illes Martin-Chauffier a 48 ans. Il est rédacteur en chef de Paris
Match. Silence, on ment est son huitième roman. Une
affaire embarrassante a obtenu le Prix Jean Freustié en 1995,
et Les Corrompus,
le Prix Interallié en 1998.
AU LECTEUR
nfant,
je ne m’ennuyais jamais. Adulte, c’est pareil. Je travaille dans
un journal, je lis la presse, j’invite des gens à déjeuner, je m’installe
à des terrasses de café et j’observe les passants, je bavarde avec
des collaborateurs, je regarde la télévision... Au fond, il n’y
aurait aucune place pour l’ennui si je ne lui avais reservé une
plage particulière. Or elle est affreusement longue. C’est celle
que je consacre à la lecture des romans contemporains.
J’aurais été moins malheureux autrefois. La Fon-taine, Madame de
Sévigné, Saint-Simon, Diderot, Chateaubriand, Stendhal et Balzac,
Flaubert et Barbey, Proust, Nimier... Et je serais certainement
plus heureux si j’étais américain. Tom Wolfe, James Ellroy, Jay
Mc Inerney, Brett Easton Ellis... En français ou en anglais, ils
ont écrit hier et publient aujourd’hui les livres que j’ai envie
de lire.
On a connu ici une forme de perfection romanesque. C’est si simple
quand on y songe : une action, un lieu, un ton. Des scènes, des
personnages, un regard et un style. Alors Paris redevient une fête.
A sa manière, savante, perverse et subtile. Vulgaire aussi puisqu’elle
raconte notre époque cynique et médiatique qui se croit heureuse
parce qu’on la convie à des soirées sponsorisées.
Puisque nous n’avons pas le pouvoir, il faut peindre ceux qui l’ont.
Rien n’a changé depuis Maupassant, Edith Wharton et Scott Fitzgerald.
De toute manière, en France rien n’évolue. Les générations passent
et les républiques se suivent, mais la société demeure un régime
de castes qui a érigé le double langage en système d’expression
des privilégiés. On pense une chose, on en dit une autre, on en
écrit une troisième. Il importe moins d’être sincère que convenable.
C’était ainsi du temps de Guizot, cela demeure identique sous Chirac
et Balladur. Dans ce purgatoire, pourtant, une aristocratie nouvelle
s’est imposée, puissante et incontournable : celle de la notoriété.
Avec elle, notre devise s’est transformée : Liberté – Égalité –
Popularité. Dans Silence, on ment, on oublie donc un moment
le casier judiciaire de la République. Et on met en scène deux nouveaux
dieux de l’époque : un animateur télé et une star du football.
On observe ces gens et on se sent comme un eunuque au milieu d’une
orgie. Du coup, on les raconte. Sans pitié. Parce que, si personne
ne peut donner la définition du bon roman, chacun sait que c’est
un livre qui ne laisse pas indifférent. Les écrivains doivent être
féroces. Dans un monde de fauves, ils n’ont pas le droit d’être
les derniers herbivores qui ruminent en s’observant le nombril.
Qu’ils ouvrent le feu, donc. Mais avec ironie. Car Paris n’aime
pas les imprécateurs. Ça fait « Action Française ». Mieux vaut sourire.
Et l’esprit reste la dernière clé pour ouvrir toutes les portes.
Silence, on ment est un roman méchant
et moqueur sur une poignée de stars qui se mentent et nous fascinent.
Ses deux héros sont des beurs. L’un a totalement renié ses origines,
l’autre trouve en elles les racines de son épanouissement. Ils vont
s’affronter, tout le monde va s’en mêler et, puisqu’on est en France,
personne ne va dire la vérité. Mais elle finira par apparaître.
Parce qu’à Paris, on trouve toujours quelqu’un pour la dire à votre
place. Ça tourne mal. Et ça n’a pas d’importance. Car, chez nous,
plus ça change, plus c’est pareil. Et c’est ainsi que tout s’arrange.
»
Gilles Martin-Chauffier
EXTRAIT
e
public, intimidé par sa gloire, a applaudi poliment
ce réservoir d’eau froide et l’émission a vraiment commencé. Par
un tonnerre de cris de joie et de sifflets d’enthousiasme dès que
j’ai prononcé le nom d’Elgann.
