Photo : Olivier Roller

Johan-Frédérik Hel Guedj



ohan-Frédérik Hel Guedj est né au Sahara, d’une institutrice et d’un aviateur. Il a d’abord écrit en se parlant à voix haute, seul dans la rue. Un vieux passant lui demanda : tu n’es pas perdu mon garçon ? Il répondit qu’il se racontait une histoire. Depuis ce temps-là, il croit que s’il peut raconter des histoires, il ne sera jamais perdu. Il a publié de brèves histoires et du théâtre (Lettre Internationale, NRF, France-Culture). Il a écrit Orson Welles : La Règle du Faux, (Michalon, 1997), un recueil de nouvelles, De mon Vivant, (Julliard, 1998), et un roman, Le Traitement des cendres, (Calmann-Lévy), 1999.

 

AU LECTEUR

uand les autres me parlent, j’entends des voix.
Dans notre monde, nous croisons plus de voix que nous ne rencontrons d’êtres. Nous vivons à portée de voix, pendus au téléphone, dans l’échange des mots, et souvent la rencontre s’arrête là. Au bouche-à-oreille.
Dans la foule de ces voix, il en est de masculines, il en est de féminines, et d’autres enfantines. Cer-taines, plus rares, sont tout cela. D’une tonalité envoûtante.
La voix est trompeuse. J’avoue, il m’arrive de confondre.
Un jour, j’ai conversé avec un monsieur que je n’ai pas cessé d’appeler madame. Imperturbable, il me reprenait, mais c’était plus fort que moi. Quelque chose m’empêchait de lui attribuer son sexe. Ce quelque chose, ce n’était ni une voix de femme, ni une voix d’homme. C’était ce timbre électronique, téléphonique, désincarné, entre les deux. Dans cet entre-deux, il y avait la place pour la confusion des genres. Et qui sait si son corps aurait dissipé le mal entendu.

Le sexe, c’est flou.
Quand je rencontre un être, il n’appartient jamais tout entier à l’un ou l’autre bord. Dans ses gestes, sa voix, ses silences, il a forcément quelque chose de l’homme et de la femme. Et de l’enfant. Le mélange est subtil, entêtant. Il en est qui l’aiment et le cultivent, parfois à leur insu. Et d’autres qui le redoutent, le masquent, le fuient. Les premiers me paraissent toujours plus aimés, plus aimables, plus audacieux, plus légers, plus dangereux aussi. Les autres me semblent porter un vêtement trop étroit. Je le regrette, pour eux, pour moi.

J’avoue, j’ai fréquenté un de ces êtres flous, une femme dangereuse.
Elle avait la voix grave, le cheveu court, je l’appelais monsieur. Elle me demandait si je la trouvais femme. J’adorais son ambiguïté. Mal m’en a pris. Elle était de ces êtres qui aiment prendre et détestent recevoir. Je n’ai jamais fréquenté de femme aussi fermée. Je n’ai jamais su qui elle était.
Cette femme que je n’ai jamais saisie m’a offert l’amorce d’une histoire. D’amour. À dormir debout. »

Johan-Frédérik Hel Guedj

EXTRAIT

 


l me reste la voix. Pour le nom, si vous y tenez, cherchez et vous trouverez, au dictionnaire des adresses dangereuses.
Elle s’appellera Claire. Elle et moi, nous avons dormi du sommeil de la passion, douze mois, les yeux ouverts, sans rêves et sans draps, l’air contre la peau nue. Nous couchions en chien de fusil, deux amoureux coriaces, personne ne pouvait nous fermer les paupières. Si Claire finissait par plonger dans l’endormissement, j’ignore comment. Elle s’y enfonçait comme dans une eau froide où l’on se jette sans réfléchir. Je restais sur le qui-vive, en alerte, à l’affût de ses gestes et de ses paroles endormies. Je ne l’entendais pas respirer, je voyais la houle du souffle soulever son dos, creuser ses reins. Son corps m’entraînait dans ses profondeurs. Je n’ai pas tardé à manquer d’oxygène.
Je m’appelle Arthur. Arthur Létoile. Je ne suis pas mort et je ne suis pas en vie non plus. Vu de l’extérieur, oui, je suis chaud, gorgé de liquides. A l’intérieur, je suis sec, tout a brûlé. La tignasse électrocutée, la jambe raide, je suis sous haute tension, il ne faut pas m’approcher. Si le médecin légiste, trop sollicité par les vrais morts, prenait le temps de m’examiner, il constaterait un phénomène rare, le coup de foudre à mèche lente. Dans la nature, en un éclair tout est dit. Dans cette histoire, la mèche a brûlé des mois et mis le feu aux poudres pour des années.
Claire m’a médusé. J’ai baissé la garde. Mon seul rival, c’était moi. Ce n’était ni bien ni mal, c’était la sentence et je m’y suis tenu. Cela m’a coûté toutes mes forces. Elle, je l’ignore, je l’ai toujours ignoré. D’elle, je n’ai jamais su grand-chose et ne sais presque plus rien. Moi qui me suis longtemps vanté d’écouter, d’en avoir fait un métier, je capte encore quelques mots que sa bouche a prononcés, sans les déchiffrer. Nous nous sommes éblouis. Nous aimions nos frictions. Sommes-nous devenus deux étrangers ? Le prétendre serait mentir. Je lui ai livré le code de mes chairs. Elle a préféré découper une serrure. Par cette fente sanglante, cette femme fouille encore les cellules de mon cœur. Rien n’est achevé, elle garde les clefs. Elle loge dans l’excroissance de la passion, l’organe provisoire des caresses refroidies et du désir blessant. Elle y loge pour l’éternité de ma vie. Depuis tout ce temps, elle s’invite dans mes rêves, mes nuits, mes jours, mes heures, mes secondes, mes silences, mes secrets.
A sa guise.
Je m’appelle Arthur Létoile. Plus jamais je ne parlerai de moi à la première personne du singulier. Je ne suis plus singulier. Je ne suis plus la première personne de personne.  



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