Photo : Olivier Roller

François Cérésa



rançois Cérésa est journaliste au Figaro et au Nouvel Observateur. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages qui lui ont valu plusieurs prix littéraires (prix Léautaud, prix Jean Freustié, prix Joseph Delteil).

 

AU LECTEUR

’aime les mensonges qui embellissent la vie. J’aime Paris et son anonymat de Babylone fardée. J’aime mon narrateur, ce Jean Crivello que je fus peut-être, et qui, avec ses amis Leo Détry et Marc-Antoine Schbeb, se perdait à Saint-Germain-des-Prés dans l’ombre d’Aragon, de Jacques Laurent, de Sartre et de Romain Gary. J’ai aimé Ava Gardner, cette superbe fille qui se lavait le derrière dans le lavabo de la Rhumerie. J’ai aimé également Jean Serriano, le père d’Ava Gardner. En fait, elle ne s’appelait pas Ava Gardner, mais Ava tout court. Et lui, ce professeur de fantaisie, ce jongleur d’imprévu, s’appelait-il vraiment Jean Serriano ? Il chantait comme Joe Dassin et pensait comme Cioran. Et si tu n’existais pas rimait avec Les syllogismes de l’amertume. Un soir, à la Rhumerie, je suis tombé sur lui. Il m’a dit que j’étais son fils. Seulement sa fille, qui était supposée être ma sœur, voulait coucher avec moi.
Sacré Jean Serriano. Serriano ou Cyrano ? Je n’étais pas Christian. Parfois, j’ai l’impression de le retrouver. Etait-ce dans le années 80, 60 ou 45 ? Il exigeait qu’on l’appelle Joe. Alors on l’appelait Joe. Il avait connu Drieu La Rochelle, Brasillach, Céline, plein d’autres collabos. Dans la Résistance, il était le lieutenant Marie-Jeanne. Marie-Jeanne, comme une chanson de Joe Dassin. Nous nous retrouvions à la Rhumerie une fois par semaine. Le rhum coulait à flots. Joe travaillait dans le cinéma, l’édition, l’industrie, l’automobile, la politique. On ne savait plus. Quelques revenants hantaient la Rhumerie. Des amis de Joe. Harry Miller, l’auteur de Jours tranquilles à Vichy ; Long John Silver, l’Antillais au sexe d’acier ; Greta, une assistante de Deleuze aux seins d’anthologie ; Ursula, la Walkyrie du cinéma ; Simone de Beauvoir, ou encore « le castor » ; Liliane, la fabricante de dessous féminins ; Vésuvio, le mage de Saint-Denis; Imre, l’ancien waffen SS ; et même Alphonse Boudard. Impossible de démêler le vrai du faux. Quand Jean Crivello cherchait à en savoir plus, Joe fuyait. Il pleurait parfois. En se cachant. Pourquoi ?
De Cabourg à Annecy, de Paris à Paris, de rallyes automobiles en étapes gastronomiques, tous les chemins mènent au rhum. Et à la Rhumerie. Malheureusement, comme chantait Gréco, il n’y a plus d’après, à Saint-Germain-des-prés. Qui était vraiment Joe ? Un enchanteur ou un enchanté ? En tout cas, il initia Jean Crivello et ses amis à la fantaisie. Peut-on rencontrer le même jour Tex Avery, Marcel Carné, Steve MacQueen, Mae West et Rebatet ? Peut-on être juif et goy à la fois ? Joe cachait-il une vraie blessure ? Cette recherche du temps perdu a quelque chose de catégorique. Souffrir, c’est connaître. Les foucades du hussard
et l’opiniâtreté du dragon. La vie est cavalière. C’est la grâce d’un vertige, sabre au clair et cœur battant. Pour finir, tout s’expliquera par la mort. Tout s’explique toujours par la mort. Enfin, presque. Car tant qu’il y aura du rhum, le nihilisme sera forcément la forme limite de la bienveillance. Et tout repassera comme un film. »

