harles Dantzig est poète et romancier. Son précédent roman, Nos
vies hâtives, paru en 2001 chez Grasset, a obtenu le prix
Jean Freustié et le prix Roger Nimier.
AU LECTEUR
’est
incroyable comme un livre se solidifie rapidement. Il n’y a pas
deux mois que j’ai fini d’écrire Un film d’amour, ni trois jours
que j’ai corrigé les premières épreuves, et je le vois déjà s’échapper.
J’en aurai bientôt tout oublié. Voilà pourquoi la critique génétique
est intéressante. Intéressante pour les écrivains, en tout cas,
car pour les lecteurs elle me semble frustrante : un livre
n’est pas le résultat de ses brouillons. Et, si son secret fuit
malgré leur analyse, c’est qu’il se trouve dans bien d’autres éléments,
qu’on pourrait recenser aussi. Les sources, oui, avec tout ce qu’elles
charrient de bouts de bois, de vieilles semelles, de pollutions
diverses. Tout ce qu’a trié puis transformé la station d’épuration
qu’est un auteur. Les lectures, pour commencer. Pour moi, je prends
soin, quand j’écris un roman, de ne pas en lire, de même que je
ne lis pas de poésie quand j’en écris : non pour refuser les influences,
ces miroirs inattendus, bien au contraire, ces lignes leur rendent
hommage, mais pour éviter la perte de temps qu’entraîne la contamination
du rythme. On lit Proust et, pendant vingt minutes, on écrit en
Proust. Il faut s’ébrouer. Se mettre en position « neutre ». Redémarrer.
De mes lectures pendant Un film d’amour, je pourrais fournir une
liste où l’on trouverait, entre autres :
Walt Whitman, Max Jacob, R.S. Thomas, Rupert
Brooke, e.e. Cummings, On Authorship (Francis Scott Fitzgerald),
L’Érouv (Sophie Calle), Protagoras (Platon), Cartes sur table (Agatha
Christie), Patriotic Gore (Edmund Wilson), Koba The Dread (Martin
Amis), Parliamo dell’elefante (Leo Longanesi), des discours de Winston
Churchill et un essai sur les négociations des traités de paix après
la Première Guerre mondiale, le Journal d’Henri de Régnier et les
Entretiens d’André Breton, Notes of a Native Son (James Baldwin),
Renaissance et pseudo-Renaissance (Federico Zeri)…
(Vous imaginez la goinfrerie de roman qui
me vient après des mois de privation.)
… mais ceux qui m’auront le plus amené sur
les voies d’Un film d’amour, je les ai lus avant : la biographie
de Truman Capote par George Plimpton que je n’ai pourtant que feuilletée
; Jenny Bel-Air, de François Jonquet ; deux livres captivants et
ratés qu’on pourrait réussir. Il faudrait ajouter à cela des lectures
bien antérieures, ayant mûri à mon insu et, pour en revenir au «
pendant », je ne sais combien d’exemplaires du Monde sur papier
ou du New York Times sur internet, ainsi que les pièces de théâtre,
les expositions, les feuilletons, les émissions télévisées et les
films que j’ai vus, les chansons que j’ai entendues, sans oublier
les affiches, les enseignes, les slogans, les bribes de conversations,
tout ce qui, enfin, est passé par mon ouïe, mon regard, mon goût
et mon entendement. Et le plus infime, le plus apparemment bénin
et qui n’a au premier abord rien à voir avec ce que j’ai écrit.
