Photo : © Flore-Aël Surun



irginie Despentes est née en 1969 à Nancy. En 1993, elle publie Baise-moi, suivi des Chiennes savantes, des Jolies choses (Grasset, Prix de Flore 1998, adapté au cinéma avec Marion Cotillard et Patrick Bruel), de Mordre au travers (Librio, 1999) et de Teen Spirit (Grasset, 2002). Réalisatrice, elle a tourné sa propre adaptation de Baise-moi, qui connut les problèmes de censure que l'on sait. Virginie Despentes est publiée dans de nombreux pays.

 

EXTRAIT

 

'était en 1985. Après les fêtes de Noël. Il avait neigé sans arrêt, les paysages uniment blancs, comme on sait faire, dans l'Est. Un pote à elle, toujours en noir, fan de Cure basique, profitait de l'absence de sa mère pour faire de grandes fêtes tous les soirs. Préférant éviter de fastidieuses négociations avec ses parents, elle ne leur en avait pas parlé. Comme d'hab et comme bien des ados de l'époque, elle était passée par la fenêtre et s'y était rendue à pied, c'était à cinq minutes de chez elle.
Ils écoutaient Lydia Lunch. Elle portait un collier de chien avec une laisse, un truc très inspiré. Elle avait passé une bonne partie de la soirée à faire le tour d'une chambre, en écoutant le même morceau. D'autres gamins comataient dans le sofa, ils s'étaient vraiment mis le compte. Il y en avait deux qui se bécotaient, ils étaient hérissés de clous et bardés de chaînes, tous deux excessivement maigres. Ils ressemblaient à deux petits oiseaux qui seraient tombés dans l'eau.
C'était une bonne soirée, tranquille, jusqu'à l'arrivée d'un dénommé Léo. Il n'était pas de Nancy, elle ne l'avait jamais vu. D'ailleurs, elle n'avait jamais rien vu de tel. Un rêve de punkette, pétard blond et beauté androgyne, comportement très masculin, dans un registre " elphique farceur ". Il portait un perfecto noir hyper étriqué et un jean un peu court sur des Creepers bleu électrique. Même en rêve, elle n'aurait pas osé imaginer un garçon pareil. Aussi parfaitement parfait. Il était une promesse de bonheur plein et dense, touffu comme une jungle amicale. Il avait fini par lui demander, à elle précisément, si elle savait où trouver des acides.
Il l'avait suivie. Dans le froid, qui donnait envie de se serrer les coudes. Ils avaient rempli leurs poches de canettes de Kro et s'étaient éloignés ensemble. Dans le blanc du dehors, le tapis de neige crissant, l'expression " marcher sur des nuages " la faisait glousser d'aise.
Elle avait attendu qu'ils atteignent l'abris bus pour se lancer, trois, quatre : " tu veux pas qu'on couche ensemble ? " elle avait inspiré avant et crispé ses poings dans ses poches. Pas chiant, visiblement flatté, il n'avait pas eu l'air trop surpris. " Ouais, si tue veux. Mais d'abord on prend des acides. " " C'est comme ça que je l'entendais. " Elle avait étendu ses jambes, assise contre la vitre de l'arrêt de bus, elle était étourdie de cette promesse : ils allaient coucher ensemble. OK, la vie c'était finalement bien moins chiant que ce qu'elle avait d'abord prévu.
Ils attendaient que les acides montent, abrités du vent assis à un autre arrêt de bus, en centre ville, cette fois. Quand une voiture avait ralenti à leur hauteur, Gloria avait constaté que ça commençait à faire effet, à cause du son qui devenait un goût dans sa bouche et l'air était plein des couleurs. La portière avait claqué et son père s'était déployé, un géant fou de rage qui venait de tourner presque une heure en ville à sa recherche, parce que chez eux le téléphone avait sonné pour elle et ils s'étaient rendu compte qu'elle n'était pas dans sa chambre.
Il l'avait arrachée - au sens propre et très brutal - d'entre les bras du prince. Elle avait eu le temps de lui dire " à demain ". Ensuite, dans la voiture, à côté de son père qui hurlait en cognant le volant, elle avait commencé à comprendre que les acides étaient vraiment bons.
Elle était dans un broyeur mécanique à longues dents d'acier et capables de transpercer ses émotions les plus intimes. Les mots s'enfonçaient, larges tranches de verre, vidés de sens mais surchargés de leur pouvoir hostile. Elle était enfermée et se cramponnait au siège. Son père l'assaillait d'une colère formidable, une frustration tournée contre elle, il la passait au lance-flamme. D'habitude, elle avait ses trucs, ses aises et ses machins pour encaisser l'affaire, mais prise à ce moment-là, le cerveau dérouté au LSD, elle avait senti physiquement le coups de poings fatals portés au mental, certaines parties irrémédiablement défoncées. Elle pouvait les visualiser. Pourtant, il ne s'agissait là que d'aimables préambules au cauchemar.
Le surlendemain, au lieu de fuguer sans faire chier le monde, normal, elle s'était mis en tête - trop d'acide, probablement - de prévenir ses parents qu'elle partait.
Dans la salle à manger, ils étaient assis côte à côte devant la télé, elle s'était raclé la gorge et lancée. Son père avait répondu " non " sans avoir à y réfléchir deux secondes. Sa mère n'avait rien dit, juste pris sa tête exténuée de quand elle n'en pouvait plus que Gloria recommence un bazar.
Elle avait insisté.
Brusquement, son père s'était levé et avait piqué sa crise. Elle a ce qu'on appelle de qui tenir cette faculté de hurler comme une possédée qui veut écraser l'adversaire, l'annuler, le foutre en l'air. Il avait commencé son cirque, vociférant qu'ils n'en pouvaient plus, et sa mère faisait le refrain " non mais tu te rends pas compte ", première baffe, pour lui apprendre à insister, puis une deuxième, pour lui apprendre à se coucher par terre quand on commence à la frapper.
Sauf que pour la première fois en face de lui, elle avait pris une chaise et l'avait levée pour se défendre. Elle aurait mieux fait de s'abstenir. Ça avait rendu son père fou de rage. Elle avait pourtant pris quelques raclées notoires, mais celle-là était fulgurante et d'ailleurs, ce fut la dernière. Qu'il soit violent était une chose, qu'il veuille la dresser en était une autre, mais en aucun cas il n'avait l'intention de la tuer. Le père aimait Gloria. Elle l'avait toujours cru quand il disait qu'il l'aimait plus que tout au monde. Mais c'était comme pour ses amours d'après, ils s'aimaient et ne savaient pas vivre ensemble. Et encore moins se parler normalement.
Ce soir-là, elle avait cherché à se défendre jusqu'au bout, refusant de se rouler en boule dans un coin en se protégeant des bras, comme elle le faisait toujours. Cette fois-ci, elle voulait qu'il la laisse passer, elle voulait partir en curant et se démerder ensuite pour rejoindre Léo à Paris.
Un docteur était arrivé, avait aidé les deux adultes à la maintenir à terre et il l'avait piquée. Coton, aussitôt, la tête remplie de coton.
Puis la maison était pleine de pompiers et elle comatait sur le sol, entourée de bottes.
Réveil à l'hôpital. HP.



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18