Tout le monde était debout quand Monsieur
Super Cool a fait son entrée. Sans se presser, ni regarder personne.
Ses yeux glissaient, frôlaient, fuyaient. Fixés au sol, ils donnaient
l’impression de ne rien voir comme si aucun signal n’apparaissait
sur son radar. Il ne souriait pas, n’observait pas, ne faisait aucun
geste. Souple, mince, fermé, il s’est glissé jusqu’à notre table.
Une tache de silence dans le vacarme. A côté de lui, Hambert, la
pimbêche hautaine, passait pour une vahiné chargée de l’accueil
à l’aéroport. A l’heure où l’émission est diffusée (autour de 23
h 30), beaucoup de gens sont déjà couchés. Les femmes devaient se
régaler : un peu de préhistoire se faufilait dans leur chambre à
coucher. C’était vraiment l’esclave sexy pour série hollywoodienne.
Il portait un tee-shirt noir aux manches très courtes. Naturellement,
tout était calculé mais rien ne devait le révéler. A peine assis,
il a pris la pose de saint Sébastien, le martyr à croquer que tout
ennuie. Au lieu de saluer Hambert et moi, il a penché la tête vers
la table comme s’il y consultait les notes gravées un peu plus tôt
dans le bois. Un vrai bourrin. A côté de lui, Johnny Hallyday aurait
eu l’air de Jacques Chazot. Il nous prenait tous pour de la boue
accrochée à ses Nike. Remonté comme une pendule, j’ai ouvert le
feu. Pas question d’avancer vers ma proie comme l’escargot vers
sa laitue. J’étais exaspéré :
– Alors, comme ça, Roger Lemerre n’a pas
voulu de vous dans l’équipe de France pour le match France-Algérie.
Peut-être que vos récentes contre-performances sur le terrain en
Allemagne avec Leverküsen ne l’ont pas convaincu ?
Si je croyais le déstabiliser, je suis tombé
sur un os. Recevoir du sel au visage ne brûle que les écorchés vifs.
Hassan, lui, n’était pas susceptible. Sur les terrains, il a appris
à encaisser les coups comme d’autres prennent des cachets de vitamine
C. La question lui a accroché une esquisse de sourire et basta.
Il l’a écartée d’un revers de phrase : ce match n’avait aucun intérêt,
il s’agissait de faire plaisir au gouvernement algérien, c’était
une combine de Marie-George Buffet, de toute manière l’équipe adverse
était nulle, aucun besoin de faire appel à lui, le score serait
de 5 à 0... Avaler la couleuvre de sa non-sélection lui avait fait
pousser des ailes. Il se lâchait. Je planais. Je voyais déjà les
titres de L’Equipe du lundi matin. Et il ne s’est pas calmé. Après
Lemerre, c’est la presse qui a eu droit à sa dégelée. Quand j’ai
cité un article du Monde, il m’a renvoyé sur la touche :
– Je n’ai jamais accordé d’interview à ce
journal. Il cite un entretien coupé n’importe comment qu’a publié
un magazine allemand dont je conteste les propos qu’il m’attribue.
De coupe en coupe, de journal en journal, vos remarques n’ont plus
aucun sens, sinon injurieux. Je n’exige plus de rectificatif. Je
me contente de ne plus parler à la presse écrite. Et je refuse chez
vous, à la télévision, de m’expliquer sur des phrases rapportées
de travers par des escrocs.
Il mettait les choses au point, c’est tout.
Sans en faire un drame. Sans non plus accorder le sourire qui aurait
relativisé son mécontentement. Il parlait lentement et articulait
avec soin. Le résultat était ravageur : il avait l’air de ne m’accorder
aucune attention. Me fussé-je transformé en buffle qu’il ne s’en
serait pas aperçu. Il était cadenassé en lui. Mais incroyablement
vif dans sa tête. Quand je lui ai demandé s’il prenait cette légèreté
de la presse pour un manque de respect, il m’est tombé dessus à
pieds joints :
– Je m’attendais à ce mot. Vous êtes tous
certains qu’en banlieue, on n’a que lui à la bouche. C’est la formule
passe-partout qui vous monte aux lèvres dès que vous apercevez un
Chinois, un Black ou un Beur. Mais ce mot, moi je m’en moque comme
de ma première paire de tennis. Ce que je veux, ce que nous voulons,
c’est de l’argent, des emplois, des logements... Ou bien de l’amour,
des succès, des plaisirs. Vous pouvez garder votre respect. C’est
tout le reste qu’on réclame. Pas le miséricordieux respect qu’accorde
le bon maître blanc.