Qui sait, même l’auteur, le patient travail de sa conscience ? Qu’est-ce
qui l’a intéressée, exaltée, indignée ? (Un roman est aussi fait
d’indignations. Détournées. Une laideur ou une sottise vue, et c’est
une tournure de phrase dont, le temps passé, il n’est pas sûr que
nous puissions reconnaître l’origine. Nous ne voulons nous trouver
que des motifs purs.) Les filaments de pensées, les fugues du livre
aux moments périlleux (reviens ici, petit con !), tant d’autres
choses que nous n’avons pas nécessairement aimées, mais qui se sont
incorporées à sa matière. Je me rappelle :
Un article sur le corps d’une femme retrouvée
morte dans une baie de la Méditerranée, ancien mannequin devenue
comtesse (aux pieds nus, la malheureuse : il paraît qu’on en a retrouvé
un plus tard, échoué, ce pied est à lui seul un sujet de nouvelle)
;
Une photographie de Ben Laden dans Paris
Match ;
Les images d’un concert de Robbie Williams
;
La photographie d’une maison en Californie
;
Un article du Guardian à propos des six
hommes prénommés Thomas qui ont eu à souffrir de la
cruauté d’Henry viii ;
Deux fenêtres, yeux de la tête d’une maison
où je tuai, avec difficulté, un manuscrit qui m’avait servi à fuir
l’écriture de ce livre-ci, qui serait commencé peu après :
elles se remplirent un matin des tranches blanches du plus grand
paquebot du monde (comme je l’appris plus tard), dont certains passagers,
prenant la pose du bonheur, me saluèrent.
Et c’est ce tortillon d’ADN qui a mené à un roman
parlant d’un jeune réalisateur de cinéma plein de talent et persécuté
d’ennuis, fiancé à une actrice de série télévisée, vivant à Rome
puis près de Naples, obtenant le Lion d’argent au festival de Venise.
Il y manque les oublis, les injustices, les arbitraires, les fantaisies.
ADN, je devrais plutôt dire brocante prise dans un tourbillon :
je ne crois pas au déterminisme, ni dans la vie, ni dans les romans.
»
Charles Dantzig
EXTRAIT
FELLINI! FELLINI!
Carla Pontecorvo – Federico Balducchi –
Galeazzo Gazzerini – Laudomia Gazzerini –
Jérôme Poincenot – Bruna Fantini
ette
Italienne aux cheveux noirs, à peau pâle, belle comme la lune, vous
l’avez reconnue, c’est Carla Pontecorvo. Carla Pontecorvo est une
de ces actrices européennes qui, par bonheur, ont raté leur « carrière
américaine » : l’accent qu’elle n’arrivait pas à perdre la confinait
dans des rôles d’étrangères, et elle est revenue en Europe pour
devenir une des plus grandes tragédiennes de notre temps; au festival
de Saint-Élias (les Français ont été charmés par cet accent étrange),
on l’a vue dans Phèdre, entrant en scène en chassant ses
voiles comme des mouches, agacée, sèche, déjà folle, captivante;
elle tourne dans les films les plus audacieux; Carla Pontecorvo
est une telle star, avec elle le mot n’est pas abusif, que la légende
s’est empa-rée de sa vie. Selon une version, elle est la fille d’un
officier général américain et d’une prostituée de Naples qui serait
venue expliquer à cet officier, en 1943, après la libération de
la ville, que ses consœurs atteintes de la syphilis refusaient d’être
envoyées clandestinement à Rome pour contaminer les Allemands, comme
il avait été génialement prévu par l’État-Major allié; d’autres
assurent qu’elle est la fille d’un prêtre croate; en tout cas, elle
n’a rien à voir avec Gino Pontecorvo, le réalisateur de La Bataille
d’Alger. Elle nous reçoit sur son toit-terrasse du Corso, à
Rome, pour l’émission que nous sommes en train de tourner; comme
la plupart des intervenants, elle parle français.
— J’ai connu Birbillaz alors qu’il était déjà établi à Rome depuis
quelques années. Il louait un appartement via Laurina, c’est une
petite rue proche qui relie le Corso à la via del Babuino : vous
voyez l’obélisque de la place du Peuple ? À droite. Vous voyez maintenant
le toit avec le linge qui sèche, où une grande serviette orange
est tombée sur l’assiette du satellite ? Non, à côté de la mouette
qui… c’est ça. Le toit d’à côté. Il nous arrivait, quand nous nous
apercevions, de nous adresser un salut, parfois même nous conversions
par téléphone, moi sur ma chaise longue, lui accoudé sur la balustrade,
c’était charmant. J’ai été la première à l’inviter. Sur cette terrasse,
ici même, pour un dîner où il y avait d’ailleurs mon amie Laudomia
Gazzerini, une femme exquise, très intelligente, que j’aime beaucoup,
et c’est comme cela qu’il a rencontré son producteur, puisque c’est
le mari de Laudomia. J’aime jouer dans les premiers films de talent
: mieux que prometteurs, ils tiennent leurs promesses, et avec beaucoup
plus de ruse que de maladresse, car ils sont faits par des jeunes
gens très enthousiastes et très cultivés. (Je leur reprocherais
plutôt de manquer de naïveté.) Birbillaz m’avait montré le scénario,
qu’il avait écrit lui-même. Je n’avais rien lu d’aussi intelligent,
d’aussi personnel, d’aussi « poétique » depuis des années. D’ailleurs,
vous connaissez le résultat : le Lion d’argent au festival de Venise.
