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Apperry est né en 1972. Il a été pensionnaire de la villa Médicis et lauréat
de la Fondation Hachette en 1997. Il écrit pour le théâtre et
comme librettiste. Il est l’auteur de Qui vive (Minuit,
1997), Paradoxe du ciel
nocturne (Grasset, 1999), et Diabolus
in musica (Prix Médicis, Grasset, 2000).
AU LECTEUR
oudain,
une étoile filante a traversé le ciel. “ Je souhaite avoir un destin,
j’ai murmuré. Je souhaite vivre une histoire qui fasse de ma vie
un destin. ”
L’homme qui chuchote ainsi dans la nuit se nomme
Homer Idlewilde. Vagabond établi, bon à rien exemplaire, éternel
ahuri, il se promène jour après jour d’un bout à l’autre du comté
de Farrago, petite bourgade de la Californie du Nord perdue dans
les collines et qui, selon l’adage, se flatte d’avoir toujours trente
ans de retard sur les événements. Nous sommes en 1973, les B-52
pilonnent Hanoi, les astronautes sont sur la lune, mais les Farragoans
demeurent fidèles à l’hymne de leurs ancêtres…
Far away, long ago
Farrago
… à cette autre face de l’Amérique,
retirée, laborieuse, dérisoire, mais également contemplative, mystique,
indomptable, dont l’ardeur conquérante, achoppant à l’océan Pacifique,
s’est réfugiée dans les cœurs, l’animant d’une attente sans objet
et de rêveries sauvages.
Cette Amérique native et détraquée, c’est celle
de Homer et des êtres qui peuplent sa vie : Elijah le taciturne,
qui songe depuis vingt ans à ouvrir une forge et ne quitte jamais
son tabouret ; Duke, l’illuminé du dépotoir, borgne et voyant, roi
des pancakes et amoureux des montagnes ; Fausto, l’épicier au passé
obscur, ascète et érudit, sage parmi les sages ; Ophelia, fille
farouche du bordel aux aspirations hollywoodiennes ; le Révérend
Poach, prêtre vieillissant en mal d’inspiration divine.
Homer, avant cette nuit fatidique où sa condition
de pauvre cloche à la dérive lui est révélée, s’est contenté de
tuer le temps dans un présent perpétuel, passant d’une vie à l’autre,
du lupanar à
l’épicerie, de la bicoque d’Elijah à la décharge municipale, sans
jamais s’interroger sur sa propre existence. Dans un éclair de lucidité,
il réalise soudain ce qu’il désire plus que tout, à l’image de Fausto,
qui vient de lui révéler son passé, mais aussi bien de Duke, le
saint du dépotoir, ou de Sitting Bull, le chef des Sioux, dont il
admire les hauts faits depuis l’enfance. Ce que souhaite désormais
Homer, c’est s’inscrire dans le temps, posséder une histoire, devenir
le héros de sa propre vie.
À l’instant où il formule cette prière, il ne sait
pas qu’il vit ses derniers instants de tranquillité. Le jour même,
les événements vont s’emballer, entraînant Homer, mutatis mutandis,
dans une odyssée tour à tour triomphale et catastrophique au terme
de laquelle il reviendra à lui-même et pourra écrire, dans ce livre
qui est son témoignage : “ Je n’ai peut-être pas changé de vie,
mais j’ai quand même appris quelque chose. J’étais Homer. Je suis
Homer. Ça peut paraître idiot, mais c’est la meilleure façon que
j’ai trouvée de le dire. ”
En cours de route, Homer se fiancera à Ophelia,
mettra fin aux agissements d’une bande de pollueurs, participera
à une opération de sauvetage dans les mines de Tuskegee Heights,
poursuivra l’ancien maquereau d’Ophelia dans la forêt, sera accusé
de son meurtre, fuira dans les montagnes en compagnie de Duke et
de son amoureuse pour revenir en héros au village. À travers chacun
de ses épisodes entremêlés, c’est une même question qui toujours
se posera à lui : qu’est-ce que c’est, vivre une histoire ?
Que signifie donc le fait d’être “ quelqu’un ”.
Au terme de son voyage, il n’aura peut-être pas
répondu à la question, mais il saura au moins que le “ destin ”
est tout juste bon à raconter des histoires… »
Yann Apperry
EXTRAIT
l’entrée du village, sans plus songer à Fausto, j’ai pris le chemin
qui mène à la maison close, une jolie bâtisse blanche de la belle
époque, comme le dit Elijah, même s’il ne sait pas exactement quand
la belle époque a pris place. Ma seule inquiétude, c’était qu’Ophelia
ne m’ait pas encore pardonné d’avoir couché avec Polly pour lui
prouver que j’étais un homme, alors que si j’avais couché avec Polly,
c’était parce qu’elle m’y avait forcé.
Parvenu à la porte, j’ai ôté mon manteau et j’ai
tiré le cordon de la sonnette. C’est Mabel, la nouvelle, qui est
venue m’ouvrir. Je n’étais jamais monté avec Mabel. Elle m’a regardé
de la tête aux pieds et, à son sourire, j’ai compris que mon nouveau
costume ne la laissait pas indifférente.