François Cérésa

EXTRAIT

 

n fait, tout commençait au Rouquet. C’était un curieux bistrot, au coin du boulevard Saint-Germain, assez sale et miteux, en face de Saint-Vladimir. Des éditeurs venaient y prendre un café, entre deux manuscrits. On y jouait au flipper avec des étudiants en médecine. Des livreurs éclusaient un demi en matant les touristes. La nuit venue, après quelques pastis, on filait droit au Pop Hot ou au Muniche. Les filles n’avaient qu’à bien se tenir. C’était la tournée des grands ducs.
On fixait nos rendez-vous devant l’église. Elle était peuplée d’ombres légères, condamnées à l’oubli ou à l’incertitude. Prévert, Mac Orlan et Max Jacob nous prenaient par la main. Il y avait des relents de rose rouge et de croque-monsieur. Jacques Laurent se perdait chez Lipp, Romain Gary se trouvait impossible. Le Flore n’avait plus rien de Maurras ou d’Apollinaire. Des ersatz de mandarins jouaient leur existence au Deux-Magots. On s’y croyait vraiment.
Dans le square Félix Desruelles, la fontaine, le monument à la mémoire de Bernard Palissy et le grand bas-relief en grès céramé de Sèvres n’ont pas bougé. Luc-Armand dégueulait toujours à cet endroit. Les carreaux ocre et bleu ciel en pâte de verre l’inspiraient. Il les trouvait vomitifs.
L’Apollinaire n’est plus qu’un souvenir. Ses tables s’étendaient jusqu’à l’entrée du square. Opulentes et carnassières, les flâneuses des deux rives n’y étaient pas farouches. C’était l’avant-poste du Tabou, rue de Seine. Dina Vierny, le modèle de Maillol, y maintenait ses rondeurs. De vieux habitués nous parlaient encore des troglodytes du be-bop, de Kelly Martin et d’Alexandre Astruc, de Claudine Céréda et de Nicole Courcel. Des pensées d’alcool et d’Orphée nous traversaient l’esprit. Alexandra Stewart émergeait du Feu follet, Vian et Sartre nageaient en plein existentialisme. A présent, il ne reste plus rien du Vieux-Colombier ou du Montana. Même Raoul Vidal a plié bagage, remplacé par Cartier. On irait bien cracher sur ces tombes.
De l’autre côté du boulevard, le long de la rue Gozlin et du Village, une douzaine d’arbres montait la garde autour de la statue de Diderot. Aujourd’hui, Diderot est bien songeur. Il est cerné par des boutiques de mode. Sartre n’y retrouverait pas ses petits. Même le Divan a disparu. Seule la Hune résiste. Pour combien de temps encore ?
Un peu plus loin, rue Grégoire de Tours, le Pop Hot a fermé boutique. Tout comme le Muniche et son décor Slavik, rue de Buci. Au Pop Hot, on mangeait une côte de bœuf à la planche, avec des frites et des poivrons au vinaigre. Un gnome crasseux y faisait office de rôtisseur. Luc-Armand et Greta étaient fascinés par ses énormes narines. Ils craignaient pour leur pitance.
La rue du Four, jadis, fut celle du pain et des commerces. Je défie quiconque d’y trouver le moindre boulanger. Face à la rue Mabillon, Norbert y avait son cabinet de dentiste. Après la fraise, il nous rinçait la bouche au Glenfiddish. Glenfiddish rimait avec yiddish. Norbert, juif sépharade de Mondovi, patrie d’Albert Camus, est mort d’une leucémie en 1982.
Rue Princesse, nous étions les rois. Marc-Antoine Schbeb et Léo Détry brocardaient les fêtards de chez Castel. On préférait le Caramel. C’était à côté de l’Arlequin, un cinéma où nous avions vu le Dernier tango à Paris et Dersou Ouzala. L’Arlequin s’est appelé le Cosmos, puis de nouveau l’Arlequin. Quant au Caramel, il a fondu. Vers minuit, d’ardentes vestales y traquaient le ramier. Elles étaient renseignées par Isidore, le videur, un grand nègre au torse de Numide et aux jambes d’échassier. Ses mains sentaient la couille. On était dans le vif du sujet.
Les cafés des rues Guisarde et des Canettes se sont modernisés. Il n’y a plus de caveau dans la rue de l’Echaudé. L’hôtel Madison ne danse plus le twist. Le cabaret de Long John Silver, rue des Ciseaux, a fini par interdire son accès aux jazzmen ouzbèques et moldaves. Le cabaret lui-même a fermé ses portes. Je n’ai jamais revu Long John Silver, cet Antillais de six pieds six pouces, au crâne de Tarass Boulba, dont le sexe défiait les lois de la pesanteur.
Où sont passés ces bistrots nostalgiques de Breton et de Tzara avec leurs  boiseries noires de suie et leurs lampes aux abats-jours à tissu écossais ? Ce dernier détail me rappelle le Twickenham, un pub à l’angle de la rue de Grenelle et de la rue des Saints-Pères, repaire des éditions Grasset, où Greta montrait ses seins au patron, un ancien demi de mêlée, sosie de Jacques Fouroux. Le Twickenham fleurait le cuir et la Guiness. Disparu lui aussi. Comme le drugstore.