Federico Balducchi
Grand, souple, vêtu d’un élégant costume qu’il porte déboutonné,
d’une chemise à rayures sans cravate et de luxueux souliers en cuir
marbré, Federico Balducchi relève une mèche de cheveux blancs. Il
se trouve dans sa galerie d’art, via Giulia, assis derrière une
grande table en verre à pieds d’acier sur laquelle est posée une
sculpture en bois de caisse. Des tableaux sont retournés contre
les murs.
— Je l’ai rencontré dans un restaurant du Traste-vere. (À l’intérieur.
Aux touristes les terrasses.) Il disait, en français, aux compatriotes
de sa table : « J’ai horreur de la Toscane. C’est plein d’Anglais
vieilles filles qui prennent des notes et d’Américains prêts à écrire
un best-seller “vécu”. » Ça m’a fait rire. Tout ce qui éraille les
vanités régionalistes de l’Italie m’enchante, et puis je suis romain.
Nous sommes entrés en conversation pour ne plus nous quitter. Quel
dragueur ! Je peux vous dire qu’il rentrait rarement seul via Laurina
(c’est là qu’il habitait). Jusqu’au jour où, c’est souvent le cas
avec ces garçons-là, il a rencontré une femme qui l’a cadenassé.
Giovanna Leandri était une de ces filles comme nous ne cesserons
jamais de les aimer en Italie. Brune à crinière, poitrine bondissante,
majestueusement lente, bellissime, et ennuyeuse ! Elle était alors
célèbre pour avoir joué l’infirmière dans le feuilleton télévisé
Clinica 22, mais il l’a
connue au Colisée. Cette année-là, l’A.C. Roma a gagné, pour la
première fois de son existence, la Coupe Méditerranée de football
: Giovanna, Romaine, a décidé d’offrir un strip-tease à l’équipe
et à ses supporteurs. Le Vatican s’en est mêlé, déclarant qu’il
réprouvait l’affaire, non pour le strip-tease, mais parce qu’il
se déroulerait au Colisée, lieu de martyre de plusieurs chrétiens.
Énorme publicité, interviews de Giovanna, qui n’a jamais été aussi
populaire, j’y suis allé avec Birbillaz. Le Corso, la via dei Fori
Imperiali, tout cela débordait de foule, avec feux de Bengale, clairons,
cornes de brume, filles hurlant aussi fort que les garçons, il nous
a fallu trois quarts d’heure pour pénétrer dans le Colisée. 400000
personnes selon l’édition italienne de l’International Herald
Tribune, 1 million selon La Gazzetta romana. Birbillaz
filmait sur sa caméra DV. Après un discours ridicule du maire de
Rome et un discours ridicule du président du club, des enfants en
costume de page portant les drapeaux de la ville et du club ont
ouvert le défilé, suivis d’un orchestre de jazz Nouvelle-Orléans
: sur O When the Saints et autres Saint Louis Blues,
les minimes du club, puis les cadets, puis les juniors, puis les
espoirs, puis les retraités ont marché, le défilé étant clos par
un vieillard sur une chaise roulante dont le dossier portait des
fanions du club avec les années où il y avait joué, il avait quatre-vingt-douze
ans, annonça le présentateur au micro. La toute petite infirmière
qui poussait sa chaise a levé le bras pour saluer. Le maire et le
président, revenus sur l’estrade centrale, se sont penchés ensemble
sur le micro : « Et maintenant, mesdames et messieurs, l’équipe
de Rome ! » Carmina Burana ! Explosion de chœurs ! De bravos,
de cris, de trompettes ! Joueurs, remplaçants et entraîneurs sont
entrés, en costume bleu Luigi Puzzi (cela a été annoncé sur les
grands écrans d’angle) : leur tour d’honneur a duré dix bonnes minutes.