Ça n’a pas manqué. La salle s’est levée.
Du délire. Il touchait juste. Pas de langue de bois avec lui. Au
Zapping de Canal, ils pourraient diffuser l’interview in
extenso. Et pas question pour lui de se calmer. Il était lancé.
Mes piques ricochaient sur ses certitudes comme la pluie sur les
dalles. Quand j’ai pris l’air étonné qu’il ne rêve que d’argent
et de plaisirs, il a daigné sourire :
– Parce que vous espériez quoi ? Que je
vous parle d’Allah ? Il ne faudrait pas me prendre pour l’imam de
ma cité. Et tant mieux. Sans son Coran, il ne resterait rien de
lui. Il ne s’exprime que par citations. La dernière fois que je
l’ai vu, à une réunion organisée par la mairie, il a absolument
voulu que je lui pose une question. J’ai demandé si on pouvait prier
Dieu en mâchant du chewing-gum. Il a été incapable de répondre.
C’était pas prévu dans ses textes...
Le public n’en pouvait plus. Moi non plus.
J’avais trouvé mieux que Djamel. Bien plus séditieux. Avec ça, d’un
calme imperturbable. Et, quand il le voulait, méchant comme une
botte d’orties. Cette pauvre Hambert, dépassée par les événements,
a tenté de revenir dans la partie. A sa façon, en femme savante.
Il ne fallait pas avoir
peur de l’Orient. Nos cultures s’enrichissaient les unes les autres.
On devait aller à la rencontre de ceux qui font peur, bla-bla-bla.
Pour finir, elle a demandé à Elgann s’il avait vu l’exposition des
Orientalistes au Louvre. Alors là, ce fut le bouquet final. Il l’a
crucifiée en direct. Faisant mine de découvrir tout à coup sa présence,
il a relevé la tête, promené son regard accablé d’ennui au plafond
puis, les yeux revenus vers elle, glacial, il a posé chaque mot
bien à plat :
– Pourquoi tu ne me demandes pas aussi si
je suis pédé ? Je ne vais pas dans les musées !
Il avait prononcé le mot « musée » comme
il aurait dit sex-shop. C’était une bonne grosse astuce épaisse
comme la boue mais la pauvre Hambert a paru saisie dans la glace.
Ses cordes vocales avaient fondu. Un doigt de haine rigolarde l’avait
désintégrée. Pas question pour moi d’aider cette idiote. Par expérience,
j’ai appris qu’en direct, quand les gens se noient, le comportement
le plus médiatique consiste à faire comme si tout allait bien. Surtout
ne pas tendre la main. C’était atroce. Interminable. La France et
moi avons eu tout le temps de savourer la déconfiture de Célimène.
Puis j’ai enchaîné avec le sourire comme si tout allait de soi.
Puisque monsieur n’aimait rien, avant de passer à l’invité suivant,
j’allais le soumettre à l’anti-portrait chinois. Tout avait été
préparé. Il fut brillant. S’il était une perversion ? Le but magique.
Une arme ? Le pied. Un supplice ? Le banc de touche. Un dictateur
? Jacques Chirac. Un rêve ? Avoir 25 ans. Un terroriste ? Le Pape...
Enoncée ainsi, cette énumération a l’air d’une provocation pure
et simple. Mais il s’expliquait sur tout. Pourquoi Chirac ? « Parce
qu’il bafoue les lois qu’il veut faire respecter aux autres. » Pourquoi
avoir 25 ans ? « Parce que c’est le rêve de tous mes potes. A cet
âge, on touche le R.M.I... » Il avait réponse à tout. Le public
l’a adoré. Au montage, on a coupé des minutes et des minutes d’applaudissements.
Sur l’écran, son intervention a duré 14 minutes ; l’enregistrement
en avait pris le triple. Son successeur aurait du mal à relever
le défi. Tant mieux. C’était un intello. Il n’est jamais mauvais
de les voir dominés sur leur propre terrain. Fanstein allait avoir
du mal à faire oublier l’intelligence d’Elgann.
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