Photo : Jerry Bauer

Mark Slouka

Traduit de l’anglais par Dominique Peters



ark Slouka est diplômé de l’université de Columbia ; il a enseigné à Harvard et à l’université de San Diego, en Californie. Il est actuellement professeur de creative writing à Columbia et collabore à la rédaction de Harper’s Magazine. Il vit à New York avec sa femme et ses enfants.

 

AU LECTEUR

a rétrospection est un cadeau qui nous permet de compenser le passage des saisons. C’est notre petite revanche. Si nous ne pouvons ralentir le temps, nous pouvons le remodeler à notre convenance, substituer l’intention à l’accident, le mobile à la coïncidence, la marche d’acier de la volonté aux errances de l’âme. Ce n’est pas grand-chose à opposer à la mort, mais ce n’est pas rien.
Je le mentionne, parce qu’on m’a demandé de dire quelques mots sur la genèse de Deux, ce dont je suis reconnaissant. Cela me donne l’occasion de transformer sept ans de labeur intermittent (durant lesquels j’ai écrit d’autres livres, des nouvelles, des essais, durant lesquels j’ai vécu, aussi) en une entreprise assez cohérente et prévisible. On me fait là un délicieux cadeau, dont j’ai l’intention de profiter pleinement. Tout ce qui suit est absolument vrai – rétrospectivement.
Il y a une dizaine d’années, peu après la nais-sance de notre fille, j’ai lu un essai que Steven Jay Gould, alors paléontologue à Harvard, avait écrit sur les frères siamois. Si l’essai en lui-même était plutôt sec, sans relief, j’ai trouvé le sujet profondément émouvant. Quelque chose m’a touché dans le calvaire de ces deux hommes liés l’un à l’autre pour la vie (ou esclaves l’un de l’autre, devrais-je dire). Pourquoi ? Je ne le sais pas bien. Peut-être parce qu’explorer les limites entre soi et l’autre, tracer les frontières entre la compassion et l’amour, a toujours intéressé l’écrivain que je suis. Peut-être parce que, enfant unique sans autre famille que mes parents, je trouvais étrangement attirante l’idée d’une frater-nité imposée de manière aussi dramatique. Peut-être parce que, jaloux de mon intimité, je trouvais particulièrement horrible l’idée de la présence d’un autre, permanente, la vie durant.
À ces possibilités, je dois ajouter des ingrédients qui me sont personnels : mon conflit avec Dieu, avec la mort, avec le passage inexorable du temps; l’idée qui m’obsède que raconter notre vie peut, dans une certaine mesure, nous racheter ; mon histoire d’amour avec nos enfants. Tout cela a pris du temps. Pour compliquer encore les choses, plusieurs grands auteurs, dont Vladimir Nabokov et Mark Twain, se sont attaqués au sujet des jumeaux conjoints, et ils ont échoué, en partie au moins parce qu’ils n’ont pas su trouver les êtres humains par-delà l’évidence du handicap. Parler d’un monstre ne m’intéressait pas. Je voulais écrire l’histoire d’un homme, d’un père, d’un amant, d’un mari – qui se trouvait piégé, par un caprice de la biologie et du destin, dans une situation particulière – d’un homme qui, contrairement à son frère, ne pouvait se résigner à l’injustice qui le frappait; d’un homme qui, pour paraphraser le grand poème de Dylan Thomas, enrageait contre le jour qui meurt.
En d’autres termes, je voulais écrire une histoire d’amour.
Et c’est ce que j’ai fait. Chang – mon Chang, pas le Chang historique – a mis du temps à naître. Quand il est apparu, j’ai passé deux ans avec lui, le temps qu’il me narre le conte dont il est le héros. Il me manque.»

