qui retrouva son nom d'antan : Chang Chun,
ville du Printemps Éternel.
Grand-père aménagea cette ville
détruite par les bombardements, restaura les
rues, créa des parcs publics. Sa
popularité était si grande que
quarante ans plus tard, on m'arrêtait dans la
rue pour me serrer la main.
- Tu es la petite-fille de Li Dou, n'est-ce pas ?
Comme ton visage ressemble au sien. Quel homme
extraordinaire ! Comme il nous manque !
Dès le début de la Révolution
culturelle, en 1968, mes grands-parents furent
proclamés par les gardes rouges ennemis du
peuple. Coiffés de bonnet d'âne,
humiliés sur des estrades, ils furent
roués de coups. Grand-père en
mourut.
Je n'ai jamais connu cet homme. Il fut pour moi un
mythe, une hantise. La Mandchourie n'est pas mon
pays natal mais je suis son enfant. La terre noire
me communique sa force et sa
persévérance. Je porte dans mon sang
le mugissement de ses forêts, le grondement
de ses fleuves, sa révolte.
1998, Grand-mère mourut après avoir
lutté pendant deux ans contre un cancer.
Cette femme-soldat fut vaincue par la maladie. Dans
ce monde moderne où trônent le profit,
le confort, les caprices de l'égocentrisme,
qui me donnera désormais l'exemple du
courage et de la vérité ?
La guerre sino-japonaise a duré huit ans.
Comment une île a-t-elle pu se lancer
à l'assaut d'un empire immense ? Durant le
siège de Nankin, trois cent mille civils
chinois furent éventrés,
violés, pendus, fusillés. Pourquoi
cette violence insensée ? Comment mon
peuple, cent fois supérieur en nombre,
s'est-il laissé massacrer ?
Avant la guerre, le Japon, modernisé par
l'empereur Meiji, souffrait de la perte de la
tradition et tentait de récupérer
l'esprit samouraï par la glorification du
sacrifice. La mort digne, vouée à la
grandeur de la patrie exalta toute une
génération. Les jeunes gens partaient
à la guerre, heureux à l'idée
de verser leur sang
En Chine, dès la
fin du XIXe siècle, l'Empire chancelant
accumulait les défaites face aux
colonisateurs occidentaux. Pendant un
demi-siècle, la terre chinoise ne fut qu'une
plaie où nos seigneurs de la guerre se
disputaient le pouvoir laissé vacant par le
dernier empereur. Le peuple, ruiné et las,
rêvait de paix.
La guerre de 1937-1945 fut une partie de Go entre
la Mort et la Vie.
Aujourd'hui, les joueurs ne sont plus. Seuls
demeurent le damier et la neige de la Mandchourie.
»
© Shan Sa.
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