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* *

 

Notre royaume tenait de Lilliput. Il obéissait aux lois de Pythagore. Une virée a besoin de géométrie. Pour des types ronds, c’est le carré de l’hypothé-nuse.
La Rhumerie était notre quartier général. L’endroit autrefois prisé de Rubirosa, Queneau, Fraigneau, Déon, Hemingway, Henry Miller, René Daumal, Roland de Réneville et Roger Gibert-Lecomte ressemble toujours à un brick échoué. C’était notre Faucon Noir. La flibuste y boucanait ses aventures. Cernée par la rue de l’Echaudé et le passage de la Petite-Boucherie, la Rhumerie pointe sa proue. C’est un mufle de bull-dog. On y décèle des songes de Tortuga, de Puerto Principe et de Borgne-Fesse. La ruse et la débauche étaient ses vertus cardinales. La Rhumerie concentrait des pulsions de demi-dieux en quête de Graal. Y rencontre-t-on toujours des Mary Read de la jarre-telle ? Je me souviens d’Aline, d’Ursula et de Liliane. Et d’Ava, bien sûr.
Tout y a été refait. On a adopté le style néo-colonial. Les meubles en osier sont vert et jaune. Depuis 1932, la Rhumerie propose l’éventail de ses cocktails. Il y a toujours la terrasse sous verrière. A n’importe quelle heure, on vous servait un ti-punch ou un daïquiri. Mais les noms se sont modifiés. A présent, l’« Hemingway » se pare de citron et de pamplemousse, et le « Zombi » de cassis et de grenadine. Question de mode.
Les garçons ont également changé. Christian n’est plus là. Ce Fernandel hiératique avait l’œil moka et le menton en galoche. Une gourmette dansait sur son poignet de lutteur et sa vareuse était tachée. Il nous indiquait les bons coups. Quand j’y pense, il faut remonter aux calendes. Je n’ai pas oublié Pauline Dutronc-Lepage, lanceuse de couteaux au cirque Achille Zavatta, la féline Ornella Roupini, et surtout Yvonne Loubinouque, plus très jeune, chef de rayon aux Trois-Quartiers, qui croyait au pouvoir des aimants. Et puis il y a eu Greta. Elle, je crois savoir qu’elle connaissait
déjà Joe et Ava. Tout est tellement confus désormais. C’était une beauté acide, un peu alourdie par le Martini gin. Elle affirmait être l’assistante de Deleuze à Vincennes. Comment savoir ? Nonobstant, elle cultivait le concept de différence comme un vrai commencement de philosophie. Léo Détry riait sous cape, affirmant que son design le prouvait. Ils vécurent six mois ensemble. Peut-être plus.

A la Rhumerie, le temps avait l’air de revenir en arrière. Notre ancien quartier général était bondé. La clientèle a-t-elle changé ? Je suis incapable de me prononcer. Comme dans ces rêves où chacun de nos gestes a une lourdeur de plomb, les images
s’enchevêtrent et se superposent. J’entrevois des spectres au teint hâlé qui s’égayent au ralenti : ici, d’ardentes naïades grimacent des sourires incrédules ; là, d’éternels étudiants s’encanaillent au punch coco. Que sont devenus mes chers fantômes ?



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