Mark Slouka



EXTRAIT


ous avions été une bizarrerie, un phénomène, un acte de Dieu. Nous avions distrait les rois et leurs courtisans. Nous avions été une merveille de la nature, une prophétie, un symbole sculpté, comme l’argile de la rivière, en fonction des besoins des autres. Et pourtant, au bout du compte, nous étions restés tels que nous étions, familiers à nous-mêmes. C’est l’Occident qui a fait de nous des monstres.
C’est le miroir des foules – la salive sur les lèvres, le rugissement de dégoût, la réaction frénétique, presque désespérée à un saut périlleux ou à un poirier – qui fit le gros du travail. Nous n’avions jamais été confrontés à une telle faim. Tous les soirs, jour après jour, ils venaient, remplissaient les salles de cette odeur de bière et de sueur humaine, déterminés, comme des enfants qui poussent d’un bâton la carcasse d’un chien, à se faire peur. A se salir. Et nous les laissions faire. Nous étions leur péché et nous étions leur absolution – une bonne affaire, pour cinq ou six shillings par tête.
Mais il n’y avait pas que le petit peuple – les boutiquiers, les marchands de tissu et leurs semblables – qui avait besoin de nous. Dans les salons et les boudoirs, de Bruxelles à Boston, le désir d’être épouvanté, bien qu’en partie masqué par les affublements de classe, restait honteusement visible. Au palais des Tuileries (certainement dans la même salle où, deux ans plus tard, le petit Charlie Stratton – pardon, le Général Tom Pouce – allait jaillir d’un gâteau pendant une représentation du Petit Poucet et glisser entre les jambes d’un groupe de danseuses), une charmante jeune femme à peine plus âgée que nous, vêtue d’une robe en soie damassée bleu nuit, cacha soudain sa bouche de sa main, laissant croire qu’elle allait être malade, et eut une crise de fou rire si grave qu’il fallut l’emmener dans une pièce voisine pour qu’elle se remette. J’avais regardé son cou : juste sous sa peau, une fine veine bleue tremblait comme si quelque chose voulait se libérer.
Il fallut attendre un bon moment avant que le professeur Dumat, sorte d’expert en « monstres et prodiges », nous explique que, sur le plan étymologique, nous étions plus comiques que terrif-fiants, que tous les monstres de notre type descendaient du même ancêtre comique. Nous et ceux de notre famille, dit-il avant de s’interrompre le temps d’avaler une gorgée de vin, étions des lusus naturae – des plaisanteries de la nature. Il sourit. Peut-être la jeune femme savait-elle le latin.

