Photo : Olivier Roller

Charles Dantzig



harles Dantzig est poète et romancier. Son précédent roman, Nos vies hâtives, paru en 2001 chez Grasset, a obtenu le prix Jean Freustié et le prix Roger Nimier.

 

AU LECTEUR

’est incroyable comme un livre se solidifie rapidement. Il n’y a pas deux mois que j’ai fini d’écrire Un film d’amour, ni trois jours que j’ai corrigé les premières épreuves, et je le vois déjà s’échapper. J’en aurai bientôt tout oublié. Voilà pourquoi la critique génétique est intéressante. Intéressante pour les écrivains, en tout cas, car pour les lecteurs elle me semble frustrante : un livre n’est pas le résultat de ses brouillons. Et, si son secret fuit malgré leur analyse, c’est qu’il se trouve dans bien d’autres éléments, qu’on pourrait recenser aussi. Les sources, oui, avec tout ce qu’elles charrient de bouts de bois, de vieilles semelles, de pollutions diverses. Tout ce qu’a trié puis transformé la station d’épuration qu’est un auteur. Les lectures, pour commencer. Pour moi, je prends soin, quand j’écris un roman, de ne pas en lire, de même que je ne lis pas de poésie quand j’en écris : non pour refuser les influences, ces miroirs inattendus, bien au contraire, ces lignes leur rendent hommage, mais pour éviter la perte de temps qu’entraîne la contamination du rythme. On lit Proust et, pendant vingt minutes, on écrit en Proust. Il faut s’ébrouer. Se mettre en position « neutre ». Redémarrer. De mes lectures pendant Un film d’amour, je pourrais fournir une liste où l’on trouverait, entre autres :
Walt Whitman, Max Jacob, R.S. Thomas, Rupert Brooke, e.e. Cummings, On Authorship (Francis Scott Fitzgerald), L’Érouv (Sophie Calle), Protagoras (Platon), Cartes sur table (Agatha Christie), Patriotic Gore (Edmund Wilson), Koba The Dread (Martin Amis), Parliamo dell’elefante (Leo Longanesi), des discours de Winston Churchill et un essai sur les négociations des traités de paix après la Première Guerre mondiale, le Journal d’Henri de Régnier et les Entretiens d’André Breton, Notes of a Native Son (James Baldwin), Renaissance et pseudo-Renaissance (Federico Zeri)…
(Vous imaginez la goinfrerie de roman qui me vient après des mois de privation.)
… mais ceux qui m’auront le plus amené sur les voies d’Un film d’amour, je les ai lus avant : la biographie de Truman Capote par George Plimpton que je n’ai pourtant que feuilletée ; Jenny Bel-Air, de François Jonquet ; deux livres captivants et ratés qu’on pourrait réussir. Il faudrait ajouter à cela des lectures bien antérieures, ayant mûri à mon insu et, pour en revenir au « pendant », je ne sais combien d’exemplaires du Monde sur papier ou du New York Times sur internet, ainsi que les pièces de théâtre, les expositions, les feuilletons, les émissions télévisées et les films que j’ai vus, les chansons que j’ai entendues, sans oublier les affiches, les enseignes, les slogans, les bribes de conversations, tout ce qui, enfin, est passé par mon ouïe, mon regard, mon goût et mon entendement. Et le plus infime, le plus apparemment bénin et qui n’a au premier abord rien à voir avec ce que j’ai écrit. Qui sait, même l’auteur, le patient travail de sa conscience ? Qu’est-ce qui l’a intéressée, exaltée, indignée ? (Un roman est aussi fait d’indignations. Détournées. Une laideur ou une sottise vue, et c’est une tournure de phrase dont, le temps passé, il n’est pas sûr que nous puissions reconnaître l’origine. Nous ne voulons nous trouver que des motifs purs.) Les filaments de pensées, les fugues du livre aux moments périlleux (reviens ici, petit con !), tant d’autres choses que nous n’avons pas nécessairement aimées, mais qui se sont incorporées à sa matière. Je me rappelle :

