Photo : Olivier Roller

Michel Schneider

Collection littéraire dirigée par Martine Saada

PRIX MEDICIS DE L'ESSAI 2003



ichel Schneider est né en 1944, peu lui importe où. Il a publié notamment Glenn Gould, Piano solo (1988); La tombée du jour (1989); Bleu passé (1990); La comédie de la culture (1993); Baudelaire, les années profondes (1995); Maman (1999); Big Mother (2002).

 

AU LECTEUR

’un siècle ou de l’autre, français ou non, grands ou pas, hommes ou femmes, poètes ou romanciers, et même philosophes, trois douzaines d’auteurs peints dans leurs derniers instants. On entre dans le lieu où ils ont cessé de vivre, on cherche sur leurs lèvres leurs derniers mots. A l’article de la mort, comme on ne dit plus, à cette heure où presque rien : un murmure, quelques syllabes, un cri, un souffle, les sépare encore du grand silence. Ils disent adieu au langage, à cette chose obscure et douloureuse qui était la lumière de leur vie. Puis, de cette chambre de personne, comme l’appelle Rilke mourant, on revient vers les scènes de leur œuvre et les signes de leurs vies.
Rangée ici selon sa date, chaque mort d’écrivain a sa brisure singulière et inimitable. « Chacun d’eux ne posséda réellement que ses bizarreries », écrivait Marcel Schwob, dans la préface de ses Vies imaginaires, modèle dont ici je tire le négatif. Pris sur le vif – on peut le dire –, chaque portrait est une nouvelle, un récit, une allégorie. Il y a ceux qui meurent de l’histoire : Walter Benjamin, Marina Tsvetaeïva, Stefan Zweig ; ceux qui meurent des femmes : Stendhal, De Quincey, Dumas, Flaubert, Rilke ; ceux qui meurent de leur solitude : Mme du Deffand, Dorothy Parker, Jean Rhys, Truman Capote ; ceux qui meurent de leur Dieu : Pascal, Tolstoï, Catherine Pozzi ; et même ceux qui meurent de leurs livres : Pouchkine, Balzac, Nabokov. Mes préférés ? Ceux qui meurent de leur mort, tout simplement, parce qu’il faut bien faire une fin : Montaigne, Mme de Sévigné, Freud, Robert Walser, Alexandre Vialatte…
Si les fantômes des écrivains morts vous racontent leurs petites histoires, laissez-les dire. Ecoutez-les se parler entre mes pages. Ou se taire : ceci est aussi un livre de mutisme. Surprenez cette conversation entre eux et la visiteuse non invitée. Mais
je ne vous dirai pas comme Bossuet : « Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles. » Pas de sermon, ni de visite de catacombe, rien de macabre à cet intérêt aux dernières syllabes. Voir, entendre, rencontrer des esprits n’est pas inquiétant. Pas de larmoiement, je vous rassure. Un ramas d’anecdotes. Et même des scènes à rire. L’humour et l’esprit colorent nombre de scènes de congé, comme si l’écrivain pensait que s’il lui venait un bon mot, la mort pourrait le prendre, puisqu’elle ne le ravirait pas tout entier.

J’ouvre le rideau au moment où La commedia è finita, ce qui n’est pas forcément un mal, si j’en crois plusieurs de ces mourants, écarquillés devant la merveille d’une robe qui bruit : alors, la vie leur apparaît toute neuve. »

