Photo : Olivier Roller

Yann Apperry

PRIX GONCOURT DES LYCEENS 2003



ann Apperry est né en 1972. Il a été pensionnaire de la villa Médicis et lauréat de la Fondation Hachette en 1997. Il écrit pour le théâtre et comme librettiste. Il est l’auteur de Qui vive (Minuit, 1997), Paradoxe du ciel nocturne (Grasset, 1999), et Diabolus in musica (Prix Médicis, Grasset, 2000).

 

AU LECTEUR

oudain, une étoile filante a traversé le ciel. “ Je souhaite avoir un destin, j’ai murmuré. Je souhaite vivre une histoire qui fasse de ma vie un destin. ”
L’homme qui chuchote ainsi dans la nuit se nomme Homer Idlewilde. Vagabond établi, bon à rien exemplaire, éternel ahuri, il se promène jour après jour d’un bout à l’autre du comté de Farrago, petite bourgade de la Californie du Nord perdue dans les collines et qui, selon l’adage, se flatte d’avoir toujours trente ans de retard sur les événements. Nous sommes en 1973, les B-52 pilonnent Hanoi, les astronautes sont sur la lune, mais les Farragoans demeurent fidèles à l’hymne de leurs ancêtres…

Far away, long ago
Farrago

… à cette autre face de l’Amérique, retirée, laborieuse, dérisoire, mais également contemplative, mystique, indomptable, dont l’ardeur conquérante, achoppant à l’océan Pacifique, s’est réfugiée dans les cœurs, l’animant d’une attente sans objet et de rêveries sauvages.
Cette Amérique native et détraquée, c’est celle de Homer et des êtres qui peuplent sa vie : Elijah le taciturne, qui songe depuis vingt ans à ouvrir une forge et ne quitte jamais son tabouret ; Duke, l’illuminé du dépotoir, borgne et voyant, roi des pancakes et amoureux des montagnes ; Fausto, l’épicier au passé obscur, ascète et érudit, sage parmi les sages ; Ophelia, fille farouche du bordel aux aspirations hollywoodiennes ; le Révérend Poach, prêtre vieillissant en mal d’inspiration divine.
Homer, avant cette nuit fatidique où sa condition de pauvre cloche à la dérive lui est révélée, s’est contenté de tuer le temps dans un présent perpétuel, passant d’une vie à l’autre, du lupanar à
l’épicerie, de la bicoque d’Elijah à la décharge municipale, sans jamais s’interroger sur sa propre existence. Dans un éclair de lucidité, il réalise soudain ce qu’il désire plus que tout, à l’image de Fausto, qui vient de lui révéler son passé, mais aussi bien de Duke, le saint du dépotoir, ou de Sitting Bull, le chef des Sioux, dont il admire les hauts faits depuis l’enfance. Ce que souhaite désormais Homer, c’est s’inscrire dans le temps, posséder une histoire, devenir le héros de sa propre vie.

À l’instant où il formule cette prière, il ne sait pas qu’il vit ses derniers instants de tranquillité. Le jour même, les événements vont s’emballer, entraînant Homer, mutatis mutandis, dans une odyssée tour à tour triomphale et catastrophique au terme de laquelle il reviendra à lui-même et pourra écrire, dans ce livre qui est son témoignage : “ Je n’ai peut-être pas changé de vie, mais j’ai quand même appris quelque chose. J’étais Homer. Je suis Homer. Ça peut paraître idiot, mais c’est la meilleure façon que j’ai trouvée de le dire. ” 
En cours de route, Homer se fiancera à Ophelia, mettra fin aux agissements d’une bande de pollueurs, participera à une opération de sauvetage dans les mines de Tuskegee Heights, poursuivra l’ancien maquereau d’Ophelia dans la forêt, sera accusé de son meurtre, fuira dans les montagnes en compagnie de Duke et de son amoureuse pour revenir en héros au village. À travers chacun de ses épisodes entremêlés, c’est une même question qui toujours se posera à lui : qu’est-ce que c’est, vivre une histoire ? Que signifie donc le fait d’être  “ quelqu’un ”.
Au terme de son voyage, il n’aura peut-être pas répondu à la question, mais il saura au moins que le “ destin ” est tout juste bon à raconter des histoires… »

Yann Apperry

EXTRAIT

 