Un article sur le corps d’une femme retrouvée morte dans une baie de la Méditerranée, ancien mannequin devenue comtesse (aux pieds nus, la malheureuse : il paraît qu’on en a retrouvé un plus tard, échoué, ce pied est à lui seul un sujet de nouvelle) ;
Une photographie de Ben Laden dans Paris Match ;
Les images d’un concert de Robbie Williams ;
La photographie d’une maison en Californie ;
Un article du Guardian à propos des six hommes prénommés Thomas qui ont eu à souffrir de la
cruauté d’Henry viii ;
Deux fenêtres, yeux de la tête d’une maison où je tuai, avec difficulté, un manuscrit qui m’avait servi à fuir l’écriture de ce livre-ci, qui serait commencé peu après : elles se remplirent un matin des tranches blanches du plus grand paquebot du monde (comme je l’appris plus tard), dont certains passagers, prenant la pose du bonheur, me saluèrent.

Et c’est ce tortillon d’ADN qui a mené à un roman parlant d’un jeune réalisateur de cinéma plein de talent et persécuté d’ennuis, fiancé à une actrice de série télévisée, vivant à Rome puis près de Naples, obtenant le Lion d’argent au festival de Venise. Il y manque les oublis, les injustices, les arbitraires, les fantaisies. ADN, je devrais plutôt dire brocante prise dans un tourbillon : je ne crois pas au déterminisme, ni dans la vie, ni dans les romans. »

Charles Dantzig

EXTRAIT

FELLINI! FELLINI!

Carla Pontecorvo – Federico Balducchi –
Galeazzo Gazzerini – Laudomia Gazzerini –
Jérôme Poincenot – Bruna Fantini

 

Carla Pontecorvo


ette Italienne aux cheveux noirs, à peau pâle, belle comme la lune, vous l’avez reconnue, c’est Carla Pontecorvo. Carla Pontecorvo est une de ces actrices européennes qui, par bonheur, ont raté leur « carrière américaine » : l’accent qu’elle n’arrivait pas à perdre la confinait dans des rôles d’étrangères, et elle est revenue en Europe pour devenir une des plus grandes tragédiennes de notre temps; au festival de Saint-Élias (les Français ont été charmés par cet accent étrange), on l’a vue dans Phèdre, entrant en scène en chassant ses voiles comme des mouches, agacée, sèche, déjà folle, captivante; elle tourne dans les films les plus audacieux; Carla Pontecorvo est une telle star, avec elle le mot n’est pas abusif, que la légende s’est empa-rée de sa vie. Selon une version, elle est la fille d’un officier général américain et d’une prostituée de Naples qui serait venue expliquer à cet officier, en 1943, après la libération de la ville, que ses consœurs atteintes de la syphilis refusaient d’être envoyées clandestinement à Rome pour contaminer les Allemands, comme il avait été génialement prévu par l’État-Major allié; d’autres assurent qu’elle est la fille d’un prêtre croate; en tout cas, elle n’a rien à voir avec Gino Pontecorvo, le réalisateur de La Bataille d’Alger. Elle nous reçoit sur son toit-terrasse du Corso, à Rome, pour l’émission que nous sommes en train de tourner; comme la plupart des intervenants, elle parle français.

— J’ai connu Birbillaz alors qu’il était déjà établi à Rome depuis quelques années. Il louait un appartement via Laurina, c’est une petite rue proche qui relie le Corso à la via del Babuino : vous voyez l’obélisque de la place du Peuple ? À droite. Vous voyez maintenant le toit avec le linge qui sèche, où une grande serviette orange est tombée sur l’assiette du satellite ? Non, à côté de la mouette qui… c’est ça. Le toit d’à côté. Il nous arrivait, quand nous nous apercevions, de nous adresser un salut, parfois même nous conversions par téléphone, moi sur ma chaise longue, lui accoudé sur la balustrade, c’était charmant. J’ai été la première à l’inviter. Sur cette terrasse, ici même, pour un dîner où il y avait d’ailleurs mon amie Laudomia Gazzerini, une femme exquise, très intelligente, que j’aime beaucoup, et c’est comme cela qu’il a rencontré son producteur, puisque c’est le mari de Laudomia. J’aime jouer dans les premiers films de talent : mieux que prometteurs, ils tiennent leurs promesses, et avec beaucoup plus de ruse que de maladresse, car ils sont faits par des jeunes gens très enthousiastes et très cultivés. (Je leur reprocherais plutôt de manquer de naïveté.) Birbillaz m’avait montré le scénario, qu’il avait écrit lui-même. Je n’avais rien lu d’aussi intelligent, d’aussi personnel, d’aussi « poétique » depuis des années. D’ailleurs, vous connaissez le résultat : le Lion d’argent au festival de Venise.

