Photo : Olivier Roller


Patrick Rambaud



atrick Rambaud est né à Paris en 1946. Parodies ou romans, il a écrit une trentaine de livres, parmi lesquels : La Bataille (Grasset 1997, Prix Goncourt et Grand Prix du roman de l’Académie française) et Il neigeait (Grasset, 2000). L’absent constitue le troisième volume de sa trilogie impériale.

 

AU LECTEUR

e vous jure que la pratique de l’histoire est tonique et réconfortante; elle donne une allure détachée, vous regardez l’actualité avec distance. Cela n’a rien à voir avec la nostalgie cucul des temps passés, qui ne sont guère plus éclairés que le nôtre, et il y a toujours eu des ronchons, au moins depuis cinq mille ans quand l’Egyptien Ipuwer se lamentait en ces termes : « C’est la décadence, les enfants n’obéissent plus, le langage s’abîme, les mœurs s’avachissent. » Bien sûr, il est sot de comparer les époques, mais parfois elles se répondent comme un écho dans les montagnes, parce que
les mentalités n’ont pas évolué depuis Homère. Voulez-vous un exemple de concordance et de permanence ? Hitler avait ses chemises brunes et Mussolini ses chemises noires, eh bien Phalaris, tyran sicilien, six siècles avant notre ère, avait ses chemises grises. Ses troupes d’assaut n’étaient pas moins barbares que la Waffen S.S. Quand elles entrent à Agrigente, elles brûlent tous les habitants à feu lent dans un énorme taureau de métal. Les cris sortaient par les naseaux fumants. Permanence dans la sauvagerie, vous dis-je. Un autre exemple lointain ? Le gendre de Frédéric ii de Hohenstau-fen, Ezzelino da Romano, s’empare de Driola : il fait comparaître tous les habitants devant lui, leur crève les yeux, leur coupe le nez et les jambes avant de les abandonner dans cet état. Imaginez le spectacle au journal télévisé du soir. Le même fait emmurer dans Padoue onze mille soldats capturés. L’extermination programmée est une vieille ren-gaine. Cela se passait en Italie au xiii
e siècle.
Revenons à aujourd’hui. Quand je vois W. Bush et son équipe de guerriers (dont aucun n’a voulu aller au Vietnam) répéter depuis 1992, huit siècles après le Mongol Hulagu, Il faut détruire Bagdad, je songe à Caton : Ceterum censeo delendum esse carthaginem, il faut détruire Carthage. A force de seriner sa ritournelle aux oreilles des sénateurs, Carthage fut prise et rasée. Ce qui avait convaincu les Romains, en réalité, n’avait rien à voir avec la morale coincée de Caton, mais les campagnes d’Afrique du Nord étaient riches et bien irriguées, ils y voyaient une source de profit, et puis Carthage accumulait dans ses arsenaux des armes de destruction. La ville brûla pendant dix-sept jours. Les commerçants romains se partagèrent le territoire. Si en Irak, les ayatollahs s’emparent d’un pouvoir brisé, ils me font penser aux évêques chrétiens qui organisèrent les villes gauloises face aux invasions, pour remplacer un pouvoir impérial défaillant; l’Eglise eut la suprématie politique, en Occident, pour des centaines d’années.
Voici pourquoi j’aime voyager dans le temps.
Voici pourquoi j’ai eu envie de vous y emmener.
Pour notre savoir et notre plaisir commun.
Après La Bataille, après Il neigeait, je suis parti visiter 1814. Coalisée contre Napoléon, l’Europe envahit la France. Avec ses trop jeunes conscrits, encadrés par des vétérans barbus comme des chèvres, l’Empereur ne parvient pas à empêcher
les Cosaques d’entrer dans Paris. Reclus à Fontainebleau, trahi par ses maréchaux fatigués de la guerre incessante, Napoléon doit abdiquer et se résoudre à l’exil. Il se retrouve à l’île d’Elbe, un îlot de la Méditerranée au large de la Toscane.

