ohan-Frédérik Hel Guedj est né au Sahara, d’une institutrice et d’un
aviateur. Il a d’abord écrit en se parlant à voix haute, seul
dans la rue. Un vieux passant lui demanda : tu n’es pas perdu
mon garçon ? Il répondit qu’il se racontait une histoire. Depuis
ce temps-là, il croit que s’il peut raconter des histoires, il
ne sera jamais perdu. Il a publié de brèves histoires et du théâtre
(Lettre Internationale, NRF, France-Culture). Il a écrit Orson
Welles : La Règle du Faux, (Michalon, 1997), un recueil
de nouvelles, De mon Vivant, (Julliard, 1998), et un roman,
Le Traitement des cendres, (Calmann-Lévy), 1999.
AU LECTEUR
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les autres me parlent, j’entends des voix.
Dans notre monde, nous croisons plus de voix que
nous ne rencontrons d’êtres. Nous vivons à portée de voix, pendus
au téléphone, dans l’échange des mots, et souvent la rencontre s’arrête
là. Au bouche-à-oreille.
Dans la foule de ces voix, il en est de masculines,
il en est de féminines, et d’autres enfantines. Cer-taines, plus
rares, sont tout cela. D’une tonalité envoûtante.
La voix est trompeuse. J’avoue, il m’arrive de
confondre.
Un jour, j’ai conversé avec un monsieur que je
n’ai pas cessé d’appeler madame. Imperturbable, il me reprenait,
mais c’était plus fort que moi. Quelque chose m’empêchait de lui
attribuer son sexe. Ce quelque chose, ce n’était ni une voix de
femme, ni une voix d’homme. C’était ce timbre électronique, téléphonique,
désincarné, entre les deux. Dans cet entre-deux, il y avait la place
pour la confusion des genres. Et qui sait si son corps aurait dissipé
le mal entendu.
Le sexe, c’est flou.
Quand je rencontre un être, il n’appartient jamais
tout entier à l’un ou l’autre bord. Dans ses gestes, sa voix, ses
silences, il a forcément quelque chose de l’homme et de la femme.
Et de l’enfant. Le mélange est subtil, entêtant. Il en est qui l’aiment
et le cultivent, parfois à leur insu. Et d’autres qui le redoutent,
le masquent, le fuient. Les premiers me paraissent toujours plus
aimés, plus aimables, plus audacieux, plus légers, plus dangereux
aussi. Les autres me semblent porter un vêtement trop étroit. Je
le regrette, pour eux, pour moi.
J’avoue, j’ai fréquenté un de ces êtres
flous, une femme dangereuse.
Elle avait la voix grave, le cheveu court,
je l’appelais monsieur. Elle me demandait si je la trouvais femme.
J’adorais son ambiguïté. Mal m’en a pris. Elle était de ces êtres
qui aiment prendre et détestent recevoir. Je n’ai jamais fréquenté
de femme aussi fermée. Je n’ai jamais su qui elle était.
Cette femme que je n’ai jamais saisie m’a offert
l’amorce d’une histoire. D’amour. À dormir debout. »
Johan-Frédérik Hel Guedj
EXTRAIT
l
me reste la voix. Pour le nom, si vous y tenez, cherchez et vous
trouverez, au dictionnaire des adresses dangereuses.
Elle s’appellera Claire. Elle et moi, nous avons dormi du sommeil
de la passion, douze mois, les yeux ouverts, sans rêves et sans
draps, l’air contre la peau nue. Nous couchions en chien de fusil,
deux amoureux coriaces, personne ne pouvait nous fermer les paupières.
Si Claire finissait par plonger dans l’endormissement, j’ignore
comment. Elle s’y enfonçait comme dans une eau froide où l’on se
jette sans réfléchir. Je restais sur le qui-vive, en alerte, à l’affût
de ses gestes et de ses paroles endormies. Je ne l’entendais pas
respirer, je voyais la houle du souffle soulever son dos, creuser
ses reins. Son corps m’entraînait dans ses profondeurs. Je n’ai
pas tardé à manquer d’oxygène.
Je m’appelle Arthur. Arthur Létoile. Je ne suis pas mort et je ne
suis pas en vie non plus. Vu de l’extérieur, oui, je suis chaud,
gorgé de liquides. A l’intérieur, je suis sec, tout a brûlé. La
tignasse électrocutée, la jambe raide, je suis sous haute tension,
il ne faut pas m’approcher. Si le médecin légiste, trop sollicité
par les vrais morts, prenait le temps de m’examiner, il constaterait
un phénomène rare, le coup de foudre à mèche lente. Dans la nature,
en un éclair tout est dit. Dans cette histoire, la mèche a brûlé
des mois et mis le feu aux poudres pour des années.
Claire m’a médusé. J’ai baissé la garde. Mon seul rival, c’était
moi. Ce n’était ni bien ni mal, c’était la sentence et je m’y suis
tenu. Cela m’a coûté toutes mes forces. Elle, je l’ignore, je l’ai
toujours ignoré. D’elle, je n’ai jamais su grand-chose et ne sais
presque plus rien. Moi qui me suis longtemps vanté d’écouter, d’en
avoir fait un métier, je capte encore quelques mots que sa bouche
a prononcés, sans les déchiffrer. Nous nous sommes éblouis. Nous
aimions nos frictions. Sommes-nous devenus deux étrangers ? Le prétendre
serait mentir. Je lui ai livré le code de mes chairs. Elle a préféré
découper une serrure. Par cette fente sanglante, cette femme fouille
encore les cellules de mon cœur. Rien n’est achevé, elle garde les
clefs. Elle loge dans l’excroissance de la passion, l’organe provisoire
des caresses refroidies et du désir blessant. Elle y loge pour l’éternité
de ma vie. Depuis tout ce temps, elle s’invite dans mes rêves, mes
nuits, mes jours, mes heures, mes secondes, mes silences, mes secrets.
A sa guise.
Je m’appelle Arthur Létoile. Plus jamais je ne parlerai de moi à
la première personne du singulier. Je ne suis plus singulier. Je
ne suis plus la première personne de personne.
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