Federico Balducchi

Grand, souple, vêtu d’un élégant costume qu’il porte déboutonné, d’une chemise à rayures sans cravate et de luxueux souliers en cuir marbré, Federico Balducchi relève une mèche de cheveux blancs. Il se trouve dans sa galerie d’art, via Giulia, assis derrière une grande table en verre à pieds d’acier sur laquelle est posée une sculpture en bois de caisse. Des tableaux sont retournés contre les murs.

— Je l’ai rencontré dans un restaurant du Traste-vere. (À l’intérieur. Aux touristes les terrasses.) Il disait, en français, aux compatriotes de sa table : « J’ai horreur de la Toscane. C’est plein d’Anglais vieilles filles qui prennent des notes et d’Américains prêts à écrire un best-seller “vécu”. » Ça m’a fait rire. Tout ce qui éraille les vanités régionalistes de l’Italie m’enchante, et puis je suis romain. Nous sommes entrés en conversation pour ne plus nous quitter. Quel dragueur ! Je peux vous dire qu’il rentrait rarement seul via Laurina (c’est là qu’il habitait). Jusqu’au jour où, c’est souvent le cas avec ces garçons-là, il a rencontré une femme qui l’a cadenassé. Giovanna Leandri était une de ces filles comme nous ne cesserons jamais de les aimer en Italie. Brune à crinière, poitrine bondissante, majestueusement lente, bellissime, et ennuyeuse ! Elle était alors célèbre pour avoir joué l’infirmière dans le feuilleton télévisé Clinica 22, mais il l’a
connue au Colisée. Cette année-là, l’A.C. Roma a gagné, pour la première fois de son existence, la Coupe Méditerranée de football : Giovanna, Romaine, a décidé d’offrir un strip-tease à l’équipe et à ses supporteurs. Le Vatican s’en est mêlé, déclarant qu’il réprouvait l’affaire, non pour le strip-tease, mais parce qu’il se déroulerait au Colisée, lieu de martyre de plusieurs chrétiens. Énorme publicité, interviews de Giovanna, qui n’a jamais été aussi populaire, j’y suis allé avec Birbillaz. Le Corso, la via dei Fori Imperiali, tout cela débordait de foule, avec feux de Bengale, clairons, cornes de brume, filles hurlant aussi fort que les garçons, il nous a fallu trois quarts d’heure pour pénétrer dans le Colisée. 400000 personnes selon l’édition italienne de l’International Herald Tribune, 1 million selon La Gazzetta romana. Birbillaz filmait sur sa caméra DV. Après un discours ridicule du maire de Rome et un discours ridicule du président du club, des enfants en costume de page portant les drapeaux de la ville et du club ont ouvert le défilé, suivis d’un orchestre de jazz Nouvelle-Orléans : sur O When the Saints et autres Saint Louis Blues, les minimes du club, puis les cadets, puis les juniors, puis les espoirs, puis les retraités ont marché, le défilé étant clos par un vieillard sur une chaise roulante dont le dossier portait des fanions du club avec les années où il y avait joué, il avait quatre-vingt-douze ans, annonça le présentateur au micro. La toute petite infirmière qui poussait sa chaise a levé le bras pour saluer. Le maire et le président, revenus sur l’estrade centrale, se sont penchés ensemble sur le micro : « Et maintenant, mesdames et messieurs, l’équipe de Rome ! » Carmina Burana ! Explosion de chœurs ! De bravos, de cris, de trompettes ! Joueurs, remplaçants et entraîneurs sont entrés, en costume bleu Luigi Puzzi (cela a été annoncé sur les grands écrans d’angle) : leur tour d’honneur a duré dix bonnes minutes. Pendant ce temps, le maire et le président se tenaient la main sur l’estrade. L’équipe les a rejoints, embrassades, remise de médailles, cela