A partir des faits, je me suis posé une question simple : à quoi pense un homme qui a gouverné un continent quand il se retrouve le ridicule souverain d’une sous-préfecture, un rocher perdu en mer, presque sans ressources ? Imaginez Monaco sans la Société des Bains de Mer et sans le casino. C’est un temps mort de son histoire romanesque. Il est vraiment seul, entouré de sympathiques imbéciles. Pour une fois, on le voit de près, avec ses humeurs et ses chagrins. Il ne reverra plus l’Impératrice, ni son fils, retenus par les Autrichiens, et il le sait. On cherche à l’amoindrir. Il ne règne plus. Il ne prend pas encore la pose pour la postérité, comme à Sainte-Hélène où il manque de naturel. Il déprime, il a peur, il joue, il se passionne pour la culture des radis, il pleure, il rêve.
En France, ses anciens soldats se sentent humiliés par la monarchie revenue. S’ils jouent aux cartes, ils n’annoncent pas le roi de pique ou le roi de trèfle, mais le cochon de pique ou le cochon de trèfle. Ils portent des cocardes blanches au chapeau mais gardent leurs vieilles cocardes tricolores au fond des havresacs. Le soir, dans les casernes, ils trinquent à l’Absent. »

Patrick Rambaud

EXTRAIT

 


