Photo : Ludovic Carême


Septembre 2002


ann Moix a déja publié trois romans : Jubilations vers le ciel, Les Cimetières sont des champs de fleurs, Anissa Corto. Il participe à de nombreuses émissions de radio ou de télévision. Il est, depuis quelques mois, critique littéraire à Elle.


AU LECTEUR


her Claude François,
Les choses ont bien changé depuis que tu nous as quittés, le 11 mars 1978, laissant ceux qui t’aimaient orphelins. Dans les années 70, tu t’en souviens, tout le monde voulait être libre. Dans les années 80, que tu aurais très mal vécues, tout le monde voulait être riche. Dans les années 90, tout le monde voulait du travail. Dans les années 2000, tout le monde veut être célèbre. A ton époque, pour être célèbre, il fallait être quelqu’un comme toi. Il fallait être quelqu’un. Aujourd’hui, tout le monde peut l’être : il suffit de n’être personne. L’anonymat est devenu la condition sine qua non de la célébrité : on est connu parce que personne ne nous connaît. Je ne sais pas si tu regardes Loft Story là où tu es. Si c’est le cas, tu auras sans doute remarqué que depuis le triomphe de cette machine à fabriquer de la célébrité, les gens ne veulent plus voir à la télé Michael Jackson ni Jean-Paul Belmondo, mais leur collègue de bureau ou leur voisin de palier. Tu auras peut-être aussi remarqué, mon cher Claude, qu’une nouvelle notoriété est en train d’exploser. Pas une notoriété faite d’anonymat total, celle-là, comme dans Loft Story, Les aventuriers de Koh-Lanta, Popstar ou Star Academy. Pas non plus une notoriété faite de notoriété. Mais une notoriété intermédiaire dans laquelle on est à équidistance de la célébrité et de l’anonymat. Je veux parler de la notoriété des sosies qui, ces derniers temps, éclosent de partout, que ce soit chez Evelyne Thomas à C’est mon choix ou chez Jean- Pierre Foucault en prime time lors de La soirée des sosies – « prime time » est désormais l’expression consacrée, mon cher Claude, pour décrire l’heure où tes « Numéro Un » (produits par Maritie et Gilbert Carpentier) étaient diffusés, le samedi soir. Ils sont nombreux, les sosies, tu sais. Il y a des Sardous, des Johnnys, des Mylènes Farmers, des Elvis Presleys à la pelle. Et des Cloclos par centaines : oui, tu es l’un des mieux représentés. « Je veux être la meilleure Céline Dion de ma génération », dit l’une. « Garou est une vocation chez moi », répond l’autre. Je suis d’accord avec toi : ils ne se sont pas embêtés, les clones. Il y avait là des notoriétés toutes faites, alors ils ont choisi celles-là. C’est moins compliqué que d’avoir à en créer une nouvelle.
A l’heure où tout le monde est célèbre, à commencer par ceux qui ne le sont pas, que vaut-il mieux ? Etre le sosie inconnu d’une célébrité ou être une célébrité inconnue ? Mieux vaut-il être anonymement célèbre ou célèbrement anonyme ?
C’est ça la démocratie : il faut changer de Belmondo, de Claude François, de Sardou de temps en temps. Chacun son tour. Le peuple lui aussi a le droit d’avoir accès à Jean-Jacques Goldman, d’être Jean-Jacques Goldman. Ou toi, mon cher Claude. Nous sommes libres de tous devenir des Claudes François si le cœur nous en dit. Il n’y a pas de raison que ce soit toujours le même Claude qui soit Claude.
Ce livre raconte l’histoire d’un Cloclo comme un autre, d’un Claude François lambda. Son nom est Bernard Frédéric et rassure-toi : il ne va pas faire beaucoup d’ombre à ta mémoire. Il n’a pas de Clodettes, mais des Bernadettes. Il a toute ta vie devant lui. Il a choisi ton destin, en homme libre. Tu lui as montré la voie : à lui de la poursuivre. »

Yann Moix

EXTRAIT

 

e sera qui donc les autres Claude François? m’a demandé Nanard une fois ses esprits repris.
— Que des pointures, Nanard, j’te préviens ! C’est que des officiels... Tu seras le seul non-officiel...— Attends, j’ai la liste, là. Elle est pas close, mais on sait déjà que y aura Clody Claude...
— Connais pas.
— Mais si tu sais, en 95 à Outarville, c’est lui qui...
— Connais pas ! Qui d’autre ?
— Claude Sanderson...
— A son âge ? On dirait un sosie officiel d’Annie Girardot. C’est plus un Cloclo, c’est une varice géante ! Après ?
— Claude Sylvain.
— Tu parles, lui c’est pareil ! Ses danseuses se faisaient déjà des lumbagos sous Pompidou. Et puis depuis qu’il a fait tomber sa moumoute à Château-Landon y a trois ans pendant un mashed - potatoes, il est grillé... Ensuite ?
— Doodoo Franky.
— Houais je vois qui c’est : il avait moins 15 ans quand Claude est mort. Il sera pas prêt avant 2023. Continue...
— Claudine...
— Quoi ? La gouinasse ? Elle danse pas le Dirladada au paradis des brouteuses, celle-là ? Raaah, qu’est-ce qu’elle ferait pas pour se faire laper la crape par une Clodette, cette vieille pute ! Bon ben la suite, la suite : pour l’instant, c’est que des ruines, un nouveau-né et une gousse pour hospice!
— Chris Damour.
— Pfft ! Lui c’est un danger pour personne. A part peut-être pour lui-même... C’est tout ?
— Doc Gynéclaude.
— Un branleur ! Si Claude était vivant, il lui casserait la gueule. Bon c’est fini ta liste ?
— Heu... Non.
— Pas Luc François j’espère !
— Non, lui il s’est désisté au dernier moment : il est en tournée au Québec.
— C’est pas dommage. Et Claude Flavien ?
— Non plus : il est dans le plâtre.
— Bon alors y a qui d’autre, là ?
— Ben...
— Accouche bastacouette ! Pis fais pas cette tronche de mimosa enceinte !
— Little Claude. Nanard a été secoué d’un tic nerveux, comme s’il chassait une guêpe imaginaire.
— T’es sûr ?
— Oui.
— On a aucune chance.



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