Pendant ce temps, le maire et le président se tenaient la main sur
l’estrade. L’équipe les a rejoints, embrassades, remise de médailles,
cela a sans doute dépassé le temps prévu car, à la fin, il n’y avait
plus de musique. Le présentateur a clamé, de sa voix à échos : «
Et maintenant, l’événement que nous attendions tous! » Sifflements,
cris, bravos. Quelques instants ont passé. Rien. Craquement du micro.
« Ah! » de la foule. Rien. Trente secondes, une minute. Cela s’est
mis à siffler, les plaisanteries à sourdre. Au moment où le président
du club reprenait la parole, les premières notes des trompettes
d’Aïda se sont fait entendre : et voilà qu’est entré dans
le Colisée, porté par douze cultu-ristes au torse nu, en slip lamé
or et coiffés de masques de loups leur descendant jusqu’aux épaules,
un palanquin fermé sur les quatre côtés par des rideaux de satin
parme. Il s’est fait une espèce de silence, puis les bravos ont
commencé à jaillir, les flashes à crisser. Les loups avançaient
d’un pas lent et, lents, ils ont déposé le palanquin sur l’estrade
d’où président, maire et équipe avaient disparu. Comme la nuit approchait,
les poursuites ont été allumées, créant quatre entonnoirs de lumière.
La musique s’arrête. Brouhaha. Reprend, dramatique : Ainsi parlait
Zarathoustra. Les cultu-ristes s’agenouillent en cercle. Brandissent
des glaives en carton. C’était la version du concert Aloha From
Hawaï d’Elvis Presley : au moment où Richard Strauss s’accélère
en rock’n roll, les rideaux du palanquin tombent, et apparaît Giovanna,
debout, drapée dans une soie rose et tendant un flambeau vers le
ciel. Quels cris, madone, quels cris! Quels bravos! Un culturiste
s’est approché, a monté l’escabeau frontal du palanquin (en trébuchant,
il n’y voyait pas bien sous le masque), pris le flambeau de la main
de Giovanna, est descendu en marche arrière, a fait une génuflexion,
et Giovanna s’est mise à lancer des baisers. Redoublement des cris,
sur une musique house. Et Giovanna, posant un index sur les lèvres
en roulant des yeux, du genre : « Oups! j’allais oublier », s’est
mise à tricoter des épaules. Le strip-tease a commencé. Glisse la
soie rose, hurlent les mâles, pose Giovanna un pied sur le tabouret
doré jusque-là caché par sa robe, délace lentissimement ses sandales,
en jette une vers le public après l’avoir fait tourner au bout du
bras, jette l’autre, elle était bien jolie, dans sa courte tunique
transparente; qu’elle a enlevée, mais elle a gardé son bikini. Aux
couleurs du club : étoile jaune sur le sein gauche, rayures bleues
sur le sein droit, slip rayé derrière, étoilé devant. « Oups! »
Birbillaz qui s’était éloigné pour varier ses prises de vues se
rapprochait en s’exclamant : « Fellini! Fellini! » Il filmait, filmait,
répétant : « Fellini! Fellini! » Vatican ou pas Vatican, maire de
Rome ou pas maire de Rome, football ou pas football, la Rome antique
continue, me disais-je comme, tant bien que mal, nous nous éloignions
parmi la foule. Il se peut que tout pays, sans s’en rendre compte,
conserve le ton de sa grande époque, non pas dans ce qu’elle avait
de plus élevé, mais dans ce qu’elle avait de plus vulgaire. De l’élevé
nous ne gardons que la posture, comme en Italie les déclarations
martiales avec le mot « État », pendant que la main derrière empoche
les espèces. J’ai demandé à Birbillaz ce qu’il en disait pour la
France, mais il n’écoutait pas tellement, car il m’a répondu en
riant : « Qu’elle est vulgaire, non mais vraiment, qu’elle est vulgaire!
» C’est cette vulgaire que, la nuit même, sorti de boîte, il ramenait
chez lui.
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