Michel Schneider

EXTRAIT


Je lui raconterai une histoire


lexandre Dumas n’avait pas peur de la mort. « Elle me sera douce, disait-il, parce que je lui raconterai une histoire. » Sentant ouverte la dernière ligne droite et craignant qu’elle ne fût un peu courbe, il pressa la course. Les dernières années, il écrivait plus vite que son ombre. J’entends : son copiste, qui avait eu la bonne idée de s’appeler Parfait. Noël Parfait. En quelques mois, Dumas lui avait dicté onze ouvrages, soit trente-deux volumes, en quatre copies. Pour gagner du temps, il ne ponctuait jamais. Parfait rétablissait les virgules, semait les points, complétait les noms abrégés, vérifiait les dates. Des morts, il en avait écrit. Des cruelles, des drôles, des amères, des stupides. Des morts d’écrivains, auxquelles en 1861, il consacra un livre au titre évocateur : Les morts vont vite. Des morts de famille : il invente celle de son père comme une scène d’un roman.
Mais, ce fut autre chose quand la fatigue de vivre fut plus forte que tout – on appelle ça la maladie – abattit l’homme aux histoires, le forcené de la ligne. Alors, Dumas à demi paralysé part mourir ailleurs. Il voulait voir la mer. Il se traîne jusqu’à Puys, près de Dieppe – il y avait bien la mer, mais pas grand-chose d’autre – puis sonne à la porte de son fils : « Je viens mourir chez toi », dit-il. On lui donne la plus belle chambre, avec des fenêtres sur le large. Le fils, touché par ce retour du père pro-dige, mais toujours pas habitué à sa vie sexuelle dévorante, ajoute dans son commentaire : « Dénoue-ment prévu. Méfiez-vous des femmes, voilà la conclusion. »
Des femmes, dans ses dernières heures, il ne fut question que de ça pour Alexandre Dumas. Peu à peu, elles avaient évincé même les livres de ses pensées. Déjà, la dernière année, il n’avait songé qu’à Adah Menken, comédienne et poétesse, journaliste et polyglotte. Un jour, Dumas fils était venu voir son père à Paris. Il l’avait trouvé à son bureau, écrivant avec entrain, mais avec Adah qui le chevauchait non moins fougueusement. Il est vrai qu’à ses talents sans nombre, elle ajoutait le métier d’écuyère de cirque. A l’été 1868, elle tomba malade pendant les répétitions de la reprise des Pirates de la savane et mourut. Une péritonite, dit-on. Alexandre Dumas ne suivit pas le convoi funèbre, quinze personnes au plus : des acteurs, des grooms, sa femme de chambre, et aussi son cheval.
Puis, il tomba malade lui aussi et prit une secrétaire, une petite timide qu’il bourrait de sucreries et à qui il racontait des romans du matin au soir. Mais un jour, ses idées s’assombrirent et devinrent confuses. Il s’embrouilla dans ses histoires et se mit à relire à haute voix ses livres d’autrefois. « Je suis comme un de ces arbres au feuillage touffu, plein d’oiseaux muets à midi, mais qui s’éveillent vers la fin de la journée et qui, le soir venu, empliront ma vieillesse de battements d’ailes et de chants. » Il achève pourtant un récit, son seul roman érotique, Le Roman de Violette. Etrange histoire d’un homme qui a quitté le monde des vivants, non pour un quelconque paradis, mais pour se retrouver la plume à la main, essayant de fixer sur le papier les bons souvenirs de son passé, et faisant l’éducation sexuelle d’une vierge de quinze ans.
Quand pour de bon vient le soir, à son chevet, une volière de voix de femmes, encore et toujours. Sa fille, ses petites-filles, des amies, des servantes : Nathalie et Saturnine-Aventurine. Une femme de chambre russe, Anouchka, se prend pour lui de tendresse. On lui rapporte qu’elle le trouve très beau. « Pousse-la dans cette idée! » répond Dumas. La petite femme qui lui sert de copiste l’attire par la blancheur douloureuse de ses traits. Olga Narichkine, la fille d’une maîtresse du fils, vient le voir très souvent. Elle a le corps délié et l’air d’une vierge du Pérugin avec ses robes longues et ses mains incertaines. « Qui est là ? demande-t-il en s’éveillant.
C’est Olga.
Qu’elle entre !
Tu l’aimes donc, Olga ?
Je la connais à peine, mais, les jeunes filles, c’est la lumière. »

D’autres témoins évoquent des paroles chaleureuses pour Alphonse Karr, écrivain et polémiste, vieil ami de Dumas. « Serre-lui bien la main pour moi, comme ça », dit-il à Dumas fils, qui rapporte : « Tout son passé lui est présent à l’esprit, c’est le présent qui s’efface immédiatement de sa mémoire et qui se perd aussitôt dans la nuit. » D’autres encore rapportent des dernières paroles plus conformes à son être d’écrivain. Ecrire avait été sa vie : il vaudrait mieux que ce fût aussi sa mort. On rapporte ce dialogue avec son fils :
Alexandre, dis-moi franchement… Est-ce qu’il restera quelques pages de moi ?
Sois tranquille, il en restera beaucoup.
Tu me le jures ?
Je te le jure.

Alors, fermant les yeux : « Il est temps de quitter ce monde : je commence à croire aux serments! » 
On lui invente encore un dernier mot d’écrivain, un mot à double sens : « Je ne saurais jamais comment ça finit ». Quoi ? La vie, les émois amoureux d’une jeune personne, le roman qu’il était en train d’écrire, Hector de Sainte-Hermine, ou encore, le Grand dictionnaire de cuisine qu’il laisse inachevé, lui aussi ? Au lendemain de sa mort, son fils écrit à George Sand : « Comment se fait-il qu’il n’ait jamais écrit une ligne ennuyeuse ? Parce que ça l’aurait ennuyé. Il est tout entier dans ses mots. Il a eu cette bonne fortune d’avoir pu écrire plus que qui que ce soit, d’avoir eu toujours besoin d’écrire pour faire vivre lui-même et combien d’autres ! et de n’écrire jamais que ce qui l’amusait. » Il y avait une autre raison aux dialogues vivants et rapides, aux répliques courtes qui font vite tourner les pages : elles sont payées au même prix que la ligne.
Mais le fils rapporte à Charles Marchal que, lorsqu’il lui demande, affaibli, « As-tu envie de travailler ? son père répond : « Oh ! non », puis se détourne. Dans ses derniers jours, il fait un rêve : il gravit une montagne dont chaque pierre était un livre de lui. A mesure qu’il monte, il la sent se dérober et s’effondrer sous lui comme une dune de sable.
Il semble que Dumas ait mis à mourir le même abandon qu’à se planter au cœur des femmes. C’était assez doux, finalement, cet arrachement, ce dépaysement. Et puis, ce serait la première fois qu’il mourrait dans son lit, et non avec Porthos ou au hasard des chemins. « Moi, la vie », dit-il, peu avant de lâcher prise, le 5 décembre 1870. Un lundi. Il fait si froid à Paris que la Seine gèle. Tant qu’à faire, j’aimerais bien mourir le même jour que lui. Pour l’année, il faut voir. Quand le signal
d’appel retentira, je tenterai sûrement de prétendre que Dieu m’appelle sur une autre ligne.



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