l’entrée du village, sans plus songer à Fausto, j’ai pris le chemin qui mène à la maison close, une jolie bâtisse blanche de la belle époque, comme le dit Elijah, même s’il ne sait pas exactement quand la belle époque a pris place. Ma seule inquiétude, c’était qu’Ophelia ne m’ait pas encore pardonné d’avoir couché avec Polly pour lui prouver que j’étais un homme, alors que si j’avais couché avec Polly, c’était parce qu’elle m’y avait forcé.
Parvenu à la porte, j’ai ôté mon manteau et j’ai tiré le cordon de la sonnette. C’est Mabel, la nouvelle, qui est venue m’ouvrir. Je n’étais jamais monté avec Mabel. Elle m’a regardé de la tête aux pieds et, à son sourire, j’ai compris que mon nouveau costume ne la laissait pas indifférente.
« Eh ben dis donc ! » a dit Mabel, et j’en ai presque rougi, tant il est rare qu’on me complimente sur ma tenue. Puis, elle a vu Bone, couché à mes pieds, et elle a grimacé. « Bone, tu restes ici », j’ai dit au chien, et j’ai suivi Mabel qui s’est dépêchée de refermer la porte. Elle m’a conduit dans le petit salon mauve où attendent les filles, m’a pris mon manteau et, avec la même grimace de dégoût, s’est précipitée vers le portemanteau pour s’en débarrasser. Mon cœur a commencé à battre. Je n’étais pas sûr de vouloir affronter Ophelia et j’allais encore devoir choisir, sans quoi, une fois de plus, Polly mettrait fin à mes hésitations en me prenant par le bras. Polly, justement, était à demi allongée dans un fauteuil près de la cheminée, et en me voyant entrer, elle a sifflé entre ses dents d’un air admi-ratif.
« Homer, tu as gagné au loto ? » elle a dit. J’allais répondre, quand Jo, vêtue de son éternelle robe verte à paillettes, est sortie de son bureau et m’a regardé durement sans que je comprenne pourquoi. J’ai alors aperçu Maud et Piquette, assises sur le grand canapé de velours qui occupe le mur du fond. Maud tressait les cheveux de Piquette et Piquette lisait un magazine de cinéma. Elles étaient belles à voir toutes les deux et je me suis imaginé en train de tresser la chevelure rousse d’Ophelia pendant qu’elle tournerait lentement les pages d’une revue sur les étoiles d’Hollywood. Mais Ophelia n’était pas dans le salon. D’habitude, elle était assise sur son divan bleu, à gauche de l’escalier, ou bien sur le tabouret du piano, dont elle tapotait les touches avec une telle délicatesse qu’on entendait à peine les notes. Elle est peut-être avec un client, je me suis dit, et j’ai ressenti un soulagement mêlé de dépit.
Pour m’en assurer, je me suis tourné vers le portemanteau, mais seul mon manteau y était accroché. J’ai alors senti une main se glisser dans la mienne. Déjà ! j’ai pensé, en croyant que c’était la main de Polly. C’était Jo. « Par ici », elle a dit, mais au lieu de m’entraîner vers l’escalier, elle m’a fait entrer dans son bureau et a fermé la porte.
« Tu veux boire quelque chose ? » m’a demandé Jo et, sans attendre ma réponse, elle m’a servi un scotch. « Assieds-toi », elle m’a dit, posant mon verre sur la table basse joliment sculptée qui fait face au sofa moelleux où elle invite toujours les clients à s’asseoir. Je me suis demandé où Jo voulait en venir et quand elle s’est assise à son tour, tout près de moi, j’ai cru qu’elle allait m’ordonner d’enlever ma veste et de déboutonner ma chemise.
Jo est une personne à la fois très autoritaire et très attentionnée. En ce sens, elle me fait parfois penser à Fausto, lorsqu’il lance à un visiteur : « Quelle est ton histoire ? » Si Fausto accueille ses clients d’une manière aussi brusque, c’est parce qu’il ne veut pas se fatiguer inutilement, ce qui ne l’empêche pas, ensuite, de faire preuve de patience et de gentillesse. Jo se conduit un peu de la même façon, j’ai pensé. Elle va tout de suite à l’essentiel, après quoi elle prend tout son temps. Je le savais pour avoir eu la chance, le jour de mon anniver-saire, de monter avec elle dans une chambre. Seulement, cette fois, nous étions dans son bureau et Jo ne paraissait pas disposée à me dévoiler ses charmes, que du reste je connaissais déjà.
La conversation qui a suivi, jamais je ne l’oublierai. On parlait chacun d’une chose différente et si Jo n’avait fini par prononcer le nom d’Ophelia et par me reprocher de l’avoir séduite dans le seul but de la rendre malheureuse, on aurait pu y passer la nuit.
C’est d’ailleurs à Ophelia que je pensais, assis sur le sofa, mon verre de scotch à la main, dans le bureau si joliment décoré de la patronne, avec ses draperies, ses lampes anciennes qui diffusent une lumière aussi chaleureuse et réconfortante qu’un tapis de braises, ses tableaux aux cadres dorés et son épaisse moquette rouge sang. Je me suis rappelé ma dernière visite au bordel et l’attitude étrange d’Ophelia qui n’avait pas voulu me laisser imaginer sa poitrine magnifique dans le noir, m’avait obligé à coucher avec Polly, m’avait chassé de sa chambre et puis m’y avait reconduit. J’ai pensé au visage d’Ophelia, aux mains d’Ophelia, à ses épaules, à son nombril. Je me suis demandé ce qui s’était passé en moi quand, finalement, on avait fait l’amour, et pourquoi, pour la première fois depuis notre rencontre, j’avais été capable de la prendre dans mes bras, de caresser ses seins et de me couler tout doucement en elle. « Repose-toi », murmurait Ophelia en caressant mes cheveux de sa longue main, « Repose-toi », et pendant je ne sais combien de temps, avant qu’elle finisse par m’embrasser, on était restés tranquillement allongés sur le lit.



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18