ctave remplaça le mameluck Roustam devant la porte de l’Empereur. Il était allongé sur le lit de sangle quand il entendit appeler, il sursauta, se leva d’un bond, prit un flambeau et entra sans cérémonie dans la chambre. Napoléon était renfoncé dans ses oreillers. Son lit, sur l’estrade de velours et sous un dais, à la lumière basse de la lampe de nuit, on aurait dit un catafalque, mais le gisant murmurait :
– Monsieur Sénécal, je vais me lever.
En posant son flambeau sur un meuble, Octave nota qu’il était quatre heures du matin à la pen-dule. Il apporta des pantoufles, aida à enfiler la robe de chambre damassée, ranima le feu moribond, replaça sur leurs cheneaux les bûches cassées par les flammes, puis, à quatre pattes, souffla sur les braises.
– Allez me chercher du papier.
Octave retourna dans l’antichambre. Du papier ? Où donc ? Il bouscula un des aides de camp qui d’une voix pâteuse lui indiqua, dans le cabinet de travail voisin, le secrétaire où l’on rangeait le nécessaire à écrire, il y alla, trouva, prit une liasse, repartit dans la chambre. Napoléon était assis dans une causeuse, près de la cheminée où des flammèches léchaient le bois. Octave approcha un guéridon, disposa les feuilles et de quoi écrire. L’Empereur avait les yeux dans le vague. Octave lanternait, bras ballants, il espérait une directive qui ne venait pas, alors il vérifia d’un coup d’œil circulaire que tout était en ordre, mais non, Monsieur Hubert, qui l’avait précédé dans son service, avait oublié de poser le sucrier sur la commode, à côté de la carafe d’eau. Octave ne dit rien. Il sortit à reculons, lentement, et regagna son antichambre, mais il ne ferma pas la porte complètement pour guetter l’Empereur par cette mince ouverture. Eclairé par le foyer qui dessinait sur le mur, derrière lui, une ombre géante et tremblée, Napoléon plongeait une plume dans son encrier de cristal ; il grattait le papier avec frénésie, puis il déchira la feuille, froissa les morceaux et les lança en boule dans le feu ; il recommença, déchira, brûla, et une troisième fois encore avant de se redresser, le souffle rauque. Octave ne l’avait plus dans son champ de vision mais il écoutait, parce que le plancher craquait et que les pas étaient lourds et lents. Il y eut ensuite un bruit d’eau qui coule ; il devait remplir un verre. Il y eut aussi un son plus métallique, celui de la petite cuiller remuant le sucre. Quel sucre ?
Octave s’inquiétait quand la porte de la chambre s’ouvrit d’un mouvement brusque, et l’Empereur parut sur le seuil, dans la pénombre. La ceinture dénouée de sa robe de chambre pendait comme une corde, il avait le corps pris de spasmes, se tenait le ventre d’une main et s’appuyait de l’autre à l’encadrement. Il avait le visage déformé, il grimaçait ;
il réussit à commander entre les hoquets violents qui le secouaient :
– Appelez le duc de Vicence et le duc de Bassano…
–  Sire! Je vais d’abord vous aider à vous asseoir, bredouillait Octave.
– Appelez le duc de Vicence… insistait-il en s’adossant au battant de la porte comme s’il allait glisser et s’effondrer.
– Messieurs ! criait Octave, affolé, et il réveillait par des bourrades les autres valets de chambre et les officiers de garde, affaissés sur les canapés inconfortables des salons. Ils se lèvent, s’agitent, comprennent ; bientôt les interminables corridors du palais se repeuplent et des bougies s’allument partout. Les uns se précipitent à la chancellerie où loge Bassano, d’autres vont chercher  Caulaincourt et le docteur Yvan ; le grand maréchal Bertrand est sorti de son sommeil et s’habille en hâte ; ils sont tous dépeignés, au mieux en gilets, ils ont à peine le temps d’enfiler leurs souliers ou de se visser leur perruque sur le crâne, cols ouverts, sans cravates, portant des bougeoirs ou des quinquets. Octave
est demeuré auprès de l’Empereur. Constant est accouru en entendant l’agitation, il prépare du thé pour apaiser son maître, tombé dans son fauteuil, abattu un moment, puis à nouveau nerveux, contracté, haletant.
Lorsque Caulaincourt arrive le premier, il repousse les garçons du palais qui gémissent ou sanglotent avec plus ou  moins de sincérité : les nouvelles se propagent et se déforment ; ils enterrent déjà l’Empereur.
– Vite, Monsieur le duc, dit Octave. Il vous réclame.
– Qu’est-ce qu’il a ?
– Des nausées, des frissons, quand je l’ai aidé jusqu’au fauteuil (Dieu qu’il était pesant !), j’ai senti ses mains glacées, sa peau sèche, il flageole, il est verdâtre…
Caulaincourt considère Napoléon tourmenté par les hoquets, une mousse de bave aux lèvres. Constant essaie de lui faire avaler quelques gorgées de thé qu’il recrache salement.
– Un vase !
Octave avise une porcelaine de Saxe en décor de cheminée, il la tend à Caulaincourt, on la plaque sous la bouche de Sa Majesté qui se met à vomir un liquide gris qui empeste; Napoléon se calme, il lève le regard vers le duc, lâche dans un soupir :
– Monsieur le duc…
– Sire, je suis là.
– Je me suis empoisonné.
– Vous avez appelé le docteur Yvan ? demande Caulaincourt à Octave, lequel tient le vase dégoûtant et ne sait où le vider.
– Immédiatement, Monsieur le duc.
Voici le médecin, avec Bassano qui achève de nouer sa cravate.
– Il a tenté de s’empoisonner, leur explique Caulaincourt.
– Je vois ! s’exclame le docteur avec une lassitude teintée de colère.
Yvan contrôle aussitôt le verre utilisé ; sur le plateau de vermeil il découvre le cachet creux, ouvert et vide, dans lequel le pharmacien Rouyer avait préparé sur son ordre ce même poison que l’Empereur, en Russie, portait autour du cou dans un cœur de satin noir. Napoléon ronchonne :
– Vous avez mal calculé la dose, Yvan…
– Sire, quand on veut se tuer on prend un pistolet, et alors la dose est sûre.
Le médecin agacé lui tâte le pouls.
– Donnez-moi quelque chose de plus fort, demande l’Empereur.
Yvan ne répond pas mais il félicite Constant de son initiative : que le pseudo-mourant boive du thé chaud pour se laver l’estomac, très bien, et qu’il se repose. Là-dessus, Yvan tourne les talons, oublie son chapeau, fend le groupe des serviteurs agglu-tinés dans les antichambres et les couloirs. Il ne réplique aux questions que par une phrase : « Il a fait une frime, voilà, une frime ! » Pendant ce temps, Octave s’est débarrassé du vase dans les mains d’un commis et il ouvre en grand une fenêtre. Caulaincourt et Bassano traînent l’Empereur pour qu’il respire l’air frais de la nuit, cela le ranime un peu. Dans la cour, le docteur Yvan détache un cheval de son anneau, saute en selle et s’échappe au grand galop.
– Comme il est difficile de mourir dans son lit, dit l’Empereur, livide. Si peu de chose tranche la vie à la guerre…
– Sire, demande Bassano, pourquoi ce poison ?
– J’ai toujours envie de vomir…
On souille un autre vase avant que l’Empereur précise qu’il avait de la répugnance pour tout autre genre de mort, qui laisse des traces de sang, des mutilations au visage. Il pensait qu’après sa mort, on exposerait son corps, il avait voulu que ses soldats reconnaissent son visage lisse et calme, celui qu’ils avaient vu mille fois pendant les batailles.
Le jour se leva. L’Empereur avait la tête entre les mains, les jambes nues, les pieds dans ses pantoufles usées, en robe de chambre dans un fauteuil devant le feu éteint. Il restait immobile. Caulaincourt se permit de lui rappeler qu’il devait encore signer les ratifications du traité voulu par les Alliés, que Macdonald porterait à Paris. C’est ainsi que Napoléon signa sans le relire ce long texte qui l’écartait de France sur une île, une île minuscule qui sentait le romarin mais ressemblait à une cage.



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