a sans doute dépassé le temps prévu car, à la fin, il n’y avait plus de musique. Le présentateur a clamé, de sa voix à échos : « Et maintenant, l’événement que nous attendions tous! » Sifflements, cris, bravos. Quelques instants ont passé. Rien. Craquement du micro. « Ah! » de la foule. Rien. Trente secondes, une minute. Cela s’est mis à siffler, les plaisanteries à sourdre. Au moment où le président du club reprenait la parole, les premières notes des trompettes d’Aïda se sont fait entendre : et voilà qu’est entré dans le Colisée, porté par douze cultu-ristes au torse nu, en slip lamé or et coiffés de masques de loups leur descendant jusqu’aux épaules, un palanquin fermé sur les quatre côtés par des rideaux de satin parme. Il s’est fait une espèce de silence, puis les bravos ont commencé à jaillir, les flashes à crisser. Les loups avançaient d’un pas lent et, lents, ils ont déposé le palanquin sur l’estrade d’où président, maire et équipe avaient disparu. Comme la nuit approchait, les poursuites ont été allumées, créant quatre entonnoirs de lumière. La musique s’arrête. Brouhaha. Reprend, dramatique : Ainsi parlait Zarathoustra. Les cultu-ristes s’agenouillent en cercle. Brandissent des glaives en carton. C’était la version du concert Aloha From Hawaï d’Elvis Presley : au moment où Richard Strauss s’accélère en rock’n roll, les rideaux du palanquin tombent, et apparaît Giovanna, debout, drapée dans une soie rose et tendant un flambeau vers le ciel. Quels cris, madone, quels cris! Quels bravos! Un culturiste s’est approché, a monté l’escabeau frontal du palanquin (en trébuchant, il n’y voyait pas bien sous le masque), pris le flambeau de la main de Giovanna, est descendu en marche arrière, a fait une génuflexion, et Giovanna s’est mise à lancer des baisers. Redoublement des cris, sur une musique house. Et Giovanna, posant un index sur les lèvres en roulant des yeux, du genre : « Oups! j’allais oublier », s’est mise à tricoter des épaules. Le strip-tease a commencé. Glisse la soie rose, hurlent les mâles, pose Giovanna un pied sur le tabouret doré jusque-là caché par sa robe, délace lentissimement ses sandales, en jette une vers le public après l’avoir fait tourner au bout du bras, jette l’autre, elle était bien jolie, dans sa courte tunique transparente; qu’elle a enlevée, mais elle a gardé son bikini. Aux couleurs du club : étoile jaune sur le sein gauche, rayures bleues sur le sein droit, slip rayé derrière, étoilé devant. « Oups! » Birbillaz qui s’était éloigné pour varier ses prises de vues se rapprochait en s’exclamant : « Fellini! Fellini! » Il filmait, filmait, répétant : « Fellini! Fellini! » Vatican ou pas Vatican, maire de Rome ou pas maire de Rome, football ou pas football, la Rome antique continue, me disais-je comme, tant bien que mal, nous nous éloignions parmi la foule. Il se peut que tout pays, sans s’en rendre compte, conserve le ton de sa grande époque, non pas dans ce qu’elle avait de plus élevé, mais dans ce qu’elle avait de plus vulgaire. De l’élevé nous ne gardons que la posture, comme en Italie les déclarations martiales avec le mot « État », pendant que la main derrière empoche les espèces. J’ai demandé à Birbillaz ce qu’il en disait pour la France, mais il n’écoutait pas tellement, car il m’a répondu en riant : « Qu’elle est vulgaire, non mais vraiment, qu’elle est vulgaire! » C’est cette vulgaire que, la nuit même, sorti de boîte, il ramenait chez lui.



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