*

Nous remportions un grand succès, mon frère et moi. Très grand, en fait. Je soupçonne que, grâce au commerce de l’opium, Robert Hunter avait connaissance du diablotin pervers, gants de velours et cornes épineuses, qui réside en chacun de nous, qui nous murmure d’avancer, de toucher ce qu’on ne toucherait pas, d’aller où on n’irait pas. Bien qu’ignorant le latin, il parlait couramment la langue des shillings et des francs, comprenait comme peu d’hommes que j’ai connus la grammaire de la honte humaine. Pour Hunter, le désir et la peur n’étaient pas des mots mais des choses à vendre comme un lot de fourrure ou un ensemble de couteaux de bouchers, c’étaient des sujets et des objets, interchangeables mais liés entre eux, et lui, Hunter, était celui qui établissait leur relation, leur donnait vie. Ou plutôt nous.
Rien de tout cela n’était nouveau, bien sûr. Le monde que nous découvrions à Belfast et Dublin, Paris et Pampelune nous avait précédés; il avait toujours été là, supportant l’attente de notre arrivée par de menues distractions. Nous avions juste pris la place qui nous était déjà réservée. Nous étions les gardiens des damnés en enfer, les gargouilles grimaçantes enchaînées à la façade. Nous étions les monstres dans le miroir, le frémissement de la nature sauvage des réalités.
Et plus encore. Pour Ambroise Paré, dont le bon professeur Dumat nous lut longuement les ouvrages datant du xvie siècle, nous étions la preuve de la gloire de Dieu. Et la manifestation de sa colère. Une corruption de la semence, une pousse contrainte par l’étroitesse du ventre. Un produit de l’intervention des démons ou du diable. Ou bien l’artifice de mendiants itinérants. Vous me trouvez inique? Vous pensez que les choses avaient sûrement changé depuis l’époque des spéculations de Paré? Que la science et la raison avaient fait jaillir la lumière, banni nos peurs, etc., etc.? Je dis que rien n’avait changé depuis que Shakespeare, le contemporain de Paré, plus au nord, avait permis à Trinculo, rêvant de montrer Caliban aux masses, de dire cette simple vérité : « Ils ne se fendraient pas d’un liard pour secourir un mendiant estropié, mais ils en allongeraient dix pour voir un Indien mort. » Exactement. Hunter était notre Trinculo presbytérien, en 1829. Il ne manquait pas de mendiants estropiés; il y en avait autant, voire plus, qu’à l’époque où le barde, en route pour le théâtre du Globe, enjambait les tas crasseux. Et nous ? Nous étions l’Indien mort, bien sûr, qui pour un temps les attirait dans les salons ou les cours de ferme, qui les laissait toucher le parchemin fripé de sa chair desséchée – si exotique ! Si rouge ! Si semblable à la leur, et pourtant, non ! Non ! – tout en soulageant discrètement leur bourse.
Non, la science et la raison n’ont réussi qu’une chose, me disais-je : nous rendre moins honteux d’introduire notre doigt dans la blessure. Si auparavant on frissonnait à la vue d’une main en trop, d’un dos bossu, d’un organe mâle poussant dans la chair d’une femme, maintenant on savait mesurer et décrire, dessiner et disséquer au nom de la science. Si auparavant on regardait bouche bée les monstres qui voulaient attirer notre attention et notre argent, maintenant on savait les cataloguer et les rassembler, les latiniser et les étiqueter comme des dents de carnivores dans une vitrine ou des tumeurs malignes dans des bocaux. Et peut-être était-ce , le progrès.
Jamais je ne pus le croire. C’était une simple manière de déplacer une forme de cruauté vers une autre plus cruelle encore, certes mieux capable de voir la douleur derrière l’horreur, mais qui pourtant nous incitait moins à être consternés par notre curiosité. De fait, pour certains (les gens entiers et sains, invariablement) le membre tordu valait mieux que le membre droit. Pour les savants messieurs du Baltimore Medical and Surgical Journal (qu’aurait été notre éducation sans l’aide du professeur Dumat ?) la civilisation nous avait rendus aveugles à la beauté de la corruption au point que les collectionneurs devaient aller à l’étranger, parmi les peuples plus primitifs, pour trouver les trésors qu’ils recherchaient. « Car en vérité, l’œil exercé s’allume à la vue d’une excroissance remarquable autant que celui du voyageur à la vue de montagnes majestueuses ou d’édifices imposants ; un monstre de naissance, une langue de syphilitique, n’importe quelle expression du sublime pathologique nous captivera et nous inspirera davantage (intellec-tuellement et, oui, gentil lecteur, esthétiquement) qu’une pêche en plein été. Pourtant, et c’est bien triste, nous, Occidentaux, étouffons dans l’œuf les maladies naissantes prometteuses; les phénomènes morbides n’ont pas plus de chance parmi nous que des fruits dans une cour d’école : ils sont ramassés avant que d’être mûrs. »
Bien que très jeunes encore, nous comprîmes la leçon : adulation et répulsion pouvaient jaillir de la même source, les louanges excessives marchaient main dans la main avec les condamnations sans appel. Goutte à goutte, cette fiole d’arsenic empoisonna nos cœurs, troubla notre vision. Lentement, imperceptiblement, comme des pousses jumelles sous une cloche de verre, nous nous mîmes à nous incurver et à nous tordre, à nous ajuster à nos nouveaux cieux et à leur logique lisse et invisible. Nous devînmes monstrueux, pour la première et la seule fois de notre vie, au point que, lorsque nous fûmes en présence d’une adoration sincère – non, pas nous ; lorsque je fus en présence d’une adoration sincère –, je la pris pour son jumeau corrompu et la laissai partir loin de moi.



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