« Eh ben dis donc ! » a dit Mabel, et j’en ai presque
rougi, tant il est rare qu’on me complimente sur ma tenue. Puis,
elle a vu Bone, couché à mes pieds, et elle a grimacé. « Bone, tu
restes ici », j’ai dit au chien, et j’ai suivi Mabel qui s’est dépêchée
de refermer la porte. Elle m’a conduit dans le petit salon mauve
où attendent les filles, m’a pris mon manteau et, avec la même grimace
de dégoût, s’est précipitée vers le portemanteau pour s’en débarrasser.
Mon cœur a commencé à battre. Je n’étais pas sûr de vouloir affronter
Ophelia et j’allais encore devoir choisir, sans quoi, une fois de
plus, Polly mettrait fin à mes hésitations en me prenant par le
bras. Polly, justement, était à demi allongée dans un fauteuil près
de la cheminée, et en me voyant entrer, elle a sifflé entre ses
dents d’un air admi-ratif.
« Homer, tu as gagné au loto ? » elle a dit. J’allais
répondre, quand Jo, vêtue de son éternelle robe verte à paillettes,
est sortie de son bureau et m’a regardé durement sans que je comprenne
pourquoi. J’ai alors aperçu Maud et Piquette, assises sur le grand
canapé de velours qui occupe le mur du fond. Maud tressait les cheveux
de Piquette et Piquette lisait un magazine de cinéma. Elles étaient
belles à voir toutes les deux et je me suis imaginé en train de
tresser la chevelure rousse d’Ophelia pendant qu’elle tournerait
lentement les pages d’une revue sur les étoiles d’Hollywood. Mais
Ophelia n’était pas dans le salon. D’habitude, elle était assise
sur son divan bleu, à gauche de l’escalier, ou bien sur le tabouret
du piano, dont elle tapotait les touches avec une telle délicatesse
qu’on entendait à peine les notes. Elle est peut-être avec un client,
je me suis dit, et j’ai ressenti un soulagement mêlé de dépit.
Pour m’en assurer, je me suis tourné vers le portemanteau,
mais seul mon manteau y était accroché. J’ai alors senti une main
se glisser dans la mienne. Déjà ! j’ai pensé, en croyant que c’était
la main de Polly. C’était Jo. « Par ici », elle a dit, mais au lieu
de m’entraîner vers l’escalier, elle m’a fait entrer dans son bureau
et a fermé la porte.
« Tu veux boire quelque chose ? » m’a demandé Jo
et, sans attendre ma réponse, elle m’a servi un scotch. « Assieds-toi
», elle m’a dit, posant mon verre sur la table basse joliment sculptée
qui fait face au sofa moelleux où elle invite toujours les clients
à s’asseoir. Je me suis demandé où Jo voulait en venir et quand
elle s’est assise à son tour, tout près de moi, j’ai cru qu’elle
allait m’ordonner d’enlever ma veste et de déboutonner ma chemise.
Jo est une personne à la fois très autoritaire
et très attentionnée. En ce sens, elle me fait parfois penser à
Fausto, lorsqu’il lance à un visiteur : « Quelle est ton histoire
? » Si Fausto accueille ses clients d’une manière aussi brusque,
c’est parce qu’il ne veut pas se fatiguer inutilement, ce qui ne
l’empêche pas, ensuite, de faire preuve de patience et de gentillesse.
Jo se conduit un peu de la même façon, j’ai pensé. Elle va tout
de suite à l’essentiel, après quoi elle prend tout son temps. Je
le savais pour avoir eu la chance, le jour de mon anniver-saire,
de monter avec elle dans une chambre. Seulement, cette fois, nous
étions dans son bureau et Jo ne paraissait pas disposée à me dévoiler
ses charmes, que du reste je connaissais déjà.
La conversation qui a suivi, jamais je ne l’oublierai.
On parlait chacun d’une chose différente et si Jo n’avait fini par
prononcer le nom d’Ophelia et par me reprocher de l’avoir séduite
dans le seul but de la rendre malheureuse, on aurait pu y passer
la nuit.
C’est d’ailleurs à Ophelia que je pensais, assis
sur le sofa, mon verre de scotch à la main, dans le bureau si joliment
décoré de la patronne, avec ses draperies, ses lampes anciennes
qui diffusent une lumière aussi chaleureuse et réconfortante qu’un
tapis de braises, ses tableaux aux cadres dorés et son épaisse moquette
rouge sang. Je me suis rappelé ma dernière visite au bordel et l’attitude
étrange d’Ophelia qui n’avait pas voulu me laisser imaginer sa poitrine
magnifique dans le noir, m’avait obligé à coucher avec Polly, m’avait
chassé de sa chambre et puis m’y avait reconduit. J’ai pensé au
visage d’Ophelia, aux mains d’Ophelia, à ses épaules, à son nombril.
Je me suis demandé ce qui s’était passé en moi quand, finalement,
on avait fait l’amour, et pourquoi, pour la première fois depuis
notre rencontre, j’avais été capable de la prendre dans mes bras,
de caresser ses seins et de me couler tout doucement en elle. «
Repose-toi », murmurait Ophelia en caressant mes cheveux de sa longue
main, « Repose-toi », et pendant je ne sais combien de temps, avant
qu’elle finisse par m’embrasser, on était restés tranquillement
allongés sur le lit.
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